Ophélie/2 – « Enferme-toi dans un couvent ! »

Sur Ophélie, « honest and fair Ophelia », tous les coups portent et creusent en elle de profondes blessures qui ne guérissent pas. Celle que lui inflige la traitrise d’Hamlet, rendu « ombrageux, hautain, violent, ironique, vindicatif et cruel »  après « le déplorable adieu qu’il s’est forcé de dire à la paix de sa conscience et aux instincts de sa tendresse » – c’est George Sand qui parle – va être fatale au fragile équilibre mental de la jeune fille.

Le prince déplore la mort de son père, le roi ; meurtri par le mensonge et l’injustice, il est acculé à perdre sa raison, ou à le laisser croire. Ophélie, qui vient à sa rencontre, ne peut imaginer l’humiliation qu’elle va devoir subir de celui qu’elle aime. Elle en mourra.

Dante Gabriel Rossetti - Hamlet et Ophélie 1866

Dante Gabriel Rossetti – Hamlet et Ophélie 1866

C’est sur scène, évidemment, au château de Kronborg, à Elseneur, là où chaque soir de représentation elle revient à la vie, que l’on doit rendre sa première visite à Ophélie. Où pourrait-on mieux chercher la source de sa souffrance et les raisons de son tragique destin ? D’où pourrait-on mieux voir naître le mythe ?

Hamlet, seul, sonde les profondeurs de son âme en une longue introspection qui le transporte « tout entier dans ce cri de l’humanité révoltée contre elle-même » (encore George Sand) : – « To be, or not to be… »

Des pas. Ophélie, décidée à obéir à son père, veut rendre à Hamlet les lettres d’amour qu’il lui a écrites. L’apercevant, Hamlet interrompt le flux de sa réflexion et murmure quelques paroles avant la rencontre: « Tais-toi, maintenant ! Voici la belle Ophélie… Nymphe, dans tes oraisons souviens-toi de tous mes péchés. »

Le ton de la rencontre est donné ! Le malheur est en marche.

Vite ! Cachons nous derrière ce rideau ! – Cette seule action ne fait-elle pas déjà de nous des personnages shakespeariens ? La « nunnery scene »  (scène du couvent) commence :

« Hamlet at Elsinore » (Hamlet à Elseneur) Acte III – Scène 1

(Pièce filmée par la BBC TV en septembre 1964)

Ophelia : Jo Maxwell Muller – Hamlet : Christopher Plummer 

OPHÉLIA
Mon bon seigneur, comment s’est porté votre Honneur tous ces jours passés ?
HAMLET
Je vous remercie humblement : bien, bien, bien.
OPHÉLIA
Monseigneur, j’ai de vous des souvenirs que, depuis longtemps, il me tarde de vous rendre. Recevez-les donc maintenant, je vous prie.
HAMLET
Moi ? Non pas. Je ne vous ai jamais rien donné.
OPHÉLIA
Mon honoré seigneur, vous savez très bien que si. Les paroles qui les accompagnaient étaient faites d’un souffle si embaumé qu’ils en étaient plus riches. Puisqu’ils ont perdu leur parfum, reprenez-les ; car, pour un noble cœur, le plus riche don devient pauvre, quand celui qui donne n’aime plus. Tenez, monseigneur !
HAMLET
Ha ! ha ! Vous êtes vertueuse !
OPHÉLIA
Monseigneur !
HAMLET
Et vous êtes belle !
OPHÉLIA
Que veut dire votre Seigneurie ?
HAMLET
Que si vous êtes vertueuse et belle, vous ne devez pas permettre de relation entre votre vertu et votre beauté.
OPHÉLIA
La beauté, monseigneur, peut-elle avoir une meilleure compagne que la vertu ?
HAMLET
Oui, ma foi ! Car la beauté aura le pouvoir de faire de la vertu une maquerelle, avant que la vertu ait la force de transformer la beauté à son image. Ce fut jadis un paradoxe ; mais le temps a prouvé que c’est une vérité. Je vous ai aimée jadis.
OPHÉLIA
Vous me l’avez fait croire en effet, monseigneur.
HAMLET
Vous n’auriez pas dû me croire ; car la vertu a beau être greffée à notre vieille souche, celle-ci sent toujours son terroir. Je ne vous aimais pas.
OPHÉLIA
Je n’en ai été que plus trompée.
HAMLET
Va-t’en dans un couvent ! À quoi bon te faire nourrice de pécheurs ? Je suis moi-même passablement vertueux ; et pourtant je pourrais m’accuser de telles choses que mieux vaudrait que ma mère ne m’eût pas enfanté ; je suis fort vaniteux, vindicatif, ambitieux ; d’un signe je puis évoquer plus de méfaits que je n’ai de pensées pour les méditer, d’imagination pour leur donner forme, de temps pour les accomplir. À quoi sert-il que des gaillards comme moi rampent entre le ciel et la terre ? Nous sommes tous des gueux fieffés : ne te fie à aucun de nous. Va tout droit dans un couvent… Où est votre père ?
OPHÉLIA
Chez lui, monseigneur.
HAMLET
Qu’on ferme les portes sur lui, pour qu’il ne joue pas le rôle de niais ailleurs que dans sa propre maison ! Adieu !
OPHÉLIA (à part)
Oh ! Secourez-le, vous, cieux cléments !
HAMLET
Si tu te maries, je te donnerai pour dot cette vérité empoisonnée : sois aussi chaste que la glace, aussi pure que la neige, tu n’échapperas pas à la calomnie. Va-t’en dans un couvent. Adieu ! Ou, si tu veux absolument te marier, épouse un imbécile ; car les hommes sensés savent trop bien quels monstres vous faites d’eux. Au couvent ! Allons ! et vite ! Adieu !
OPHÉLIA (à part)
Puissances célestes, guérissez-le !
HAMLET
J’ai entendu un peu parler aussi de vos peintures. Dieu vous a donné un visage, et vous vous en faites un autre vous-mêmes ; vous sautillez, vous trottinez, vous zézayez, vous affublez de sobriquets les créatures de Dieu, et vous mettez au compte de l’ignorance votre impudicité ! Allez ! je ne veux plus de cela : cela m’a rendu fou. Je le déclare : nous n’aurons plus de mariages ; ceux qui sont mariés déjà vivront tous, excepté un ; les autres resteront comme ils sont. Au couvent ! Allez !

Sort Hamlet.

OPHÉLIA
Oh ! Que voilà un noble esprit bouleversé ! L’œil du courtisan, la langue du savant, l’épée du soldat ! L’espérance, la rose de ce bel empire, le miroir du bon ton, le moule de l’élégance, l’observé de tous les observateurs ! Perdu, tout à fait perdu ! Et moi, de toutes les femmes la plus accablée et la plus misérable, moi qui ai sucé le miel de ses vœux mélodieux, voir maintenant cette noble et souveraine raison faussée et criarde comme une cloche fêlée ; voir la forme et la beauté incomparables de cette jeunesse en fleur, flétries par la démence !
Oh ! Malheur à moi ! Avoir vu ce que j’ai vu, et voir ce que je vois !

Craindre Hermione

Andromaque de Jean Racine ou l’exacerbation des passions.

Jean Racine (1639-1699)

Jean Racine (1639-1699)

Cette pièce est une histoire d’amours en chaîne, de souffrances et de sang. Les passions y sont, plus qu’ailleurs dans le théâtre classique, portées au paroxysme. Aucune des situations complexes et des conflits qui se nouent ne trouve l’apaisement nécessaire à une issue heureuse. Tous les sentiments s’expriment dans la démesure et la douleur excessive et ne trouveront de résolution que dans la violence inéluctable.

La guerre de Troie est finie. Hector y a été tué, laissant une veuve éplorée, Andromaque, et son fils Astyanax, tous deux échus comme esclaves à Pyrrhus, fils d’Achille, vainqueur à Troie. Fiancé à la fille du roi de Sparte, Hermione, dont Oreste est follement amoureux, Pyrrhus, roi de l’Épire, est épris d’Andromaque qu’il veut épouser. La vie d’Astyanax est objet de chantage et outil de persuasion au milieu de ce cortège de passions dévorantes.

A l’acte IV, Hermione qui sait que Pyrrhus va l’abandonner pour épouser Andromaque la troyenne, demande à Oreste d’assassiner le fiancé infidèle. Elle exige pour parfaire sa vengeance que le roi, sa victime, sache clairement en mourant qui a commandé la main meurtrière.

A peine ces ordres donnés, Pyrrhus entre et s’avance vers Hermione. C’est la scène 5. Il lui annonce ce qu’elle sait déjà. Pour amoindrir la portée de son infidélité, il prétend que l’amour n’était pas le nœud qui les unissait :

« Nos cœurs n’étaient point faits dépendants l’un de l’autre ;
« Je suivais mon devoir, et vous cédiez au vôtre.
« Rien ne vous engageait à m’aimer en effet. »

Hermione, amoureuse blessée, humiliée, lui répond. En un éclair elle traverse reproches, soumission, colère et menace, passant, au rythme accéléré de ses émotions,  du « tu » familier au « vous » respectueux – quand en particulier elle demande une faveur qui n’obtient que le silence. Et c’est avec le tutoiement dédaigneux de la menace lancée au visage du parjure qu’elle termine sa tirade de femme déchirée qui n’a pu infléchir la fermeté cruelle de son aimé :

« Va, cours. Mais crains encor d’y trouver Hermione. »

Christine, dont j’ai toujours plaisir a relayé ici les vidéos qu’elle publie sur Youtube, a décidé d’être Hermione. C’est donc elle qui s’adresse à l’infidèle Pyrrhus dans cette vidéo, où étrangement la musique de Schumann trouve naturellement sa place. Pied de nez à l’anachronisme, voilà un heureux voyage en alexandrins du XVIIème depuis les colonnes de l’Acropole jusqu’à celles du Théâtre de l’Odéon à Paris, dans les capitons de nuages de la musique romantique.

La douceur de la voix confère à l’expression de cette passion une touchante vérité.

Je ne t’ai point aimé, cruel ? Qu’ai-je donc fait ?
J’ai dédaigné pour toi les vœux de tous nos princes,
Je t’ai cherché moi-même au fond de tes provinces ;
J’y suis encor, malgré tes infidélités,
Et malgré tous mes Grecs honteux de mes bontés.
Je leur ai commandé de cacher mon injure ;
J’attendais en secret le retour d’un parjure ;
J’ai cru que tôt ou tard, à ton devoir rendu,
Tu me rapporterais un cœur qui m’était dû.
Je t’aimais inconstant ; qu’aurais-je fait fidèle ?
Et même en ce moment où ta bouche cruelle
Vient si tranquillement m’annoncer le trépas,
Ingrat, je doute encor si je ne t’aime pas.
Mais, Seigneur, s’il le faut, si le Ciel en colère
Réserve à d’autres yeux la gloire de vous plaire,
Achevez votre hymen, j’y consens. Mais du moins
Ne forcez pas mes yeux d’en être les témoins.
Pour la dernière fois je vous parle peut-être :
Différez-le d’un jour ; demain vous serez maître.
Vous ne répondez point ? Perfide, je le vois,
Tu comptes les moments que tu perds avec moi !
Ton cœur, impatient de revoir ta Troyenne,
Ne souffre qu’à regret qu’un autre t’entretienne.
Tu lui parles du coeur, tu la cherches des yeux.
Je ne te retiens plus, sauve-toi de ces lieux :
Va lui jurer la foi que tu m’avais jurée,
Va profaner des Dieux la majesté sacrée.
Ces Dieux, ces justes Dieux n’auront pas oublié
Que les mêmes serments avec moi t’ont lié.
Porte aux pieds des autels ce cœur qui m’abandonne ;
Va, cours. Mais crains encor d’y trouver Hermione.