L’exilé

Si vous prenez, à la sortie du hameau de La Louvière,
Le sentier qui rejoint la lisière, passe à fleur de forêt,
Puis s’enfonce à la rencontre des chants d’oiseaux,
Si vous le suivez jusqu’aux premières pentes de la dent des Corbières
Vous apercevrez, sans doute, à la naissance du coteau
Une grotte. C’est là que vit celui qu’ils appellent le fou
Et que j’appelle moi : L’exilé.

Il est des hommes déracinés de leur pays
Et qui essaient de passer vaille que vaille
Sur une autre terre que celle de leurs ancêtres et de leurs amours.
Il en est d’autres, tel celui-ci,
Que l’on a comme arraché au siècle où ils auraient dû vivre
Et qui essaient de survivre dans une époque qui ne leur convient pas,
Où ils étouffent, dont ils ont mal.

Il ne vivait pas comme les autres,
Il ne pensait pas comme les autres,
Le naufragé du temps passé,
L’étranger volontaire, l’exilé.

Il se sentait comme asphyxié par les courses des autres
Course à l’argent, course à la réussite, course aux honneurs.
Lui, c’était singulier, détestait le pluriel.
Il n’avait que le sens de l’honneur.
Mais en nos temps supersoniques
C’est un sens interdit.
Mal dans son âme sous la dictature de la quantité,
Il rêvait, comme un enfant, que revînt le règne de la qualité.

Il ne comprenait pas qu’on traite ceux qui donnent… de pigeons,
Ceux qui rêvent… de naïfs,
Ceux qui aiment… d’esclaves.
A vrai dire il ne comprenait rien à pas grand-chose,
A part que l’essentiel de la vie est certainement bien plus simple
Et bien plus beau
Que dans le cri des corbeaux et le hurlement des loups.
Alors il demeurait là, dans sa grotte,
L’exilé,
Les pieds dans le vingtième siècle
Et la tête et le cœur ailleurs,
Très loin!

Il ne vivait pas comme les autres,
Il ne pensait pas comme les autres,
Le naufragé du temps passé,
L’étranger volontaire, l’exilé.

                                        Claude Lemesle (pour S. Reggiani)

Ecusson musical : Egschiglen – Chant guttural mongol