Émotion de l’Histoire – Histoire d’une émotion

« Je n’ai pas de sang juif, que je sache, en mes veines, mais que je sois haï comme si j’étais juif, par chaque antisémite en sa démente haine ; tel est mon vœu de Russe, et russe est mon motif.  »  Evgueni Evtouchenko (1961)

Les relents particulièrement pestilentiels des évènements sur-médiatisés de ces dernières semaines, qui gavent les unes de toute la presse de sordides « quenelles » ainsi que de l’antisémitisme et du négationnisme provocateurs d’un mauvais clown en quête de la sympathie et du denier des médiocres, m’ont plongé dans une bien sombre et sans doute inutile méditation.

De ce voyage entre mes souvenirs et l’Histoire, j’aurais au moins fait ressurgir l’émotion inoubliable que je ressentis en un instant unique avec près de 2 000 autres spectateurs, le 10 avril 1995, au Festspielhaus de Salzbourg.

Le génie de la musique au service de l’Histoire et pour la mémoire.

Festspielhaus SalzburgCe soir là, comme chaque soir pendant la semaine du festival de Pâques la salle était comble. En respectueux hommage à la musique, célébrée ici à son degré le plus élevé, chacun avait revêtu sa plus élégante tenue, robe du soir et bijoux, smoking, ou costume traditionnel autrichien.

Pour le concert de cette soirée, le célébrissime Orchestre Philharmonique de Berlin avait invité à sa direction le non moins illustre chef, Sir Georg Solti.

Au programme, Mozart et Chostakovitch. On aurait pu, à première vue, imaginer un concert dédié à la gaité et à l’humour grinçant. Point du tout.

Avec la symphonie N° 25 en sol mineur de Mozart, jouée en première partie, le ton, pour le moins sérieux, de la soirée était donné. Dès les premiers accords de l’Allegro con brio, les musiciens enveloppaient la salle d’un sentiment d’inquiétude, voire d’angoisse, que ne contredit en rien la gravité du deuxième mouvement Andante. Seul le trio à venir, confié aux vents, tentait d’exprimer un peu de gaité, mais l’Allegro final ne tarda pas à recouvrir à nouveau l’auditeur de ce voile ténébreux, préfiguration sonore de la mort à l’affût.

La mort. L’horrible mort!

Babi-yar - peinture

Elle devait, sans voile désormais, trôner sur le théâtre tout entier et s’instiller jusque dans les plus petits recoins de l’âme de chaque spectateur : au programme de la seconde partie, la 13ème symphonie, sous-titrée « Babi Yar », du courageux et très russe Dimitri Chostakovitch. Un monument musical, pour voix de basse et chœur d’hommes, composé en 1962 à partir d’un poème d’Evgueni Evtouchenko à la mémoire de la plus monstrueuse action génocidaire perpétrée par les nazis à l’Est, dans un ravin près de Kiev, nommé « Babi Yar ». Façon osée et sincère de la part de deux artistes de compenser le refus des autorités soviétiques de reconnaitre cette tragédie.

« Point de stèle funéraire en mémorial de Babi Yar.
« Rien qu’une falaise abrupte, la plus fruste des sépultures.
« Et m’y voici, épouvanté. »

Ainsi commence le poème, ainsi débute la deuxième partie du concert. Dans le silence solennel qui s’installe aussitôt dressée la baguette du chef, la profonde voix de basse du soliste Sergeï Aleksashkin fait tonner les vers russes qu’il déclame jusqu’au bout ; les sonorités de la langue et les intonations de la voix dispensent presque de la traduction.

Alors l’orchestre et le chœur rejoignent le soliste pour un premier mouvement Adagio, au cours duquel les voix reprennent les différentes strophes. Chacune racontant un évènement de l’histoire de l’antisémitisme, le poète se mettant successivement à la place du capitaine Dreyfus, d’une victime du pogrom de Bialystok ou de la jeune Anne Frank.

Contraste délibéré, l’Allegretto du deuxième mouvement, à la fois parodique et satirique glorifie la force indomptable de l’ « humour » – c’est son intitulé –  capable de défier la tyrannie elle-même.

Pendant la dizaine de minutes suivante, l’Adagio « Au magasin » rend un hommage à la femme soviétique en forme de lamento, avant que ne débute le quatrième mouvement « Peurs », introduit par un inquiétant solo de tuba, prémisse d’une nouvelle plongée dans les sombres turpitudes de l’oppression.

Enfin, avec « Carrière », un Allegretto annoncé par la lumière des flûtes en fête, l’espoir semble revenir, et avec lui les sarcasmes du compositeur et son pied de nez ironique à la bureaucratie tatillonne. Les tensions s’apaisent dans la douce mélodie finale et les lents accords tenus des cordes. Par-ci, par-là, un tintement de clochettes, petites fleurs discrètes souriant, indifférentes, à la vie éternellement renouvelée dont elles sont le symbole.

Un dernier tintement, légèrement plus net, met un point final à la symphonie. La baguette du maestro reste levée, tenant suspendu à son extrémité ce silence qui est encore la musique. Quelques secondes pour que chacun se recueille, se retrouve, revienne doucement à sa propre réalité, comme au sortir d’un rêve profond ou d’un moment d’hypnose. Quand elle s’abaissera les musiciens abandonneront leur extrême concentration, le public pourra enfin libérer son expression.

La baguette s’abaisse, mais rien ne bouge. La salle, des deux côtés de la scène, est pétrifiée comme si un torrent de lave pompéienne avait figé l’instant à tout jamais. Pas la moindre toux, pas un souffle, pas une main qui tenterait le moindre applaudissement. L’exceptionnelle interprétation de cette symphonie a décuplé la force de son évocation. Le silence se prolonge indéfiniment. Trente secondes, quarante, peut-être plus, autant dire un siècle.

Puis quelques timides applaudissements dont les auteurs doivent bien sentir qu’ils dérangent et enfin dans un élan collectif dont on aurait pu penser qu’il fût commandé par un quelconque signal, la salle se lève, 2 000 personnes comme un seul homme, dans un tonnerre d’applaudissements et d’ovations sans fin.

Jamais, jamais je n’avais assisté à une telle intensité d’émotion dans une salle de spectacle, et à pareille communion. Je n’ignorais déjà pas, certes, le puissant pouvoir de la musique, mais comment supposer qu’il pût atteindre à ce paroxysme là.

Mon regard s’embrume encore aujourd’hui en écrivant ces lignes. Il se voile, et se voilera toujours, aux premiers accords de « Babi Yar ».

***

Orchestre et chœur d’hommes de la Radio néerlandaise – Basse : Sergeï Aleksashkin

Direction Dmitri Slobodeniouk

 I/ Babi Yar  – Adagio (jusqu’à 15’30)

II/ Humour – Allegretto (jusqu’à 23’55)

III/ Au magasin – Adagio (jusqu’à 35’38)

IV/ Peurs –  Adagio (Jusqu’à 46’41)

 V/ Une carrière – Allegretto

***

Un brin d’Histoire

Babi Yar , c’est le tristement célèbre nom d’un ravin (dit de la vieille femme), situé dans la banlieue de Kiev.

Le 29 septembre 1941, jour du Yom Kippour, 33 771 juifs, essentiellement des femmes, des enfants et des vieillards, y furent regroupés, battus, humiliés et dépouillés avant d’être massacrés, à la mitrailleuse et au pistolet, par les Einsatzgruppen nazis – les commandos de la mort – et leurs complices de la police ukrainienne, dans les conditions les plus lâches, les plus horribles et les plus barbares qui se puissent imaginer.

33 771 êtres humains dont le seul « crime » était d’être nés juifs.

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Déniant la qualification raciste de ce massacre, Khrouchtchev refusa que fût édifiée une stèle dédiée à la mémoire des innocentes victimes juives. En réponse à ce déni et pour dénoncer l’antisémitisme russe toujours réellement présent, Evgueni Evtouchenko – qui n’était pas plus juif que ne l’était Chostakovitch – publia en 1961 le poème « Babi Yar ». Un poème chargé d’un profond humanisme, dans lequel l’auteur retrace l’histoire des persécutions qui ont frappé le peuple juif depuis ses origines. Un manifeste contre l’antisémitisme sous toutes ses formes.

« Je suis moi-même, je suis moi-même
« Chacun des enfants tués ici
« Je suis moi-même chacun des vieillards tués ici
« De ma vie entière, jamais je n’oublierai »

Chostakovitch, sensibilisé autant par le souvenir historique que par le poème d’Evtouchenko et la justesse de la cause, se propose aussitôt de composer une cantate autour du poème, et très vite, s’inspirant d’autres textes du poète, et travaillant avec lui, élargit son projet jusqu’à écrire sa 13ème symphonie pour voix de basse et chœur d’hommes. L’œuvre fut présentée en décembre 1962 à Moscou par l’Orchestre Philharmonique de la ville, sous la baguette de Kirill Kondrachine. Evgueni Mravinski, qui avait coutume de diriger les créations de Chostakovitch, dont certaines d’ailleurs lui étaient dédiées, refusa de l’interpréter, évitant ainsi les inéluctables critiques acerbes qui ne manquèrent évidemment pas d’accueillir le poème, la symphonie et les deux courageux artistes.

A la fin 1976 les communistes, ne voulant absolument pas mentionner le massacre de la population juive, érigèrent un monument à la mémoire des « 100 000 habitants de Kiev »  tués dans ce « fossé de la vieille femme ». Les massacres d’autres populations continuèrent longtemps encore, jusqu’en 1943 au moins, dans ce sinistre lieu. C’est seulement en 1991 qu’une stèle en forme de ménorah fut dressée, commémorant spécialement le massacre des juifs de Kiev. Depuis d’autres monuments commémoratifs rappellent les horreurs et la barbarie qui marquèrent à jamais ce ravin…

Pour que chacun se souvienne!…

… Et avec l’espoir, sans doute un peu fou, que cela serve notre présent.

« La plus vieille énigme de l’humanité »

« L’origine du monde » de Courbet a-t-il donc vraiment un visage? Le Diderot de Fragonard est-il réellement un autre? Les pièces de Molière ont-elles vraiment été écrites par Corneille? Et ce portrait de Rembrandt en cape noire sur les murs de Buckland Abbey est-il vraiment de la main du Maître? Et encore… Et encore… Énigmes de l’art ou art de l’énigme?

Les énigmes de l’art ne manquent pas. Et c’est lorsque sont émises les hypothèses les plus crédibles, qui mettent en péril les convictions établies depuis d’innombrables années, qu’elles deviennent passionnantes. Pourquoi? Parce que se pose alors la question de savoir si l’idée nouvelle triomphera des habitudes de l’histoire, si la force de la preuve aura raison du mythe. L’histoire est une science, certes, mais humaine.

C’est cette question qui se renouvelle encore avec l’énigme des peintures pariétales que révèlent deux chercheurs qui ont peut-être le mérite, mais surtout le tort, de ne pas être des spécialistes de la préhistoire. Le premier s’appelle Bertrand David, il est dessinateur (ce n’est pas anodin ici), l’autre est professeur de médecine, directeur de l’institut national de la transfusion sanguine et – cerise sur le gâteau – exégète reconnu de Rimbaud et de Lautréamont : Jean-Jacques Lefrère.

Cette association du professionnalisme d’un dessinateur et de la rigueur d’un scientifique a donné naissance à cet ouvrage paru en janvier 2013 chez Fayard :

La plus vieille énigme

Leur hypothèse est simple et inédite ; elle ne manque pas d’intérêt : selon eux, nos ancêtres, qui, entre 15 000 et 30 000 ans avant notre ère, avaient élu domicile dans les grottes de Lascaux, de Chauvet, ou autres, ne savaient pas, ne pouvaient pas savoir dessiner et c’est en « décalquant » les ombres chinoises de figurines d’animaux qu’ils traçaient sur les parois les silhouettes de buffles et de mammouths qui ne cessent de faire notre admiration.

Bien sûr les premières critiques spontanées des archéologues commencent à s’exprimer, le contraire aurait été surprenant. Il faudra désormais que les thèses prennent le temps d’une confrontation scientifique pour, peut-être un jour, éclairer les ténèbres des grottes d’un trait de vérité historique. François Busnel concluait ainsi son article de présentation de ce livre dans « L’Express » en mars dernier : « Il pose une pierre dans le jardin plus qu’il ne jette un pavé dans la mare. Le travail ne fait que débuter.  »

Regardez cette vidéo qui présente de manière didactique leur réflexion et leur ouvrage.

« Se non e vero, e ben trovato » (Si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé)

Captivant!

Jeanne ou l’art subtil de convaincre

Jeanne d’Arc a besoin d’un cheval et de troupes pour apporter soutien au Dauphin à Chinon. Elle vient à Vaucouleurs, chez le Seigneur de Beaudricourt, lui demander de l’armer.

Jean Anouilh - 1910-1987

Jean Anouilh – 1910-1987

La scène est imaginée par Jean Anouilh, dramaturge, maître de l’écriture théâtrale.  Elle est extraite de sa pièce, « L’alouette », écrite à la gloire de la Pucelle de Domremy, pièce qui compte parmi le petit nombre de celles qu’il souhaitait voir jouer costumées.

Ici, Jeanne d’Arc, effrontée, culottée, retourne avec une habileté et une malice toutes féminines le seigneur de Beaudricourt, enfermé dans sa prétention et perché sur son autorité. Souplesse extrême du reptile qui tranquillement entoure sa proie et la maîtrise, Jeanne (interprétée par Edith Zedine), sûre de son triomphe, déploie progressivement son intelligence, abuse de la flagornerie, et ramène en sa faveur les humeurs du suzerain qu’elle finit par convertir à sa cause. Le seigneur est interprété par un Daniel Ivernel au mieux de son talent de comédien.

Certains ne connaissent peut-être pas ces comédiens, et c’est normal, car la vidéo présentée ici est le fruit d’une captation de 1960. La première représentation de la pièce a eu lieu en 1953, avec Suzanne Flon. « L’alouette » a été reprise en 2012 avec Sara Giraudeau, dans une mise en scène de Christophe Lidon.

Un beau moment de théâtre… et de psychologie. Et un hommage à l’habileté et la détermination légendaires de la femme.

Deux rêves

Borges JL

Les deux qui rêvèrent ( Conte de J-L Borges)

L’historien arabe El Ixaqui relate cet évènement :

« Les hommes dignes de foi racontent (mais seul Allah est omniscient et puissant et miséricordieux et ne dort pas) que vécut au Caire un homme possesseur de grandes richesses, mais si magnanime et si généreux qu’il les perdit toutes à l’exception de la maison de son père, si bien qu’il dut travailler pour gagner sa vie. Il travailla à tel point qu’un beau jour le sommeil s’empara de lui sous un figuier de son jardin. Il vit en songe un homme tout mouillé qui sortit de sa bouche une pièce d’or et lui dit : « Ta fortune est en Perse à Ispahan. Va la chercher. »

Au matin, il se réveilla, entreprit le long voyage, et affronta les périls des déserts, des navires, des pirates, des idolâtres, des fleuves, des bêtes féroces et des hommes. À la fin, il arriva à Ispahan.

Ispahan

La nuit le surprit dans l’enceinte de la ville et il s’étendit pour dormir dans la cour d’une mosquée. Contre la mosquée, il y avait une maison et, par décret du Dieu tout-puissant, une bande de voleurs traversa la mosquée et entra dans la maison. Les gens qui dormaient se réveillèrent à cause du vacarme que firent les voleurs, et appelèrent au secours. Les voisins crièrent aussi, l’officier du guet accourut avec ses hommes et les bandits s’enfuirent par la terrasse. L’officier fit fouiller la mosquée. On trouva l’homme du Caire que l’on rossa si fort à coups de bambou qu’il faillit en mourir.

Deux jours après, il reprit connaissance en prison. L’officier le fit amener et lui dit : « Qui es-tu ? Et quelle est ta patrie ? »

L’autre déclara: « Je suis de l’illustre cité du Caire et mon nom est Mohammed el Magrebi. »

L’officier lui demanda: « Qu’est-ce qui t’a attiré en Perse ? »

L’autre choisit de dire la vérité : « Un homme m’a ordonné en rêve de venir à Ispahan, parce que là était ma fortune. Me voici à Ispahan et la fortune qu’il m’a promise doit être ces coups de bâton que vous m’avez fait donner si généreusement ».

En entendant ces mots, l’officier rit à se découvrir les dents de sagesse et finit par dire :
« Homme insensé et crédule, j’ai rêvé trois fois d’une maison au Caire, au fond de laquelle il y a un jardin, dans le jardin un cadran solaire, derrière le cadran solaire un figuier, après le figuier une source, et sous la source un trésor. Je n’ai pas accordé le moindre crédit à ce mensonge. Mais toi, né de l’accouplement d’une mule avec un démon, tu as erré de ville en ville sur la seule foi de ton rêve. Que je ne te revoie pas à Ispahan ! Prends ces monnaies et va-t’en ! »

L’homme les prit et retourna dans sa patrie. Sous la source de son jardin (qui était celle du rêve de l’officier), il déterra le trésor. Ainsi, Dieu le bénit, le récompensa et l’exalta. Dieu est le Généreux, le Caché. »

Borges – « Histoire universelle de l’infamie »

Un fidèle et demi…

La tradition soufie est riche d’histoires édifiantes et de paraboles.

Celle-ci vous est dédiée Madame.

Danseuse soufie - Reza

Danseuse soufie – Reza (photographe)

Un puissant sultan turc ayant entendu dire qu’un sheikh d’un territoire voisin comptait par milliers ses fidèles prêts à mourir pour lui,  décida de l’inviter à Istanbul, afin de mieux évaluer la force de cet ennemi éventuel.

Dès leur première rencontre, au cours d’un somptueux déjeuner, le sultan exprime à son hôte son immense admiration :

Je suis impressionné par le dévouement de tant de milliers de tes sujets, tous disposés à se sacrifier pour toi. Je te félicite, grand Seigneur!

Détrompe-toi, répond le sheikh, les fidèles prêts à mourir pour moi ne sont pas bien nombreux. Je n’en compte qu’un et demi.

– Un et demi? reprend le sultan intrigué par la réponse. Comment est-ce possible, à voir les troupes qui t’accompagnent…?

Je t’en ferai la démonstration demain si tu veux bien participer à mon petit jeu.

Bien volontiers! dit le sultan.

Le lendemain matin, la nombreuse armée qui escorte le voyage du sheikh est réunie dans la grande plaine à la sortie de la ville. Nul ne manque au rassemblement, l’information ayant été diffusée que le sheikh en personne serait présent au milieu de ses « fidèles ».

Au préalable, le sheikh avait demandé qu’on installât une tente à proximité du rassemblement et de préférence en surélévation pour que chacun pût la voir aisément. Il avait en outre demandé qu’on y mît à l’intérieur quelques moutons qui, eux, ne seraient visibles par personne.

Les deux chefs placés devant la tente face à l’imposante foule, le sultan fait remarquer au sheikh que sa réputation n’est pas surfaite et que cette foule est bien un témoignage évident de la fidélité de ses sujets.

Tu vois, lui dit-il, pour celui qui prétend n’avoir qu’un fidèle et demi…!

Tu vas voir que je n’ai qu’un fidèle, répond le sheikh. Déclare à cette foule que, selon la loi  de ton pays, tu dois me mettre à mort en raison d’un grave crime que je viens de commettre, et que seul le sacrifice d’un de mes sujets épargnera ma vie.

Le sultan fait solennellement cette proclamation. Une longue rumeur soulève alors la foule et s’arrête net lorsqu’un homme lève la voix en s’avançant pour se proposer.

Il arrive près de la tente, on l’y fait entrer, et immédiatement le sheikh donne l’ordre d’égorger un mouton dont le sang, très ostensiblement, s’écoule par les bords du bivouac.

Il demande alors au sultan de faire une nouvelle déclaration selon laquelle un sacrifice ne suffit pas, et qu’il faut encore un fidèle pour sauver le sheikh.

Cette fois-ci, la foule s’installe pendant de longues minutes dans un silence figé qu’une voix de femme finit par briser ; celle qui vient de se désigner rejoint la tente à son tour.

Même scénario, on la fait entrer et on égorge aussitôt un autre mouton. A la vue des premiers filets de sang la foule muette ne tarde pas à se disperser, rendant en un instant la plaine au désert.

Voilà! dit le sheikh, comme tu le constates, je n’ai qu’un fidèle et demi.

Je comprends maintenant, répond le sultan. Un fidèle : l’homme, et un demi : la femme!

Pas du tout! rétorque le sheikh avec un large sourire, c’est tout l’inverse : l’homme, quand il est entré dans la tente ne savait pas qu’on allait aussitôt le saigner  ;  la femme, elle, avait vu le sang du premier sacrifié, et n’ignorait donc pas son sort ; pourtant elle s’est librement proposée.

Mauresque - Vania Zouravliov

Mauresque par Vania Zouravliov

Enfants!

Enfants
Qui déjà prenez place,
Quand vous aurez grandi
Au point d’être conscients
Du mal du temps qui passe
Et s’arrache de nous
Plus mal qu’un pansement,
Vous qui pousserez de l’avant
Nos vieux rêves de liberté,
Enfants
Consultez quelquefois
Les miroirs du passé ;
Et vous y relirez
L’écho de ces visages
Qu’un temps nous avons habités.
Enfants gentils marins des traversées prochaines
Ayez une pensée de sel pour nos vieux équipages
Lorsque vous voguerez debout vers les mêmes naufrages
Où debout nous aurons sombré !

Robert Desnos (1900-1945)

Écusson musical : Claude Debussy – « Dr Gradus at Parnassum »

Traduire un poème

Lorsqu’il demanda à Paul Valéry de traduire « les Bucoliques » de Virgile, le docteur Roudinesco insista pour avoir plus qu’une traduction. Il  souhaitait une transposition, « du Valéry, de beaux vers comme dans la « Jeune parque ».  » Valéry répliqua sourire aux lèvres : « Voulez-vous en plus des rimes? Alors je demande cent ans! »

Même si, par la richesse de ses formes et la profusion de son vocabulaire une langue est naturellement propice à l’expression poétique, elle n’en obtient pas pour autant, et c’est heureux, le monopole du poème. La poésie reste d’abord affaire d’âme, sans distinction d’origine ou de langage. Et, quand elle est écrite ou dite, pour atteindre l’autre, étranger au véhicule qu’elle emprunte, elle doit nécessairement faire appel au traducteur, indispensable traître, intermédiaire obligé entre l’œuvre et son destinataire.

Que de questionnements alors, que de responsabilités, pour celui qui va se charger de l’immense tâche de traduire. Recréer le poème et son flux de sensations et d’émotions, liées autant au rythme, au chant de la langue, qu’aux images suggérées par les mots, dans une autre langue où les différences avec la langue originale ne se bornent évidemment pas aux mots seulement. Le poète traducteur va devoir tout entier se fondre, à travers le poème, dans le poète lui-même, prendre sa place un temps, puis disparaître.

Qu’en disent les Maîtres?

« L’original est infidèle à la traduction. » Jorge-Luis Borges

§

« La traduction est le plus pur des processus par lesquels s’affirme le talent poétique. » Rainer-Maria Rilke – cité par Alberto Manguel in « Une histoire de la lecture » (Actes sud / page 309)

§

« La pensée poétique est ce qui transforme la poésie. […] C’est cela qui est à traduire. C’est cela la modernité d’une pensée, même pensée il y a très longtemps. Car elle continue d’agir. D’être active au présent ».  Henri Meschonnic in « Poétique du traduire »

§

« Comme beaucoup, je tiens qu’un poème est intraduisible, mais qu’il peut être recréé dans une autre langue (je sais bien qu’en bonne logique, il suffirait d’un seul vers bien traduit pour réfuter cette assertion). Tout dépend, bien sûr, de ce qu’on entend par « bien traduit ». Pour moi, je suis nominaliste ; je me méfie des affirmations abstraites, et je préfère m’en tenir aux cas particuliers. »  Jorge-Luis Borges

§

« Traduire un poème c’est conclure une alliance avec un premier traître : confronté au réel du bon sens, tout beau poème est par nature un contre-sens orienté par l’harmonie ; rien ne doit, rien ne peut dispenser le poète traducteur de l’impérieux devoir de créer dans une autre langue un contresens équivalent ; l’on n’a point affaire aux mots seulement, mais au miracle qui leur a permis d’être poésie ; il est salutaire que l’esprit tout entier sente son pouvoir s’exercer à loisir sur la sonorité d’une syllabe ; qui veut parvenir à la justesse doit se laisser séduire par une terrible rigueur, dont ne peuvent donner idée les nonchalances de l’exactitude. »

                                       Armand Robin