L’autoroute pour Tahiti

 » Il faut choisir d’aimer les femmes ou de les connaître.  » (Chamfort)

Brassaï ~ Colonne Morris - Paris, 1934

Brassaï ~ Colonne Morris – Paris, 1934

Paris commençait à allumer ses premières lumières ce dimanche soir d’automne, et envoyait ainsi à l’incessante pluie qui noyait la Seine depuis midi, un impératif signal de fin. Victor allait enfin pouvoir aérer sa machine à questions qui, toute la journée, l’avait transformé en lion dans sa cage. Faire quelques pas dans la fraîcheur du soir entre les reflets arc-en-ciel des pavés mouillés lui permettrait sans doute de trouver une explication aux étranges comportements de Katia. Il l’aime tant Katia…

Ils n’étaient pas bien nombreux les candidats à la promenade ce soir : en une vingtaine de minutes Victor n’avait croisé qu’un couple marchant serré au pas cadencé. Sa respiration trouvait maintenant un tempo plus calme et quelques idées positives osaient revigorer ses espérances. Ragaillardi, il shoota généreusement dans une boîte de soda, vide, abandonnée sur les pavés par l’incivilité trop habituelle d’un contemporain. Le bruit rugueux de la ferraille frottant le sol lui rappela qu’il aurait été tout de même mieux de la ramasser et de la mettre dans la poubelle qui à quelques centimètres seulement lui faisait de l’œil. Il en était encore temps.

Laszlo Moholy-Nagy - Autoportrait de profil-1922

Laszlo Moholy-Nagy – Autoportrait de profil-1922

À peine la cannette eut-elle touché le fond de la poubelle qu’une petite déflagration sèche claqua au milieu d’un nuage de fumée blanche jaillissant à la face stupéfaite de Victor. Le pas d’esquive qu’il avait spontanément esquissé, par réflexe, n’eut pas le temps de lui restituer complètement son équilibre. Déjà une voix de basse se mit à le haranguer d’un ton sec, partagé entre autorité et agacement. Elle sortait de la bouche parfaitement dessinée d’un petit homme chauve et replet en pantalon rouge froissé et t-shirt vert, et la fine moustache qui la surmontait comme un surlignage clownesque conférait étrangement à ce visage imberbe une touche de douceur espiègle plutôt inattendue :

Bon, écoute-moi bien ! Hors de question qu’on y passe des heures ! J’suis ton bon génie. Je poireaute recroquevillé dans cette cannette de merde depuis un temps infini. Tu as fait ta B.A., tu l’as ramassée et jetée, parfait. Ça te vaut ma présence et mes services. Alors on va pas se la jouer classique, genre  » Aladin et la lampe merveilleuse «  du style  « tu fais trois vœux de conte de fée, j’te les réalise, t’épouses la princesse, tout le monde est content… etc. » Pas le temps ! Tu choisis un vœu, un seul et basta ! J’opère, j’te l’exauce et j’me casse. OK ?

Surpris, décontenancé, se demandant si il délirait ou si il était entré éveillé dans un rêve fou, Victor s’ébroua, comme un chien sortant de l’eau, et constatant que son génie en habit de sémaphore était toujours là, le regard impatient rivé sur lui, il finit par lui faire cette réponse dont la craintive timidité ne parvint pas à étouffer l’enthousiasme juvénile qui l’inspirait :

Ah, oui, bien sûr, j’aimerais tellement aller à Tahiti, me baigner dans le lagon, manger des langoustes à tous les repas, admirer les danseuses dans le soleil, retrouver la trace de Gauguin… Mais j’ai un problème de taille : j’ai très peur de l’avion et je ne supporte pas le bateau qui me rend malade dès la première minute au port. Alors, puisque vous avez tout pouvoir et que vous voulez bien le mettre à ma disposition pour une fois, faites-moi donc une route jusque là-bas. Je pourrais ainsi voyager de Paris à Papeete en voiture. Et mon vœu sera réalisé.

Le génie haussa d’abord les épaules, puis le ton. Il lança :

Mais, mon ami, t’es complètement barge ! Tu imagines une route jusqu’à Tahiti ? Tu vois le chantier ? Les engins, les terrassiers, les ponts, le bitume, les kilomètres et tout le toutim. Mais je suis tombé sur un maboul ! Comme d’habitude, les dingues c’est pour ma pomme !…  Allez, trouve-toi un autre vœu et qu’on en finisse !

Alors Victor, rattrapé par les questionnements de sa journée, la voix tremblante, confidente, tout juste audible  :

Vous savez, j’atteins bientôt la cinquantaine et j’ai bien vécu, certes ; j’ai fait d’aimables rencontres, beaucoup ; j’ai failli me marier deux fois. Mais je dois avouer que je n’ai jamais réussi à comprendre les femmes. Si vous pouviez m’y aider… ?

Ce à quoi, le génie soudain décidé, sans même s’octroyer une seconde de réflexion supplémentaire, répondit avec ardeur :

L’autoroute pour Tahiti !… Quatre ou six voies ?

Paul Gauguin, Fatata te Miti (Près de la mer), 1892 -National Gallery of Art, Washington

Paul Gauguin – Fatata te Miti (Près de la mer) – 1892 – National Gallery of Art – Washington

La porte à 10 centimes

Il me revient ce matin cette petite histoire qu’on me raconta un jour d’il y a quelques années et qui réapparait soudain, sans raison précise, au détour de ma mémoire. A y regarder de plus près, elle porte en elle toutes les composantes d’un conte philosophique, c’est peut-être pour cela qu’elle ne m’a jamais vraiment quitté.

10_French_centimes_1963

Un homme d’âge mur qui avait particulièrement bien réussi dans la vie avait coutume de se produire régulièrement dans des conférences publiques ou des émissions de télévision pour raconter l’histoire de ses succès ou, autrement dit, comment il avait acquis une aussi grande fortune.

Le jeune homme bien peu argenté qu’il était jadis se précipitait un jour aux toilettes d’un café, persuadé de leur gratuité, et se retrouva devant une série de portes sombres qui toutes exigeaient pour s’ouvrir qu’on mît dans la serrure aménagée à cet effet une pièce de 10 centimes (de Franc). Il chercha autour de lui quelqu’un qui aurait bien voulu l’aider d’une pareille somme et quelqu’un lui tendit aimablement une pièce.

Il était sur le point de l’insérer quand la porte qu’il avait choisie s’ouvrit pour laisser sortir son prédécesseur qui poliment la lui tint ouverte. Il mit donc la pièce dans sa poche.

Au pied de l’escalier qui devait le ramener à la surface il avisa une machine à sous qu’il n’avait pas remarquée en arrivant – et pour cause… – et décida de tenter sa chance avec les 10 centimes qu’il venait d’économiser. Tentative heureuse : le Jackpot.

Cette somme rondelette lui permit de prétendre à un prêt pour acheter un petit commerce qui très vite devint prospère, qu’il développa jusqu’à en faire une entreprise de premier plan, national puis international, etc… etc…

Chacune de ses interventions se terminaient par son vœu de pouvoir retrouver  » ce type à qui je dois d’être devenu ce que je suis, et que je voudrais bien pouvoir récompenser. « 

Un jour, alors qu’il prononçait sa phrase finale habituelle, un homme se leva au milieu de l’assistance et lui dit :

–   » Je m’en souviens parfaitement, c’est moi qui vous ai donné la pièce de 10 centimes pour les toilettes ce jour-là ! « 

Ce à quoi il répondit du haut de l’estrade où il était perché :

–   » Mais celui que je cherche, c’est l’homme qui ce jour-là m’a tenu la porte ouverte ! « 

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Les deux chiens

Cette petite histoire est célèbre. On l’attribue souvent au pays basque, mais elle trouverait volontiers son origine un peu partout dans le monde.

Elle pose tout bonnement la question de la question et pourrait bien faire figure de koan du genre « Ce qui te manque, cherche le dans ce que tu as », tant elle fleure bon l’absurde.

Dans un petit village d’une campagne lointaine où les habitants – peu nombreux –  ne sont pas réputés pour leur volubilité, vivait solitaire un vieux paysan, plus taiseux encore que le reste de la communauté. Sa grande distraction, après sa journée de labeur, consistait à faire une promenade le long de la route qui conduit au village, et sur laquelle ne passe pas grand monde, accompagné de ses deux chiens, l’un blanc, l’autre noir.

Ce soir là, comme tous les autres, le moment du retour venu, juste avant que la nuit efface complètement l’horizon,  il s’arrête et d’un sifflement sec rappelle ses chiens pour les engager sur le chemin de la ferme. C’est alors qu’un inconnu, ostensiblement étranger à la région, s’approche de lui et le salue. N’ayant reçu pour toute réponse qu’un discret grognement, le passant souhaitant entamer un dialogue lui demande :

– Ils courent vite ces chiens?

– Lequel? répond le paysan.

Surpris par la réponse, l’homme décontenancé dit au hasard :

– Le blanc.

– Le blanc, oui! dit le paysan.

– Et le noir?

– Le noir aussi.

Silence prolongé. Les animaux haletants viennent de rejoindre  le pied de leur maître. Le visiteur reprend :

– Ce sont de bons gardiens?

– Lequel? demande immédiatement le paysan.

– Le blanc, dit spontanément cette fois-ci, l’étranger.

– Le blanc oui!

– Et le noir?

– Le noir aussi.

Silence encore plus long, percé de temps à autre par un aboiement sourd. Le paysan s’apprête à repartir vers sa ferme quand le visiteur le questionne à nouveau :

– Pourquoi me demandez-vous toujours « lequel »?

– Parce que le blanc est à moi.

Grande réflexion perplexe du visiteur, suivie de l’inévitable question :

– Et le noir?

– Le noir aussi.

Chiens noir - blanc]

Les surprises du miroir

Née dans une région perdue de quelque pays d’Asie, cette petite histoire a fait, depuis le début du XXème siècle, un long voyage vers ce billet, pour nous faire sourire. Mais pas que…!

Là-bas, dans une province peu fréquentée, archaïque et pauvre, une poignée de paysans cultivent durement le riz et élèvent quelques porcs dans des fermes sommaires et isolées. Comme à chaque fois que le moment vient de vendre les animaux, Zhou part avec quelques bêtes rejoindre le marché, à la ville située à un jour et demi de marche. Alors qu’il s’apprête à s’engager sur le chemin bourbeux avec son minuscule troupeau, Yun, son épouse, lui crie : – « Et n’oublie pas de me rapporter un peigne! ». Zhou, sans se retourner, lève simplement une main fatiguée en signe d’acquiescement.

Le marché terminé, les bêtes bien vendues, Zhou estime mériter quelques verres de huangjiu et se rend à l’auberge voisine. Mais après quelques carafes de ce puissant alcool de riz, la lassitude du voyage aidant, notre paysan n’a plus les idées claires.

Juste avant de reprendre la route une pensée toutefois parvient à franchir les vapeurs qui embrument son esprit : sa femme lui avait demandé de lui rapporter quelque chose ; mais quoi? Un objet de toilette, peut-être? Il entre donc au bazar du coin et incapable de faire fonctionner sa mémoire accepte la suggestion du vendeur, il achète un miroir à main.

Yun, déçue de n’avoir pas reçu son peigne, prend malgré tout le miroir, et, alors que son mari repart aux champs, le présente face à elle. Aussitôt elle se met à sangloter. Sa mère, alertée par les hoquets de sa fille, s’approche d’elle et lui demande pourquoi ces pleurs.

– « Zhou a ramené Madame numéro 2 ! » dit-elle, catastrophée, en montrant l’objet.

– « Fais voir! » dit la mère prenant le miroir en main. Puis, l’ayant regardé attentivement, annonce : – « Ne t’inquiète donc pas, elle est bien vieille; et elle n’en a plus pour longtemps! ».

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Femme au miroir (Temple Inde du sud)

Femme au miroir (Temple Inde du sud)

Voilà, me semble-t-il, une jolie allégorie des pouvoirs du miroir, de ce « beau miroir » que, vêtue des atours de la méchante reine ou parée de la coiffe fleurie de la tendre fillette, éternellement, la féminité questionne.

Par la richesse symbolique qu’il détient, le miroir exerce sa fascination sur le genre humain depuis le fond des âges. La relation entre le visible et l’invisible, entre le réel et l’imaginaire, entre l’intelligible et le sensible, en un mot entre le sujet et son reflet, n’a jamais cessé de tourmenter les esprits. Réflexion, réflexivité, illusion, autant de paradoxes qui confèrent au miroir sa part d’ambiguïté et de mystère. Ce miroir schizophrène dont l’autre face ne cesse d’alimenter l’intrigue.

Ainsi le thème de la « femme au miroir » a-t-il nourri l’inspiration de bien des artistes et des écrivains de toutes les époques. Plus que tout autre peut-être, – allant jusqu’à devenir lui-même parfois son propre sujet, posant au fond du miroir – le peintre, observateur discret et sensible, a regardé la femme se regardant, fascinée par son propre reflet, vaniteuse narcissique ou naïve jouant avec son image, la questionnant sans cesse.

De ce formidable intérêt pour la psyché les chefs-d’œuvre du genre abondent, que nous prenons toujours plaisir à regarder… pour y trouver peut-être une réponse que notre miroir lui-même ne nous a pas encore donnée.

Deux galeries :

– Femmes au miroir

– Le peintre à son miroir : l’autoportrait

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Femmes au miroir :

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Le peintre à son miroir : l’autoportrait

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