Juste le temps de vivre

Poème dit par Philippe Clay

"Abeille de cuivre chaud"  (Espèce en voie de surproduction infinie)

« Abeille de cuivre chaud » (espèce pléthorique, sans risque d’extinction, hélas!)

Juste le temps de vivre

Il a dévalé la colline
Ses pieds faisaient rouler des pierres
Là-haut entre les quatre murs
La sirène chantait sans joie

Il respirait l’odeur des arbres
Il respirait de tout son corps
La lumière l’accompagnait
Et lui faisait danser son ombre

Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il sautait à travers les herbes
Il a cueilli deux feuilles jaunes
Gorgées de sève et de soleil

Les canons d’acier bleu crachaient
De courtes flammes de feu sec
Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il est arrivé près de l’eau

Il y a plongé son visage
Il riait de joie il a bu
Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il s’est relevé pour sauter

Pourvu qu’ils me laissent le temps
Une abeille de cuivre chaud
L’a foudroyé sur l’autre rive
Le sang et l’eau se sont mêlés

Il avait eu le temps de voir
Le temps de boire à ce ruisseau
Le temps de porter à sa bouche
Deux feuilles gorgées de soleil

Le temps de rire aux assassins
Le temps d’atteindre l’autre rive
Le temps de courir vers la femme.
Juste le temps de vivre.

Boris Vian

Fillette, mitraillette, poète… Cherchons l’erreur !

UZI

Pistolet mitrailleur UZI

Ce n’est pas le genre d’images qu’on vient habituellement chercher dans les pages de ce blog, ni ce type de propos, et pourtant… La colère, quand l’imbécilité de l’être humain, à force de multiplier les comportements démoniaques qu’elle inspire, atteint pour une milliardième fois à son paroxysme, ne peut rester muette. Il est des moments où se réfugier dans l’abri douillet d’un intérieur de Vermeer, ou gonfler ses oreilles des arpèges mélodieux d’un prélude de Rachmaninov, pour se refuser à voir l’horreur, ou à l’entendre, devient insupportable à soi-même. Alors, même si cela ne sert à rien, même si la petite voix fluette d’un pantin désarticulé n’a aucune chance de couvrir les grondements sinistres de l’ogre, elle doit s’exprimer.

Les occasions n’ont certes pas manqué – une vie déjà longue au milieu de ses semblables ne laisse pas que de belles images, loin s’en faut. Et il serait bien inutile de citer tel évènement plutôt que tel autre, individuel ou collectif qu’importe, c’est toujours le même qui change sa forme au gré des circonstances et des géographies : un ego trop aveugle pour apercevoir sa propre image dans le miroir de l’autre.

Les guerres, les attentats, les génocides, les crimes sont le lot quotidien de notre humanité veule et cupide, et pourtant, un seul fait divers, qu’hélas on qualifierait d’anodin considéré au regard de cette effroyable liste, fait déborder la coupe.

Hier, en Arizona, une petite fille de 9 ans en vacances avec ses parents prenait une leçon de tir avec un moniteur qualifié dans un établissement reconnu. Jouer à la poupée à 9 ans, voire pianoter sur sa play-station, étant à l’évidence pour les parents une activité autrement plus avilissante et moins instructive que de se consacrer au geste qui tue. Et le geste, bien involontairement, accident terrible, a tué. Une petite fille de 9 ans, même affublée du meilleur G.I. pour instructeur, doit avoir bien du mal, il est vrai, à contrôler un des fusils-mitrailleurs les plus prisés par les gens d’armes du monde entier. Un arme de 70 centimètres de long et de plus de 4 kilos chargée, qu’elle découvrait pour la première fois (étonnant, n’est-ce pas, à cet âge!). De l’arme non maitrisée, – capable de lâcher 600 coups par minute à une vitesse de 4 mètres par seconde –  sont parties quelques rafales, au hasard, et une série de balles a atteint mortellement l’instructeur.

Drame terrible, pour cet homme, évidemment.

Mais pour cette enfant qui commence sa vie…?

UZI drame USA 2014-08-27

Photo prise quelques secondes avant le drame

Pour elle, qui ne lira pas ce billet, qui ne connait sans doute pas notre langue, qui n’a jamais entendu parler de Leconte de Lisle, et qui ne se pose même pas la question de savoir ce qu’étaient les hommes de 1872, ce poème, une vision d’un autre siècle…

Puisse-t-elle un jour écrire le même !… Et le dédier, cela va de soi, à ceux  » qui mourront bêtement en emplissant leurs poches « 

Pas sûr qu’il la rendra riche et célèbre, pas sûr qu’il sera le dernier du genre.

Aux modernes (1872)

Vous vivez lâchement, sans rêve, sans dessein,
Plus vieux, plus décrépits que la terre inféconde,
Châtrés dès le berceau par le siècle assassin
De toute passion vigoureuse et profonde.

Votre cervelle est vide autant que votre sein,
Et vous avez souillé ce misérable monde
D’un sang si corrompu, d’un souffle si malsain,
Que la mort germe seule en cette boue immonde.

Hommes, tueurs de dieux, les temps ne sont pas loin
Où, sur un grand tas d’or vautrés dans quelque coin,
Ayant rongé le sol nourricier jusqu’aux roches,

Ne sachant faire rien ni des jours ni des nuits,
Noyés dans le néant des suprêmes ennuis,
Vous mourrez bêtement en emplissant vos poches.

Leconte de Lisle (Poèmes barbares)