Les trois fils

Depuis des temps immémoriaux on raconte cette histoire devenue légende. On en ferait volontiers une fable.

En des temps très anciens, dans un pays lointain brûlé par le soleil, un vieux père réunit ses trois fils et leur tient ce langage :

– Mes enfants, vous le savez, vous êtes ma raison de vivre ; je vous ai consacré chaque seconde de mon existence depuis votre naissance et cela m’a comblé. Mais aujourd’hui mon voyage sur cette terre atteint son terme. Il me faut vous faire un dernier legs mais le seul bien qu’il me reste, je ne peux le partager entre vous ; c’est cette pauvre et petite masure qui ne saurait vous accueillir tous les trois. J’ai donc décidé que le plus habile d’entre vous en héritera.

Les fils émus gardent un silence respectueux mais inquiet et le père poursuit :

– Cette maisonnette appartiendra à celui de vous trois qui saura remplir la totalité de l’espace de sa simple et unique pièce. Nessim, tu es l’aîné, tu essaieras donc le premier, puis viendra le tour d’Ibrahim et enfin Jaber, le plus jeune.

Le lendemain matin, le soleil à peine sorti des limbes de la nuit, Nessim s’évertuait à décharger un tombereau de lourdes et volumineuses pierres destinées à remplir la masure. Quand, le soir venu, épuisé, il appela son père pour lui montrer son œuvre, il ne tarda pas à comprendre, au regard désolé du vieil homme, que ses efforts n’avaient pas été suffisants. La maisonnette n’était, à l’évidence, pas totalement remplie, bien des espaces demeuraient vides.

Le jour suivant, Ibrahim, tirant enseignement de la tentative de son frère aîné, décida de remplir la pièce avec des meules de foin, pensant que la tâche serait moins rude. Mais quand le père vint constater le travail, la petite salle, une fois encore, n’était pas totalement remplie.

Vint alors le tour de Jaber, le plus jeune fils. Il ne fit rien de la journée, laissant oisivement passer les heures. Le soir venu, la clarté se faisant rare et court le temps restant avant la fin de l’épreuve, le père arrive et s’étonne en constatant la paresse de son jeune fils. Aussitôt Jaber, tranquille, le prend par le bras et l’invite à entrer dans la masure où même un chat n’aurait pu trouver son chemin. Il sort alors un petit bout de chandelle et l’allume. Immédiatement la pièce s’emplit de lumière, ne laissant aucun espace, le plus petit soit-il, dans le noir ; éclairant du même coup le large sourire du patriarche et les visages penauds et dépités des frères furieux de leur peu de malice.

Jaber fut l’unique héritier de la misérable demeure familiale.

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