Kaddish

Le 27 janvier 1945, il y a 70 ans, en Pologne, non loin de Cracovie, les soldats russes ouvraient les portes d’un enfer qui aurait fait frissonner d’horreur Dante lui-même, au sommet de son impressionnante imagination : ils libéraient le camp d’extermination nazi d’Auschwitz – Birkenau, la plus effroyable usine de destruction du genre humain qui fût jamais inventée.

Félix Nussbaum - Le triomphe de la mort - 1944 "Si je meurs, ne laissez pas mes peintures me suivre, mais montrez-les aux hommes"

Félix Nussbaum – Le triomphe de la mort – 1944
« Si je meurs, ne laissez pas mes peintures me suivre, mais montrez-les aux hommes »

En 1914, par « un miracle de sympathie intuitive » avec l’âme juive, selon l’expression de Vladimir Jankélévitch, Maurice Ravel – athée, ou, pour le moins, agnostique – composait deux « mélodies hébraïques », dont l’une est la mise en musique d’une des prières majeures de la liturgie juive, « Kaddish ». Cette glorification du nom de Dieu qui suppose toujours d’être prononcée en groupe (10 personnes au  moins) revêt diverses formes, et l’une d’elles, tout entière elle aussi consacrée à la sanctification de l’Éternel, constitue la prière des endeuillés, bien que jamais la mort n’y soit évoquée.

Dans cet arrangement pour ensemble à cordes de « Kaddish », le violoncelle prend la place du récitant, et rend les paroles bien inutiles. Seule la force magique de la musique laisse chacun libre de se souvenir avec ses propres mots et ses propres images, de se recueillir comme il le conçoit, de méditer avec ou sans Dieu, sans que jamais, pour autant, ne se relâche le lien de communion que noue l’indispensable instant de mémoire.

Le devoir de mémoire devrait consister en cette obligation à laquelle chacun, chaque jour, se soumettrait, et qui consisterait à regarder sa propre image dans le miroir de l’Histoire : rien ne prouve que la peur de s’y voir en victime serait plus forte que l’horreur de s’y rencontrer en uniforme de bourreau.

Quel meilleur moyen de rester vigilant ?

Fillette, mitraillette, poète… Cherchons l’erreur !

UZI

Pistolet mitrailleur UZI

Ce n’est pas le genre d’images qu’on vient habituellement chercher dans les pages de ce blog, ni ce type de propos, et pourtant… La colère, quand l’imbécilité de l’être humain, à force de multiplier les comportements démoniaques qu’elle inspire, atteint pour une milliardième fois à son paroxysme, ne peut rester muette. Il est des moments où se réfugier dans l’abri douillet d’un intérieur de Vermeer, ou gonfler ses oreilles des arpèges mélodieux d’un prélude de Rachmaninov, pour se refuser à voir l’horreur, ou à l’entendre, devient insupportable à soi-même. Alors, même si cela ne sert à rien, même si la petite voix fluette d’un pantin désarticulé n’a aucune chance de couvrir les grondements sinistres de l’ogre, elle doit s’exprimer.

Les occasions n’ont certes pas manqué – une vie déjà longue au milieu de ses semblables ne laisse pas que de belles images, loin s’en faut. Et il serait bien inutile de citer tel évènement plutôt que tel autre, individuel ou collectif qu’importe, c’est toujours le même qui change sa forme au gré des circonstances et des géographies : un ego trop aveugle pour apercevoir sa propre image dans le miroir de l’autre.

Les guerres, les attentats, les génocides, les crimes sont le lot quotidien de notre humanité veule et cupide, et pourtant, un seul fait divers, qu’hélas on qualifierait d’anodin considéré au regard de cette effroyable liste, fait déborder la coupe.

Hier, en Arizona, une petite fille de 9 ans en vacances avec ses parents prenait une leçon de tir avec un moniteur qualifié dans un établissement reconnu. Jouer à la poupée à 9 ans, voire pianoter sur sa play-station, étant à l’évidence pour les parents une activité autrement plus avilissante et moins instructive que de se consacrer au geste qui tue. Et le geste, bien involontairement, accident terrible, a tué. Une petite fille de 9 ans, même affublée du meilleur G.I. pour instructeur, doit avoir bien du mal, il est vrai, à contrôler un des fusils-mitrailleurs les plus prisés par les gens d’armes du monde entier. Un arme de 70 centimètres de long et de plus de 4 kilos chargée, qu’elle découvrait pour la première fois (étonnant, n’est-ce pas, à cet âge!). De l’arme non maitrisée, – capable de lâcher 600 coups par minute à une vitesse de 4 mètres par seconde –  sont parties quelques rafales, au hasard, et une série de balles a atteint mortellement l’instructeur.

Drame terrible, pour cet homme, évidemment.

Mais pour cette enfant qui commence sa vie…?

UZI drame USA 2014-08-27

Photo prise quelques secondes avant le drame

Pour elle, qui ne lira pas ce billet, qui ne connait sans doute pas notre langue, qui n’a jamais entendu parler de Leconte de Lisle, et qui ne se pose même pas la question de savoir ce qu’étaient les hommes de 1872, ce poème, une vision d’un autre siècle…

Puisse-t-elle un jour écrire le même !… Et le dédier, cela va de soi, à ceux  » qui mourront bêtement en emplissant leurs poches « 

Pas sûr qu’il la rendra riche et célèbre, pas sûr qu’il sera le dernier du genre.

Aux modernes (1872)

Vous vivez lâchement, sans rêve, sans dessein,
Plus vieux, plus décrépits que la terre inféconde,
Châtrés dès le berceau par le siècle assassin
De toute passion vigoureuse et profonde.

Votre cervelle est vide autant que votre sein,
Et vous avez souillé ce misérable monde
D’un sang si corrompu, d’un souffle si malsain,
Que la mort germe seule en cette boue immonde.

Hommes, tueurs de dieux, les temps ne sont pas loin
Où, sur un grand tas d’or vautrés dans quelque coin,
Ayant rongé le sol nourricier jusqu’aux roches,

Ne sachant faire rien ni des jours ni des nuits,
Noyés dans le néant des suprêmes ennuis,
Vous mourrez bêtement en emplissant vos poches.

Leconte de Lisle (Poèmes barbares)

Elévation

C’est le 15 août!

L’apogée du temps des vacances pour la plupart.

Pour certains d’entre nous c’est aussi la fête de Marie, devenue l’Assomption, un des dogmes de l’Église catholique, célébrant l’élévation de la mère de Jésus vers les cieux.

La Pietà - Michel Ange 1499

La Pietà – Michel Ange 1499

Pour l’auteur de ce billet, une occasion toute profane de naviguer au milieu des merveilles musicales innombrables qu’a inspirées Marie, Vierge donnant naissance à l’enfant Jésus et Mère douloureuse, spectatrice éplorée des tortures infligées à son fils.

Stabat Mater Dolorosa (Dvoràk)

Par delà la profondeur religieuse et la simplicité de la prière qu’exprime cet extrait du Stabat Mater de Dvoràk, – « Eia mater, fons amoris »  (Elle, la mère, source d’amour) -, les images de presse regroupées dans cette vidéo transforment cet hommage individuel et sacré à la Mère douloureuse de Jésus torturé, en un hommage collectif et humain au courage de toutes les mères déchirées par le malheur de leurs enfants.

La mère, source d’amour, se tient toujours debout dans la douleur.

Eia Mater, fons amoris,           Ô Mère, source de tendresse,
me sentire vim doloris            Fais-moi sentir grande tristesse
fac, ut tecum lugeam.             Pour que je pleure avec toi.

Ω

A toutes les époques, qu’ils fussent investis par la foi et pénétrés d’esprit religieux, ou qu’ils se fussent tenus, pour diverses raisons, éloignés des églises, les compositeurs de musique ont écrit en hommage à Marie des partitions envoûtantes de beauté, et pas toujours nécessairement inscrites dans le cadre d’œuvre sacrée.

Nous connaissons tous pour les avoir mille fois entendus, voire même chantés, les Ave Maria de Gounod et de Schubert.

Croyants ou non croyants, nous nous sommes, au moins une fois, spontanément recueillis, aux premiers accents d’un chœur entonnant un Ave Maris Stella de Bach, de Grieg, de Liszt ou de leurs illustres prédécesseurs, Guillaume Dufay ou Claudio Monteverdi.

Quelle poitrine, gonflée de foi ou simplement d’humanité, ne s’est-elle pas sentie étreinte par l’angélique duo contralto/soprano qui ouvre le merveilleux Stabat Mater de Pergolèse? Quelle peau ne s’est-elle pas tendue, glacée, au souffle du Stabat Mater de Vivaldi? Quel poil ne s’est-il pas dressé dès les premiers accords bouleversants des basses qui débutent celui de Poulenc?

C’est une immense vertu de la musique, entre autres, que de savoir réunir au delà des croyances et des convictions, même quand les thèmes qui l’ont inspirée trouvent leur source dans la pensée religieuse. La vraie religion ne serait-elle pas la musique elle-même, capable de rassembler les êtres sous la bannière unique de l’émotion tout droit sortie d’un chant soufi, d’un lamento séfarade, d’un Sanctus chrétien ou des afflictions sentimentales d’un musicien génial?

Pour nous séduire la beauté se suffit à elle-même.

C’est cette beauté que souhaite partager ce billet, dans l’esprit profane qui seul l’anime. Beauté contenue dans des pages musicales peu jouées ou peu connues, prières ou hommages compassionnels à la Vierge Marie, et auxquelles, bien évidemment, chacun donnera la dimension intérieure qu’il souhaitera leur accorder.

Puissent-elles simplement nous illuminer de leur spirituelle splendeur…

… Et nous élever un peu!

Ω

Ave Maria piena di grazia (Otello de Verdi)

Cette prière à la Vierge Marie est ici chantée par Desdémone (Renée Fleming), épouse d’Otello, dans les derniers moments qui précèdent la tragédie de l’opéra de Giuseppe Verdi.

Le complot ourdi par Iago a consisté à faire croire à l’influençable Otello que Desdémone et Cassio sont épris l’un de l’autre. Le drame est sur le point de s’accomplir, Otello ayant menacé de tuer son épouse si la relation infidèle était avérée. Seule dans sa chambre, Desdémone pressent l’inéluctabilité de l’instant tragique, et implore une dernière fois la Vierge dans un Ave Maria superbe de finesse et de sensibilité, dont l’expression de sincérité serait capable de convertir le plus incroyant d’entre tous.

Ω

Ave Maria (dit de Caccini)

En réalité le compositeur de ce très beau moment est Vladimir Vavilov, un guitariste et luthiste russe du XXe siècle – il est mort en 1973.

En 1970 il écrit et publie cette œuvre en l’attribuant à Giulio Caccini, compositeur de la deuxième moitié du XVIe. Vavilov est assez coutumier du fait et attribue parfois des partitions écrites par lui à quelques lointains prédécesseurs, sans se soucier d’ailleurs de vérifier que le style de composition est en accord avec l’époque choisie.

Il n’empêche que le succès qu’a connu cet Ave Maria, de Caccini ou de Vavilov, n’est pas immérité. Il suffit, pour s’en convaincre avec plaisir d’écouter l’interprétation de la soprano japonaise Sumi Jo.

Ω

Ave Maria de Mascagni

Adapté du célèbre « Intermezzo » de l’opéra vériste que Pietro Mascagni écrivit avec succès en 1890, « Cavalliera rusticana », cet Ave Maria retrouve avec les interprètes modernes un regain de popularité.

Pour le découvrir ou l’apprécier encore, il suffit de se laisser envahir par la voix et le charme de Elina Garanca :

Ave Maria, Madre Santa,                                   Je vous salue Marie, Sainte Mère,
Sorreggi il piè del misero che t’implora,      Guidez les pas du malheureux qui vous supplie
In sul cammin del rio dolor                               Le long du chemin de douleur amère
E fede, e speme gl’infondi in cor.                    Et emplissez les cœurs de foi et d’espérance.

Ω

Ave Maria, Madre de Dios de William Gomez

Encore une splendide proposition de voyage vers le plus haut des cieux, avec la ravissante soprano russe Olga Zinovieva qui chante depuis les graviers brûlés du chemin cette incantation à la Vierge Marie composée par le jeune salvadorien William Gomez, âgé aujourd’hui de 28 ans.

Un bonheur!

ΩΩΩ

Orphée et la barbarie

Felix Nussbaum - Les squelettes jouent pour la danse 1944

Felix Nussbaum – Les squelettes jouent pour la danse 1944

« La sempiternelle souffrance a autant de droit à l’expression que le torturé celui de hurler ; c’est pourquoi il paraît bien avoir été faux d’affirmer qu’après Auschwitz il n’est plus possible d’écrire des poèmes »

Adorno – « Méditations sur la Métaphysique » (en réponse, dix ans après, à sa propre affirmation de 1949 : « Écrire un poème après Auschwitz est barbare. »)

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Domenico di Michelino - Dante et son poème - XVème

Domenico di Michelino – Dante et son poème – XVème

« Considerate la vostra semenza ; fatti non foste a viver come bruti, ma per seguir virtute e conoscenza. »

(« Considérez votre dignité d’homme : Vous n’avez pas été faits pour vivre comme des bêtes, mais pour acquérir vertu et connaissance. ») Dante – « Divine Comédie », cité par Primo Lévi –« Si c’est un homme » chapitre 11

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Orphée pour tromper l’horreur :

La soprano Anne-Sofie Von Otter a publié en 2007 un CD « Terezin Theresienstadt » pour contribuer à la commémoration des musiciens juifs assassinés dans les camps nazis, et en particulier dans ce « ghetto » créé de toutes pièces, qui, supercherie couplée à l’horreur, devait servir à la propagande hitlérienne de démonstration de sa « bonne foi ».

Malgré les souffrances, la faim et le froid, qui étaient le quotidien de ces intellectuels juifs regroupés dans cette antichambre des fours crématoires d’Auschwitz, la création artistique restait leur plus puissant soutien. Parmi eux, une écrivaine et compositrice tchèque, Ilse Weber. Pour apaiser les craintes de son fils Tommy avec lequel elle était conduite à la mort, elle chanta jusqu’à l’ultime instant cette douce mélodie, « Wiegala ».

Dodo l’enfant do,

Le vent joue de la lyre.

Il joue doucement entre les verts roseaux,

Le rossignol chante sa chanson.

Dodo…

 

Dodo, l’enfant do,

La lune est une lanterne

Au plafond noir du ciel,

Elle contemple le monde

Dodo…

 

Dodo, l’enfant do,

Comme le monde est silencieux !

Pas un bruit ne trouble la paix,

Toi aussi mon bébé, dors.

Dodo, l’enfant do,

Que le monde est silencieux !

Orphée pour combattre l’horreur :

Chanson composée par Abel Meeropol afin de dénoncer les Necktie-Parties (lynchages par pendaison) qui avaient lieu dans le Sud des États Unis dans les années 30 et 40 et auxquelles assistaient joyeusement les blancs endimanchés pour la circonstance . Cette chanson fut offerte à Billie Holiday. Elle est ici interprétée par Nina Simone sur d’ « étranges » images.

Fruit étrange

Les arbres du Sud portent un fruit étrange
Du sang sur leurs feuilles et du sang sur leurs racines
Des corps noirs qui se balancent dans la brise du Sud
Un fruit étrange suspendu aux peupliers
Scène pastorale du vaillant Sud
Les yeux révulsés et la bouche déformée
Le parfum des magnolias doux et printanier
Puis l’odeur soudaine de la chair qui brûle
Voici un fruit que les corbeaux picorent
Que la pluie fait pousser, que le vent assèche
Que le soleil fait mûrir, que l’arbre fait tomber
Voici une bien étrange et amère récolte !

Orphée pour l’indispensable souvenir de l’horreur, de toutes les horreurs des hommes :

Zoran Music (1909-2005)

Zoran Music (1909-2005)

*

Vladimir Jankélévitch (1903-1985)

« Ces innombrables morts, ces massacrés, ces torturés, ces piétinés, ces offensés sont notre affaire à nous. Qui en parlerait si nous n’en parlions pas? Qui même y penserait ? […] Si nous cessions d’y penser, nous achèverions de les exterminer, et ils seraient anéantis définitivement. »

Vladimir Jankélévitch, Pardonner ?, 1971

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Primo Levi (1919-1987)

Primo Levi (1919-1987)

 Si c’est un homme

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c’est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connait pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain
Qui meurt pour oui ou pour un non.

Considérez si c’est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu’à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N’oubliez pas que cela fut,
Non ne l’oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur
Pensez y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant :
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s’écroule,
Que la maladie vous accable
Que vos enfants se détournent de vous.

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Osip_Mandelstam_1934

Ossip Mandelstam (1891-1938)

Des monceaux de têtes s’effacent à l’horizon

Là-bas je me réduis, nul ne me remarque plus.

Mais en de tendres livres, et dans les jeux d’enfants.

Je ressusciterai pour dire : le soleil brille.

(in « Les cahiers de Voronej » – 1935-1937 – Derniers poèmes avant son transfert dans un camp stalinien de Kolyma, où il meurt en 1938)

*

Paul Celan (1920-1970)

Paul Celan (1920-1970)

« Il y a encore des chants à chanter au delà des hommes. »