« 555  » … Sonates ou… Bouteilles?

Domenico-Scarlatti (1685-1757) par  Domingo-Antonio Velasco

Domenico-Scarlatti (1685-1757)
par Domingo-Antonio Velasco

Si, à l’instar des œnologues, les musicologues établissaient eux aussi leur tableau des millésimes, l’année 1685 porterait sans nul doute la marque des années exceptionnelles. Cette année là naissent Georg Friedrich Haendel  (le 23 février), Jean-Sébastien Bach  (le 21 mars) et Domenico Scarlatti  (le 26 octobre). Quelques années supplémentaires de maturation et ils produiront  les « Petrus » et les « Aloxe Corton » qui régaleront nos papilles acoustiques.

Les grandes villes italiennes du début du XVIIIème siècle ne réservent pas à Domenico Scarlatti  le succès que mérite le claveciniste virtuose et compositeur qu’il est. Qu’il soit le fils d’Alessandro Scarlatti promoteur acharné de l’opéra italien n’y changera rien. Il rejoint le Portugal et devient le maître de musique de Marie-Barbara de Bragance, qu’il suivra à Séville lorsqu’elle épousera le futur roi d’Espagne, Ferdinand VI.

Maria_Barbara_de_Braganza

Maria-Barbara de Braganza
par Domenico Dupra

C’est au cours de ces années auprès de Marie-Barbara qu’il compose les « 555 sonates » qui vont faire sa renommée, bien que peu fussent publiées de son vivant. Il faut toutefois préciser que ces pièces de clavecin n’étaient pas véritablement des sonates en ce sens qu’elles ne sont constituées que d’un mouvement unique ; plutôt apparentées à des suites, Scarlatti les avaient d’ailleurs nommées « essercizi ».

Quant au nombre de 555, il semble bien inférieur à la réalité des découvertes, mais il est magique et par conséquent conservé. Il suffit en tout cas à montrer l’étendue de la production du maître.

Ici le nombre n’est pas ennemi de la qualité. Dans ces compositions la mélodie est toujours mise en valeur par le jeu du rythme et de l’harmonie. Dissonances, modulations et ruptures de rythme leur confèrent une originalité que doit nécessairement servir la virtuosité qu’exige la partition. Pour conserver notre comparaison œnologique, on pourrait dire qu’elles contiennent toutes, comme autant de bouteilles de grands crus, la suave substance capable de provoquer les incomparables plaisirs d’une dégustation partagée.

Et comme on ne boit pas une cave en un soir, on déguste avec modération, de temps en temps, quelques « essercizi », joués au clavecin ou au piano, selon son goût pour l’acidité du premier ou la rondeur du second.

De même que pour le vin ma préférence va vers la longueur en bouche et la rondeur, je préfère, pour écouter cette musique, la souplesse des sonorités du piano moderne au caractère pincé et parfois piquant du clavecin. J’ai donc choisi pour cette dégustation de partager avec vous quelques sonates de Scarlatti jouées au piano. Et comme pour les domaines et les crus, le choix des interprètes n’a pas été laissé au hasard :

Pour préparer l’oreille, comme on avinerait son verre, une goutte de Champagne Bollinger La Grande Année – 1999. Bulles fines et légères arômes finement citronnés et fraîcheur tonique : Yuja Wang  (On commence fort!)

Pour suivre, un des meilleurs vins du monde, un Montrachet, Marquis de Laguiche 1988 de Drouhin, amplitude et force contenue, Vladimir Horowitz.

Maintenant, un bouquet de noblesse et d’élégance, charpente solide et équilibre, à pleine maturité, goûtons un Chateau Mouton Rothschild 1986 avec Arturo Benedetto Michelangeli.

Et pour finir en beauté, un Pomerol, Château L’Évangile 1985. Bouquet complexe et magnifique, féérie d’arômes de fruits rouges et de chêne, puissance contrôlée, saveur riche et complexe, pouvant être corsée. Martha Argerich.

Et là finit mon rêve, car si j’ai de quoi écouter les 555 sonates, je n’ai pas, hélas, les 555 belles bouteilles pour faire que la dégustation soit complète.

Puissè-je, au moins ne pas vous avoir « saoulé »!

A la fin du XVIIIème siècle, l’Italie entre dans l’ère de l’opéra et du bel canto, tandis que l’Espagne, patrie d’adoption de Scarlatti, n’est pas à la pointe de la création musicale. Voilà qui confinera notre claveciniste dans sa marginalité, sans pour autant priver l’univers de la musique de son influence et de ses innovations.

« Moine et voyou »… In memoriam

Francis Poulenc (1899-1963)

Francis Poulenc (1899-1963)

30 janvier 1963 : Crise cardiaque au 5 rue de Médicis à Paris – Francis Poulenc, 64 ans, est mort! La Musique est en deuil.

30 janvier 2013 : Cinquantième anniversaire de sa disparition. Formidable occasion de faire vibrer les tympans et les cœurs de ceux qui le connaissent peu ou qui ont laissé la poussière recouvrir les enregistrements de ses œuvres.

Ici pas de biographie du pianiste-compositeur, pas plus de catalogue de ses œuvres, les navigations internautiques conduisent vers de brillants exposés, savants et fort bien documentés. Plus nombreux encore à l’occasion de cette année de célébration. – Un site de référence : poulenc.fr/

Juste le désir d’exprimer l’affectueuse sympathie que je ressens depuis toujours à l’égard de sa musique, si riche et si multiple, et d’exhorter à son écoute. Pour le plaisir ; pour la beauté. Musique de « moine » et musique de « voyou ». – Le qualificatif « moine ou voyou » qui va si bien à Poulenc, lui a été donné par un critique de l’époque pour souligner les deux aspects de son œuvre :

Musique de « voyou », pleine de fantaisie, de gaité et de provocation parfois, avec lesquelles cet amoureux de la voix et de la poésie assaisonne ses mélodies, ses nombreuses partitions pour le piano, ou sa musique de chambre. (« Humoresque » pour piano, sonates pour flûte, pour violon, pour clarinette, « Bal masqué », « Fiançailles pour rire », « Les mamelles de Tirésias » etc…).

Yvonne Printemps à la création des « Chemins de l’amour »

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Un exemple de musique – virtuose – pour le piano : Horowitz joue le « Presto » (sans images)

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Concerto pour orgue – 2ème mouvement – Allegro giocoso

Musique de « moine », teintée d’une profonde spiritualité, témoignage de sa foi catholique qui inspire ses compositions de musique sacrée, comme ses « Gloria », « Salve Regina », « Stabat Mater » ou « Litanies à la Vierge noire ». Et le poignant « Dialogue des Carmélites » tiré de l’œuvre de Georges Bernanos.

« Stabat Mater » – VI (Vidit suum) – Kathleen Battle (soprano) – Seiji Osawa dirige le Boston Symphony Orchestra

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« Dialogue des Carmélites » Final – Production 1999 – Opéra du Rhin – Mise en scène : Marthe Keller 

Splendide!  ♥♥♥♥♥

Les religieuses condamnées par les autorités révolutionnaires montent à l’échafaud, une par une, Salve Regina aux lèvres. Ses sœurs exécutées, Blanche de la Force, entrée au Carmel pour chercher ses raisons d’exister, trouve enfin réponse à ses doutes et offre elle aussi son cou à la lame.

Dialogue Carmélites DVDLien vers Amazon

Mais toujours musique savante, éclectique, évoluant dans des univers aussi différents que passionnants. D’apparence parfois superficielle, elle révèle volontiers à l’auditeur attentif les trésors de ses profondeurs et les subtilités de ses charmes.

Quand j’évoque Francis Poulenc, je ne peux jamais résister au souvenir de cette anecdote que me racontait souvent un de mes très chers amis, aujourd’hui disparu depuis plus de dix ans. Etudiant au conservatoire de Paris, Jean-Claude travaillait la composition avec Nadia Boulanger (excusez du peu!). Un jour qu’il était au piano et jouait pour les oreilles expertes de son professeur, attendant ses inévitables observations, Jean-Claude sentit dans son dos que quelqu’un la rejoignait, et s’interrompit. Francis Poulenc, grand ami de Nadia Boulanger venait d’arriver et s’installait à ses côtés. Soucieux de laisser les deux musiciens à leur intimité, Jean-Claude était sur le point de se retirer, mais Nadia lui laissa juste le temps de saluer l’illustre visiteur et l’invita vivement à reprendre depuis le début l’ « Allegro de concert » de Granados qu’il interprétait avant l’interruption. Sueurs froides! Jouer devant Nadia Boulanger, soit, c’était le professeur, mais devant Poulenc… l’affaire n’était pas si simple.

Je retrouvais chaque fois dans son récit, des dizaines d’années après l’évènement, la terrible émotion qui avait dû être la sienne à l’époque, et qu’il n’est pas difficile d’imaginer. Ses doigts, je crois, réussirent à ne pas trop écorcher Granados, tant bien que mal. Cette aventure ne menaça en rien son premier prix d’harmonie.

Ils parlent de Francis Poulenc…

Simon Basinger (« Cahiers Francis Poulenc ») & Marc Korovitch (Chef d’orchestre)

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Paavo Jarvi – Directeur musical de l’Orchestre de Paris

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