Portraits de l’Omo

Non! Trop facile! Vous ne tomberez pas dans ma provocation d’étudiant attardé, vous ne ferez pas de mauvais jeu de mot, influencé par les chaleurs (politiques seulement) de l’actualité.

Peut-être accepterez-vous plutôt de m’accompagner un moment, loin de notre pauvre réalité quotidienne – le temps d’une respiration – sous des climats plus ardents, plus durs aussi, pour rendre visite (sans les déranger) à des êtres si différents de nous et qui nous ressemblent tant. Aussi beaux que nous pouvons l’être, parfois, mais d’une autre beauté.

Ethiopie carte

Le fleuve Omo, depuis  les abords d’Addis-Abeba, jusqu’à l’immense lac Turkana, traverse le plateau éthiopien, au sud-est de ce pays. La vallée qu’il forme entre Soudan et Kenya est sans doute un des berceaux de nos tout premiers ancêtres, comme l’affirment les découvertes anthropologiques majeures faites sur ce site.

Sur ses rives huit peuples essaient de survivre, appliquant depuis des siècles les mêmes méthodes traditionnelles. Pasteurs semi-nomades, ils cultivent le sorgho et le millet, recueillent le miel des ruches, et s’abreuvent du lait des animaux sauvages, nombreux dans ses régions.

Toutes ces ethnies, s’opposant d’ailleurs les unes les autres régulièrement – preuve de leur humanité -, attachent une grande importance à l’esthétique et chacun veille à soigner son apparence, usant d’atours comme la scarification du corps ou l’insertion corporelle d’objets, le port d’étoffes colorées ou de bijoux de pacotille (confectionnés avec divers objets dont certains ne nous sont pas étrangers), ou encore la peinture corporelle élaborée avec les ingrédients extraits des nombreux minéraux environnants. Bien évidemment, l’esthétique n’est pas la seule motivation de tels agissements, la croyance prend souvent sa part d’influence.

Pendant plusieurs années, le photographe Hans Silvester a parcouru cette région, participant au programme d’aide aux populations indigènes menacées, et a capté la beauté de ces êtres simples, habitants de cette vallée, en une série de portraits touchants, émouvants.

En voici une diaporama choisie dans la large offre du web :

Sous les splendides maquillages de ces visages que jamais un sourire ne traverse, les regards semblent tristes, mélancoliques. Peut-être la conséquence de la légitime crainte que chacun là-bas pourrait ressentir de la disparition programmée de sa famille. Le prédateur est en marche au nom du « Progrès », qui veut édifier à cet endroit un immense barrage hydroélectrique qui transformera totalement la région : l’homme.

Celui-là même que nous rencontrons chaque jour, dans le bus, en photo sur les pages politiques ou économiques de notre quotidien, au fond du miroir de notre salle de bains peut-être. Celui qui veut, pour accroître sa vaine domination du monde, occuper une place misérable et cependant enchantée au prix bien modique, hélas, de la mort de son frère.

Naïfs, pensez-vous! Et si les « Hommes » c’étaient eux? Ceux dont il faudra bientôt dire aussi, comme Jean Raspail l’écrivait à propos des Alakalufs de la Terre de Feu : « Qui se souvient des Hommes? »

Le héros de cette tragédie, Lafko, après avoir été bafoué et balloté dans le monde »civilisé » des explorateurs qui l’ont « prélevé » au milieu des siens comme on arrache à la colline un échantillon de basalte, est enfin de retour sur les rives désolées de son bout du monde, à la pointe extrême des Amériques, au sud. – Encore quelques mots à lire pour terminer le livre mais pas l’histoire. –  Il est seul. Une voix lui parle :

« Te voilà. Sois le bienvenu chez toi, Lafko. C’est vrai que tu est petit et laid, que tu as l’intelligence misérable, que tu sens mauvais, que tu es sale.

« Mais vois comme tu me ressembles… » (Jean Raspail – « Qui se souvient des Hommes? » – Ed. Robert Laffont)

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Pour en savoir plus ou pour agir : SURVIVAL

La corde et le tuyau

Ce titre surprenant pourrait laisser attendre une fable surréaliste, ou une histoire de bricoleur ; mais non. Quand on saura qu’il s’agit du tuyau de l’orgue et de la corde du violoncelle, on percevra une présence plus familière à ce lieu qui aime à nicher la musique.

Et puis on entendra, venu des profondeurs du buffet, le souffle étouffé du tuyau, comme un sanglot, et un peu plus loin, exhalée par la caresse soyeuse de l’archet, la plainte profonde d’une corde, comme un pleur inconsolable. On comprendra alors que deux instruments de musique souffrent leur deuil. Tous deux en perdant leurs maîtres ont perdu un peu de leur âme.

Marie-Claire-Alain

Marie-Claire Alain (1926-2013)

Organiste du siècle et d’éternité sans doute, Marie-Claire Alain est décédée à l’âge de 86 ans le 26 février dernier. Née dans une famille de musiciens au sein de laquelle l’orgue est l’instrument de référence – un père et un frère ainé organistes et compositeurs, un autre frère organiste et musicologue – notre musicienne entre très tôt, vers 11 ans, dans la carrière pour devenir rapidement l’assistante de son père avant de lui succéder, à sa disparition, sur le banc du pupitre de l’Église Saint-Germain à Saint Germain en Laye.

Elle atteint dès lors les sommets de son art et va briller des mille feux de sa musique dans près de 3 000 concerts dans le monde, réputée pour la lumineuse lecture qu’elle fait des grandes partitions et la rare subtilité qu’elle exprime dans le choix délicat de ses registrations. Quel clavier dans le monde n’aura pas été pétri de ses mains expertes?

Marie-Claire Alain laisse, pour notre plus grand bonheur, des trésors discographiques qui couvrent dans sa plus grande dimension le répertoire organistique, avec, en prime, quelques intégrales d’anthologie.

Son absence représente une immense perte pour la musique et sera d’autant plus cruellement ressentie dans le monde de l’orgue pour lequel elle était une pédagogue d’exception.

La voici jouant la « Toccata en Fa majeur » de Jean-Sébastien Bach, sur l’orgue baroque de Saint-Bavon de Haarlem aux Pays Bas, filmée par un très subtil « capteur » de musiciens, Bruno Monsaingeon.

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Janos Starker (1924-2013)

Janos Starker (1924-2013)

Le violoncelliste génial et extraordinaire pédagogue qu’était Janos Starker a rejoint notre organiste au paradis des musiciens le 28 avril 2013, il y a quelques jours. Il avait 88 ans.

Américain d’origine hongroise, il a marqué de sa patte l’interprétation au violoncelle. Lui aussi est né dans la musique, à Budapest où il intègre la très sérieuse Académie Franz Liszt, aussitôt après s’être produit sur scène à 6 ans. Sa première apparition professionnelle a lieu lorsqu’il doit, au pied levé, remplacé un soliste défaillant, dans le Concerto de Dvoràk, une pièce majeure du répertoire de l’instrument.

La deuxième guerre mondiale et son lot d’horreurs le privent de ses deux frères assassinés par les nazis, lui même ayant été interné quelque temps. Ayant rejoint l’opéra de Budapest à la fin de la guerre, il accepte très mal le pouvoir communiste et part pour l’Europe occidentale. Sa vie y est difficile, l’obligeant à accepter des « petits boulots » pour survivre.

En 1948,  à Paris il enregistre une pièce qui a le don de faire fuir les meilleurs violoncellistes du moment tant elle est jugée difficile. C’est une sonate composée pour le violoncelle seul par son compatriote Zoltan Kodaly. A la recherche de sonorités nouvelles et pour donner d’autres timbres à l’instrument, Kodaly (prononcer Kodaï), propose d’utiliser la « scordatura », une façon particulière d’accorder le violoncelle, empruntée à des techniques de la Renaissance. (Technique utilisée aussi pour les instruments à cordes dans les musiques traditionnelles nordiques, reprise, parfois, par certains guitaristes de jazz ou de rock).

Le disque reçoit le « grand prix du disque » de l’année. Janos Starker est désormais reconnu comme un violoncelliste qui compte… et qui ne cessera de compter. O combien!

Il poursuit sa carrière aux États Unis en compagnie des grands de la musique symphonique et de la musique de chambre. Les réussites et les succès s’enchainent encore et encore. La discographie enfle, qui s’en plaindrait? Le répertoire du violoncelle est servi. Et servi à son plus haut niveau!

En 1958 il décide de se consacrer à l’enseignement à l’université d’Indiana, où il créé sa méthode qui fait référence aujourd’hui.

Janos Starker, avec une sonorité bien à lui, travaillée mais sans pathos, savait plus que tout autre faire pénétrer l’auditeur dans son univers musical. Il l’attirait vers lui par la pudeur de son jeu, une introversion peut-être, qui obligeait l’auditeur à faire le pas en plus vers l’interprète, comme l’explique un de ses brillants disciples, Henri Demarquette.

Voici le premier mouvement de la fameuse sonate pour violoncelle seul de Kodaly. Si l’on me demandait d’illustrer musicalement le mot « humanité », c’est certainement cette œuvre que je choisirais. Elle me semble se marier si bien avec la célèbre toile de Munch, « Le cri ».

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Pleurent les cordes,  sanglotent les tuyaux… Vibrent les cœurs.

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Le jour se lève encore

William Turner - Matin après le déluge 1843

William Turner – Matin après le déluge 1843

Quand tu n´y crois plus, que tout est perdu
Quand trompé, déçu, meurtri
Quand assis par terre, plus rien pouvoir faire
Tout seul, dans ton désert
Quand mal, trop mal, on marche à genoux
Quand sourds les hommes n´entendent plus le cri des hommes

Tu verras, l´aube revient quand même
Tu verras, le jour se lève encore
Même si tu ne crois plus à l´aurore
Tu verras, le jour se lève encore

Quand la terre saigne ses blessures
Sous l´avion qui crache la mort
Quand l´homme chacal tire à bout portant
Sur l´enfant qui rêve, ou qui dort
Quand mal, trop mal, tu voudrais larguer
Larguer, tout larguer
Quand la folie des hommes nous mène à l´horreur
Nous mène au dégoût

N´oublie pas, l’aube revient quand même
Et même pâle, le jour se lève encore
Étonné, on reprend le corps à corps
Allons-y puisque le jour se lève encore

Suivons les rivières, gardons les torrents
Restons en colère, soyons vigilants
Même si tout semble fini
N’oublions jamais qu´au bout d´une nuit
Qu´au bout de la nuit, qu´au bout de la nuit

Doucement, l’aube revient quand même
Même pâle, le jour se lève encore

Tu verras
Étonné, on reprend le corps à corps
Continue, le soleil se lève encore
Tu verras, le jour se lève encore…
Tu verras…

Même si…

Encore…

                                         Barbara

Illustration musicale : Flûte de Pan et orgue

A qui est le monde?

Pessoa

Fernando Pessoa (1888-1935)

Le monde est à qui naît pour le conquérir,
et non pour qui rêve, fût-ce à bon droit, qu’il peut le conquérir.
J’ai rêvé plus que jamais Napoléon ne rêva.
Sur mon sein hypothétique j’ai pressé plus d’humanité que le Christ,
j’ai fait en secret des philosophies que nul Kant n’a rédigées,
mais je suis, peut-être à perpétuité, l’individu de la mansarde,
sans pour autant y avoir mon domicile :
je serai toujours celui qui n’était pas né pour ça ;
je serai toujours, sans plus, celui qui avait des dons ;
je serai toujours celui qui attendait qu’on lui ouvrît la porte
auprès d’un mur sans porte
et qui chanta la romance de l’Infini dans une basse-cour,
celui qui entendit la voix de Dieu dans un puits obstrué.
Croire en moi ? Pas plus qu’en rien…
Que la Nature déverse sur ma tête ardente
son soleil, sa pluie, le vent qui frôle mes cheveux ;
quant au reste, advienne que pourra, ou rien du tout…

                                                                                « Bureau de tabac » – Extrait

Pessoa - Bureau de tabac