« Je est un autre ! » Un dieu ?

O, comme j’aimerais pouvoir une fois, une seule fois, lancer cette harangue exaltée à la face de ce miroir qui, sans vergogne, me jette régulièrement au visage le triste et déplaisant portrait d’un prétentieux qui le questionne !… Juste pour tenter, une fois, une seule fois, de le persuader qu’aucun vœu ne saurait être plus humble que le désir sincère de ressembler à un Dieu.

Orphée innombrable

Parle. Ouvre cet espace sans violence. Élargis
le cercle, la mouvance qui t’entoure de floraisons.
Établis la distance entre les visages, fais danser
les distances du monde, entre les maisons,
les regards, les étoiles. Propage l’harmonie,
arrange les rapports, distribue le silence
qui proportionne la pensée au désir, le rêve
à la vision. Parle au-dedans vers le dehors,
au-dehors, vers l’intime. Possède l’immensité
du royaume que tu te donnes. Habite l’invisible
où tu circules à l’aise. Où tous enfin te voient.
Dilate les limites de l’instant, la tessiture
de la voix qui monte et descend l’échelle
du sens, puisant son souffle aux bords de l’inouï.
Lance, efface, emporte, allège, assure, adore. Vis.

Jean Mambrino – La Saison du monde (1986)

Jean Mambrino (1923-2012)

Jean Mambrino (1923-2012)

Précédemment sur ce blog : « Adieu à Jean Mambrino »

J’ai assez

Après un voyage, petit ou grand, au moment où, rentré chez moi, je me pose lourdement sur mon canapé, heureux de ces retrouvailles égoïstes avec mon univers, je voudrais pouvoir chanter la plénitude de mon plaisir.

Je me ferais accompagné d’un hautbois léger et mélodieux qui m’emporterait au bout des cieux et je chanterais d’une voix chaude et profonde la satisfaction de posséder le peu qui est mien – dans la langue de Bach, bien sûr.

Mais voilà, l’allemand m’est hélas étranger, je n’ai pas d’ami hautboïste et mon chant ne ferait pas plus apparaître de belle à son balcon (sauf peut-être avec une bassine d’eau froide) qu’il n’obligerait un Ulysse à s’enchaîner au mât de son navire.

Alors je ferme les yeux… et j’écoute… (la ferveur de la foi en moins)

J’écoute à en pleurer de bonheur.

Ich habe genug  (j’ai assez)

Qui cause?

Jiddu Krishnamurti (1895-1986)

Jiddu Krishnamurti (1895-1986)

Krishnamurti, penseur d’envergure universelle du XXème siècle, avait pour habitude de partager sa sagesse au cours de causeries à travers le monde . Ne se sentant aucune appartenance privilégiée à l’Orient ou à l’Occident, n’ayant adhéré à aucune religion, ne représentant aucune secte, il attirait à ses conférences un immense public venu de toutes les composantes des sociétés qui l’accueillaient.

Il affirmait avec force conviction que « la vérité est un pays sans chemin » dont l’accès n’est pas soumis aux rites religieux, aux doctrines philosophiques, ou aux préceptes sectaires, d’aucune sorte.

L’essentiel de son message consistait à attirer l’attention de chacun sur la puissance immense de notre cerveau, et invitait l’auditeur à développer sa conscience individuelle et son état d’éveil. Ces qualités, qu’il considérait comme fondamentales, étaient sans doute la source de son intelligence et du grand charisme qu’elle lui conférait.

Outre les captations de ses conférences publiques ou de ses entretiens passionnants avec des scientifiques, théologiens, ou autres intellectuels de haut vol, la bibliographie de Krishnamurti est assez abondante. On y trouve entre autres un ouvrage intitulé « La flamme de l’attention » qui me permet, enfin, d’atteindre le but que j’avais confié, il y a un siècle ou deux, à ce billet : partager avec vous la jolie anecdote qu’il raconte dans une des pages de ce livre :

Un maître spirituel, d’un autre temps, réunissait chaque jour la dizaine de disciples qui lui étaient fidèlement attachés et leur parlait des grandes valeurs universelles, comme la beauté, la bonté, l’amour et quelques autres. Un beau matin, alors que le maître allait prononcer ses premiers mots pour proposer le thème du jour, un oiseau atterrit sur le rebord de la fenêtre et se mit à chanter, captivant pendant un large instant toute l’attention de son public improvisé. Puis il s’envola. Le maître alors annonça : « La causerie du jour est terminée. »

(L’ouvrage faisant partie du nombre – considérable – de ceux que l’on doit me rendre… demain, on me pardonnera de ne pas pouvoir utiliser les guillemets)

Humilité

Homme en marche

A. Giacometti – L’homme en marche

Par une goutte de rosée,
autant que par un grain de sable,
par nos amours désenchantées
ou par l’amour de nos semblables,
nous avons tant et tant rêvé,
les plus fous comme les plus sages,
nous n’avons fait que ramasser
quelques cailloux sur le rivage.

Gianni Esposito – Humilité

Musique : Howard Shore – Twilight and shadow –  Soprano : Renée Fleming