AVE

« Ce qui ne peut devenir nuit ou flamme, il faut le taire. »    Catherine Pozzi

Catherine Pozzi par Paul Valéry -1927

Catherine Pozzi par Paul Valéry -1927

AVE

Très haut amour, s’il se peut que je meure
Sans avoir su d’où je vous possédais,
En quel soleil était votre demeure
En quel passé votre temps, en quelle heure
Je vous aimais,

Très haut amour qui passez la mémoire,
Feu sans foyer dont j’ai fait tout mon jour,
En quel destin vous traciez mon histoire,
En quel sommeil se voyait votre gloire,
Ô mon séjour…

Quand je serai pour moi-même perdue
Et divisée à l’abîme infini,
Infiniment, quand je serai rompue,
Quand le présent dont je suis revêtue
Aura trahi,

Par l’univers en mille corps brisée,
De mille instants non rassemblés encor,
De cendre aux cieux jusqu’au néant vannée,
Vous referez pour une étrange année
Un seul trésor

Vous referez mon nom et mon image
De mille corps emportés par le jour,
Vive unité sans nom et sans visage,
Cœur de l’esprit, O centre du mirage
Très haut amour.

Catherine Pozzi

 ♦

Hier, un de mes amis*, au milieu des bruyants et futiles débats qui opposaient quelques membres agités de l’assemblée annuelle d’un club que nous fréquentons – contexte fort éloigné de la poésie et des choses de l’esprit, il me le concèdera sans doute – me demandait si je connaissais la poésie de Catherine Pozzi. Ce nom bourdonnait dans ma mémoire, évoquant une émotion diffuse et lointaine mais réelle, une impression confuse de connu certes, mais, les neurones entremêlés, je demeurais incapable de répondre, ni par la négative qui aurait été en contradiction avec ma sensation profonde, ni par l’affirmative, impuissant que j’étais à sortir l’auteure du trou noir dans lequel l’avait enfouie l’Alzheimer qui chaque jour toque, semble-t-il, un peu plus fort à ma cervelle.

De retour chez moi en fin de soirée, je me précipitai sur le rayon poésie de ma bibliothèque, mon préféré, et quelques secondes plus tard tenais entre mes mains le livre qui me fit m’écrier à la manière d’un certain commissaire Bourrel juste après sa découverte de l’eau chaude : « Bon sang, mais c’est bien sûr ! »

Catherine Pozzi - Très haut amour

Comme je m’en veux d’avoir oublié cette « belle ombre brune se glissant dans les lettres de Rilke, et les draps de Valéry », selon le juste raccourci de Gilles Pressnitzer. Car c’est incontestablement à ces princes de la poésie, pour qui je nourris tant d’admiration, que je dois le plaisir d’avoir un jour – pas si lointain pourtant – découvert les six poèmes qui constituent l’essentiel de l’œuvre poétique de Catherine Pozzi. Pour le reste, il convient d’aller chercher dans le journal intime de l’auteure ou dans sa correspondance les traces d’une « poésie perdue » comme l’ont fait Claire Paulhan et Lawrence Joseph dans leur lecture attentive des écrits de cette « grande jeune femme, gracieuse et laide » (Jean Paulhan), orgueilleuse et intransigeante, avide d’absolu et de croyance.

Ces six poèmes ( VALE, AVE, NOVA, SCOPOLAMINE, MAYA et NYX ) sont publiés en 1935, un an environ après la disparition de Catherine Pozzi. Elle avait consenti peu avant son décès à ce qu’on en fît une plaquette, « Sapho n’a pas traversé le temps avec plus de mots », écrivait-elle à ce propos dans son journal le 7 novembre 1934.

Catherine Pozzi (13 juillet 1882-3 décembre1934)

Catherine Pozzi (13 juillet 1882-3 décembre1934)

Sa liaison amoureuse avec Paul Valéry, partagée depuis ses débuts en 1920 entre tumulte ravageur et douleur, avait pris fin en 1928. C’est certainement en raison de cette relation avec l’inoubliable poète du « Cimetière marin » que les ouvrages de la très pudique Catherine Pozzi ne se sont pas perdus dans les rayonnages poussiéreux des bibliothèques ; son journal, pourtant, aurait dû suffire à les y maintenir en bonne place. Mais voulait-elle vraiment être reconnue, elle qui écrivait, s’agissant de la diariste originale qu’elle était : « Qui écrit cela ? Ce n’est personne. » ?

Comme je m’en veux d’avoir oublié « AVE », ne serait-ce que pour la ferveur des trois premiers mots de cette magnifique imploration :

« Très haut amour »

♦♦♦

* Mon cher Jean-Paul, je te devais ce billet comme une réponse… tardive.

Ode à la lune

Paul Delvaux - Sirène à la pleine lune

Paul Delvaux (1897-1994) – Sirène à la pleine lune

« Mĕsíčku na nebi hlubokém, »

« Petite lune si haute dans le ciel »

Une petite sirène, heureuse au fond de son monde aquatique, s’éprend d’un prince humain, et pour le conquérir désire devenir femme. Pour prix de sa métamorphose, la perte de la parole. Elle deviendra donc muette. Mais si l’amour du prince devait s’éloigner d’elle, sa reconquête conduira le jeune homme à mourir dans ses bras. Tragédie inévitable. Alors, devenue être hybride entre femme et nymphe, notre héroïne sera condamnée pour l’éternité à errer entre deux mondes. Tragique destinée réservée à ceux qui veulent sortir de leur condition.

C’est le rapide résumé de ce conte magique et ondin, livret de l’opéra « Rusalka«  de Dvorák. Mais ne nous y trompons pas, au delà de l’aspect enfantin, ce conte, comme beaucoup d’autres, dépasse son folklore pour rejoindre les rivages escarpés de la psychanalyse.

Jaroslav Kvapil, poète tchèque fort prisé de son temps, à la fin du XIXème siècle, inspiré par « La petite sirène » de Hans Andersen et d’autres contes comparables sans doute, écrit ce livret au cours d’un séjour sur une île danoise de la mer Baltique. Dvorák, qui a déjà, entre autres, composé une bonne dizaine d’opéras reçoit ce texte, et sept mois plus tard, en mars 1901, « Rusalka » est donné à Prague qui accueille cet opéra comme une œuvre nationale, très vite vénérée dans la Tchécoslovaquie natale du compositeur.
Il faudra du temps aux salles européennes pour programmer cette œuvre aux délicieuses mélodies, mais ces dernières années ont fait place belle à cet opéra, à Paris, à Bruxelles, et à Londres, en particulier.

Antonin Dvorák (1841-1904)

Antonin Dvorák (1841-1904)

La musique de Dvorák créé ici une atmosphère enveloppée et enveloppante. La douceur des mélodies, la délicatesse des harmonies, la souplesse des rythmes, confèrent au lyrisme de l’œuvre et à sa magie, une touche impressionniste.

Fleuron de ce conte lyrique, l’ « Ode à la Lune ». Délicieux moment du premier acte où l’ondine implore la Lune de la rapprocher de son prince bienaimé.

On ne compte plus les grandes cantatrices qui ont chanté cet appel chargé d’émotion et d’espoir. La plupart me charment, beaucoup me séduisent, certaines m’émeuvent, mais il n’y en a qu’une qui me touche au cœur, directement, c’est Lucia Popp, sans conteste, une des plus formidables sopranos du XXème siècle. (Le 16 novembre 1993, à 54 ans, elle a cessé de lutter contre la tumeur au cerveau qui la harcelait).

L’enregistrement est assez ancien, certes, mais quel accompagnement orchestral, quelle voix, quelle grâce!

– J’ai la conviction que le monde serait bien différent si chaque soir, en se couchant, les enfants entendaient leurs mères les conduire ainsi au pays des rêves. –

Petite lune si haute dans le ciel,

Ta lumière transperce le lointain,

Tu vas de par le vaste monde,

Tu vas jusque chez les humains.

Arrête-toi un instant,

Dis-moi, où est mon amour ?

Dis-lui, lune argentée,

Que pour moi tu l’entoures de tes bras,

Tu luis pour qu’au moins un instant

Il se souvienne de moi en songe.

Et dis-lui que je l’attends,

Éclaire-le là-bas, très loin,

Et si j’apparais en songe à cette âme humaine,

Fasse qu’elle s’éveille avec ce souvenir !

Lune, ne te cache pas, ne te cache pas,

Lune, ne te cache pas !