Une rencontre – Un dialogue – Deux génies

A la suite du billet du 23 juin dernier, Lumière blessée / 2 – Pour un regard de la fleuriste, consacré à une magnifique et très émouvante scène du film de Charlie Chaplin, « Les lumières de la ville »,  un de mes amis m’a adressé par e-mail la photo et le dialogue suivant.

Le partage s’imposait :

Albert Einstein à Charlie Chaplin :

– Ce que j’admire le plus dans votre art, c’est son universalité.
Vous ne dites pas un mot, et pourtant le monde entier vous comprend.

Charlie Chaplin lui répond :

– C’est vrai, mais votre gloire est plus grande encore : le monde entier vous admire, alors que personne ne vous comprend.

Il paraît que le dialogue est aussi véridique que la photographie. Dans le cas contraire, nous dirons en chœur et en italien : « Se non è vero, è ben trovato ! »

Einstein & Chaplin

Des vœux… Oui, mais attention !

 En forme de réponse-clin d’œil au vœu de Marie Christine dans un commentaire récent.

On n’est jamais trop précis quand on formule ses vœux. Peut-être parce qu’on ne croit pas vraiment à leur réalisation ou par peur sans doute qu’une trop grande exigence la rende impossible. Le jeune Kitso en fit un jour la triste expérience :

Ce 25 décembre, comme tous les autres d’ailleurs,  à Tsabong au Botswana, en plein désert du Kalahari, autour de midi, rien ne bougeait, ni les feuilles sèches des arbres dispersés à l’entrée du village, ni les grains de sable jaune plaqués au sol par les rayons brûlants du soleil d’Afrique. Quelques rares insectes grattaient ou sifflaient depuis leurs indécelables cachettes, et de temps à autre la plainte lascive d’un dromadaire blatérant au loin déchirait la carapace de l’air. Mais, jour de Noël ou pas, pour Kitso ce décor demeurait immuable ; comme chaque jour de l’année, à l’exception peut-être des rares périodes de pluie, il venait s’assoir, solitaire, sous ce même acacia, pour y contempler le spectacle que lui offrait son impossible rêve d’une autre vie.

« On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans… »

Scattered-acacia-trees-kenya-africa

Aujourd’hui – qui saurait dire pourquoi ? – pendant sa rêverie quelques larmes ont glissé sur ses joues. Il voulut les chasser d’un mouvement de bras, mais l’une d’elles, trop rapide, parce que trop lourde peut-être, s’échappa vers le sol. La réaction alchimique fut immédiate : un immense génie se dressa, impressionnant, devant le jeune garçon effrayé qui déjà se levait pour fuir à grandes enjambées. Mais il n’en fit rien, le colosse venait de poser une énorme main sur son épaule, et le tenait immobile, debout contre son acacia.

– N’aie aucune crainte, garçon,  lui dit-il d’une voix profonde et douce. Je ne te veux aucun mal, bien au contraire. Je te vois depuis longtemps ici, rêvant quotidiennement à une autre vie. Aujourd’hui tes larmes m’ont ému, c’est Noël, alors comme tous les génies bienveillants j’ai décidé d’exaucer trois de tes désirs. Exprime les et ils seront réalisés.

Sa crainte apaisée et son étonnement assumé, Kitso demanda quelques minutes pour rassembler ses idées avant de formuler ses vœux. Il pencha la tête, ferma les yeux quelques courts instants, puis releva son regard vers son étrange bienfaiteur, sûr désormais des souhaits qu’il soumettrait à son pouvoir.

– Voilà, lui dit-il, d’abord je voudrais de l’eau. De l’eau, oui, de l’eau, beaucoup d’eau que je verrais couler à profusion.

– Ensuite ? demanda le génie.

– Ensuite, je souhaiterais… hum…

– Parle donc ! Rien n’est exclu ! Dis sincèrement ce que tu souhaites, allons !

– Eh bien, ensuite… hum… Je voudrais des femmes, des femmes, plein de femmes venues de partout dans le monde, une différente chaque jour, qui me chevaucheraient… hum… dans un bel appartement d’une grande ville…

– J’ai bien noté. Et ton troisième vœu ?

– Oh ! Je voudrais être blanc, oui blanc. Je voudrais vraiment être blanc.

– Es-tu sûr de tes choix, Kitso ? Sache que lorsque j’aurais frappé trois fois dans mes mains tes désirs se réaliseront immédiatement.

– Oui, oui ! Je ne change rien, répondit Kitso sans la moindre hésitation.

Alors le génie frappa trois fois dans ses larges mains. Et les désirs de Kitso furent aussitôt exaucés :

Il est devenu blanc, d’un blanc éclatant. Il habite un très bel appartement dans un palace entre Mayfair et Knightsbridge, à Londres. De l’eau, chaude, froide et même tiède coule sur lui à toute heure du jour et de la nuit pendant que, venues du monde entier, des femmes de tous âges et de toutes origines, le chevauchent à l’envers et à l’endroit.

Ce jour là, Kitso est devenu… le bidet de la suite 302 à l’InterContinental London Park Lane.

L’autoroute pour Tahiti

 » Il faut choisir d’aimer les femmes ou de les connaître.  » (Chamfort)

Brassaï ~ Colonne Morris - Paris, 1934

Brassaï ~ Colonne Morris – Paris, 1934

Paris commençait à allumer ses premières lumières ce dimanche soir d’automne, et envoyait ainsi à l’incessante pluie qui noyait la Seine depuis midi, un impératif signal de fin. Victor allait enfin pouvoir aérer sa machine à questions qui, toute la journée, l’avait transformé en lion dans sa cage. Faire quelques pas dans la fraîcheur du soir entre les reflets arc-en-ciel des pavés mouillés lui permettrait sans doute de trouver une explication aux étranges comportements de Katia. Il l’aime tant Katia…

Ils n’étaient pas bien nombreux les candidats à la promenade ce soir : en une vingtaine de minutes Victor n’avait croisé qu’un couple marchant serré au pas cadencé. Sa respiration trouvait maintenant un tempo plus calme et quelques idées positives osaient revigorer ses espérances. Ragaillardi, il shoota généreusement dans une boîte de soda, vide, abandonnée sur les pavés par l’incivilité trop habituelle d’un contemporain. Le bruit rugueux de la ferraille frottant le sol lui rappela qu’il aurait été tout de même mieux de la ramasser et de la mettre dans la poubelle qui à quelques centimètres seulement lui faisait de l’œil. Il en était encore temps.

Laszlo Moholy-Nagy - Autoportrait de profil-1922

Laszlo Moholy-Nagy – Autoportrait de profil-1922

À peine la cannette eut-elle touché le fond de la poubelle qu’une petite déflagration sèche claqua au milieu d’un nuage de fumée blanche jaillissant à la face stupéfaite de Victor. Le pas d’esquive qu’il avait spontanément esquissé, par réflexe, n’eut pas le temps de lui restituer complètement son équilibre. Déjà une voix de basse se mit à le haranguer d’un ton sec, partagé entre autorité et agacement. Elle sortait de la bouche parfaitement dessinée d’un petit homme chauve et replet en pantalon rouge froissé et t-shirt vert, et la fine moustache qui la surmontait comme un surlignage clownesque conférait étrangement à ce visage imberbe une touche de douceur espiègle plutôt inattendue :

Bon, écoute-moi bien ! Hors de question qu’on y passe des heures ! J’suis ton bon génie. Je poireaute recroquevillé dans cette cannette de merde depuis un temps infini. Tu as fait ta B.A., tu l’as ramassée et jetée, parfait. Ça te vaut ma présence et mes services. Alors on va pas se la jouer classique, genre  » Aladin et la lampe merveilleuse «  du style  « tu fais trois vœux de conte de fée, j’te les réalise, t’épouses la princesse, tout le monde est content… etc. » Pas le temps ! Tu choisis un vœu, un seul et basta ! J’opère, j’te l’exauce et j’me casse. OK ?

Surpris, décontenancé, se demandant si il délirait ou si il était entré éveillé dans un rêve fou, Victor s’ébroua, comme un chien sortant de l’eau, et constatant que son génie en habit de sémaphore était toujours là, le regard impatient rivé sur lui, il finit par lui faire cette réponse dont la craintive timidité ne parvint pas à étouffer l’enthousiasme juvénile qui l’inspirait :

Ah, oui, bien sûr, j’aimerais tellement aller à Tahiti, me baigner dans le lagon, manger des langoustes à tous les repas, admirer les danseuses dans le soleil, retrouver la trace de Gauguin… Mais j’ai un problème de taille : j’ai très peur de l’avion et je ne supporte pas le bateau qui me rend malade dès la première minute au port. Alors, puisque vous avez tout pouvoir et que vous voulez bien le mettre à ma disposition pour une fois, faites-moi donc une route jusque là-bas. Je pourrais ainsi voyager de Paris à Papeete en voiture. Et mon vœu sera réalisé.

Le génie haussa d’abord les épaules, puis le ton. Il lança :

Mais, mon ami, t’es complètement barge ! Tu imagines une route jusqu’à Tahiti ? Tu vois le chantier ? Les engins, les terrassiers, les ponts, le bitume, les kilomètres et tout le toutim. Mais je suis tombé sur un maboul ! Comme d’habitude, les dingues c’est pour ma pomme !…  Allez, trouve-toi un autre vœu et qu’on en finisse !

Alors Victor, rattrapé par les questionnements de sa journée, la voix tremblante, confidente, tout juste audible  :

Vous savez, j’atteins bientôt la cinquantaine et j’ai bien vécu, certes ; j’ai fait d’aimables rencontres, beaucoup ; j’ai failli me marier deux fois. Mais je dois avouer que je n’ai jamais réussi à comprendre les femmes. Si vous pouviez m’y aider… ?

Ce à quoi, le génie soudain décidé, sans même s’octroyer une seconde de réflexion supplémentaire, répondit avec ardeur :

L’autoroute pour Tahiti !… Quatre ou six voies ?

Paul Gauguin, Fatata te Miti (Près de la mer), 1892 -National Gallery of Art, Washington

Paul Gauguin – Fatata te Miti (Près de la mer) – 1892 – National Gallery of Art – Washington

A la pointe… du pinceau, de l’épée et du pied

De la pointe du pinceau à la pointe du pied, en passant, sulfureux Caravaggio oblige, par la pointe de l’épée.

Le pinceau

En abreuvant Michelangelo Merisi da Caravaggio de prestigieuses commandes, les puissants mécènes fort cultivés du début du XVIIème siècle, ouvraient grand les portes de la postérité à celui qui allait devenir l’incontestable maître du « clair-obscur » et de la représentation des ténèbres pour bien des artistes peintres qui lui succédèrent. Il reste pour nous tous, aujourd’hui, Le Caravage dont les œuvres d’un puissant réalisme font à la fois la fierté de tous les lieux qui peuvent exposer une de ses toiles, et le régal de nos sens quand nos regards la rencontrent.

Est-il plus doux plaisir que de lever sa coupe avec « Bacchus » ?

Caravaggio - Bacchus

Caravaggio – Bacchus – 1594 (Florence – Galerie des Offices)

De veiller, admiratif et recueilli, au repos de l’ « Amour endormi » ?

Caravaggio - Amour endormi

Caravaggio – Amour endormi – 1608 (Florence – Palais Pitti)

De tressaillir d’effroi et de fascination devant David vainqueur surgissant de l’ombre, la lame de l’épée encore chaude dans une main et brandissant de l’autre la tête tranchée de son ennemi Goliath ?

Caravaggio - David avec la tête de Goliath

Caravaggio – David avec la tête de Goliath – 1606 (Rome – Galerie Borghese)

&

L’épée

Symbole d’un rang qui ne l’autorisait pas à la porter, si présente dans ses tableaux, et dans sa vie, cette épée, qu’il maniait avec succès et trop souvent, a mis Caravaggio dans de terribles situations tant vis à vis de ses mécènes que de ses juges. L’usage mortel qu’il en fit obligea le bretteur à fuir Rome pour échapper aux lourdes condamnations qui le sanctionnaient, sans qu’il pût jamais y revenir, même armé d’un pinceau. Si celui-ci faisait la lumière de sa gloire, celle-là, étrange symétrie entre l’œuvre et la vie, assombrissait le malheur de sa trop courte existence.

&

Le pied

C’est par la pointe de son pied que le danseur conserve avec la terre un infinitésimal contact qui le relie à l’histoire. C’est donc par cette troisième pointe d’un triangle qui fermerait ainsi l’espace scénique d’un étrange théâtre où se jouerait en un souffle de beauté la biographie d’un génie, que le chorégraphe Mauro Bigonzetti fait entrer en scène le Staatsballet Berlin en 2008.

Par la chorégraphie de ce ballet en deux actes, il tient autant à rendre hommage à l’artiste Caravaggio qu’il admire, qu’à présenter le drame humain qui le traverse. Les soli, les pas de deux, de trois, ou les ensembles offrent tous au spectateur, parfois peut-être décontenancé, et la face enjouée du génie et les stigmates du crime.

Dans cet émouvant extrait du DVD de ce ballet, la merveilleuse Polina Semionova et le formidable Vladimir Malakhov dansent sur une musique du compositeur anglais John Taverner, «  Prayer of the hearth «  (Prière du cœur), interprétée en copte par la chanteuse islandaise Björk.

Fascinant tableau de chair ! Troublante prière à la pointe du cœur !

&

Le Caravage - Martyr de St Mathieu

Le Caravage – Martyr de St Matthieu – 1600 (Rome – Église Saint-Louis-des-Français)