Il était une voix…

– De la musique ancienne ?

– Musique folklorique roumaine peut-être ?

– Fado, dites-vous ?

– Du jazz, bien sûr ! Et même du blues !

Un heureux mélange de tout cela, très certainement, avec en prime une nette influence de celle dont la voix a laissé dans le cœur des roumains un souvenir inoubliable, Maria Tanase. Voilà comment on pourrait définir la personnalité musicale multiple et l’extrême talent vocal de Maria Raducanu, venue de sa Moldavie natale, tout à l’Est de la Roumanie, nous caresser les tympans.

Si cette voix n’est pas pour vous, fidèle de ces pages, une découverte, je gage qu’elle sera l’occasion d’un plaisir renouvelé. Comment ne pas succomber au charme de sa profonde douceur et à la lumière de ses tendres couleurs,tantôt pastels de l’enfance qui s’éloigne, tantôt clair-obscur nostalgique d’un souvenir amoureux qui se faufile entre les frissonnements d’une corde de guitare.

Et toujours, pour l’accompagner, le raffinement de musiciens de grande qualité. Comme ici, en Corse, il y a quelques années.

Quand je t’ai connue, Cristina, tu avais de beaux cheveux
Et une fleur de pommier légèrement y flottait.

Quand tombe le soir sur Bucarest,
Je regarde les filles et m’aperçois que tu n’es plus là.

Une ancienne chanson roumaine, « Doina », sur des images tirées d’un des premiers films – « Nocturne »-  en 1980, d’un jeune cinéaste « prometteur », Lars Von Trier.

Écoutez, bonnes gens! Écoutez!
Mes parents m’ont mariée avec un gars fortuné,
mais si laid, mon Dieu! si laid!
Écoutez-en encore une
Quand il venait à la brune, je palissais comme la lune.
Mon sang se figeait d’horreur! Mes yeux s’emplissaient de pleurs.
Jamais il ne me parlait, c’est au chat seul qu’il causait.
Sa chemise quand je la lavais, sur des ronces je la jetais,
à la bise je la séchais, de mes poings je la lissais.
Et tout le jour j’y chantais:
«Mon mari, maudit sois-tu, toi d’abord et tes écus,
car tu as fait mon malheur et tu m’as brisé le cœur.
Et d’avoir tellement pleuré, mon visage s’est tout ridé.
T’as eu la mauvaise idée d’acheter l’épousée
comme on achète au marché un petit cochon de lait.
Pourquoi n’avoir pas acheté de la corde aux grains serrés,
de la corde au chanvre fin pour te pendre haut et bien?
Et alors? Eh bien voici qui qu’ j’aurais pris pour mari
le plus beau gars, le plus doux aussi, même s’il n’avait pas le sou.
Quand il viendrait à la brune, moi heureuse, comme pas une heure
je sentirais dans mon cœur la joie grandir comme une fleur.
Sa chemise, je l’aurais lavée au petit jour dans la rosée.
Mon souffle l’aurait séchée et mes cils l’auraient lissée.
De fleurs j’l’aurais parfumée.»
Voilà ce que j’y chantais et croyez-le, si vous voulez,
j’y ai aussi tellement chanté, qu’à la fin c’est ce qu’il a fait:
tout a coup, un beau jour il s’est pendu haut et court.

(Traduction française tirée du livret du CD « Malédiction d’amour » – Paroles chantées en français par Maria Tanase)

Et, parce que je n’ai personnellement aucune envie d’arrêter là ma gourmandise, un célèbre « Negro Spiritual », pour qu’il nous engage tous vers un superbe week-end.

Baïlèro

Canteloube_01

Joseph Canteloube (1879-1957)

Quand on voit toute la dureté de ce regard réfrigérant, et que l’on sait les engagements  de l’homme, dans les années 1940, auprès du gouvernement de Vichy, ainsi que ses partis pris au sein du journal « L’action française », on peut se demander où il a puisé la beauté, la sensibilité et la douceur qui habitent ses « Chants d’Auvergne ». Le Diable aurait-il donc une âme?

J’ai longtemps – attitude primaire, je le confesse – refusé de porter intérêt au « Voyage au bout de la nuit » de Céline, ou à d’autres œuvres de réelle qualité, au seul titre que leurs auteurs avaient adopté dans les années 40 en particulier, ou dans leurs attitudes en général, des positions, à mon sens, inadmissibles.  Mais avec le temps et la « sagesse » dont il est porteur, les colères et les intolérances se nuancent et  s’apaisent ; il devient possible de jouir de la beauté de l’œuvre en laissant les émotions qu’elle nourrit ensevelir le souvenir fâcheux de son créateur. La création se féconde elle-même, jusqu’à mener sa vie propre au-delà de son créateur et malgré lui.

Ainsi, n’ai-je aucun état d’âme aujourd’hui à exprimer tout le plaisir qui est le mien quand j’écoute les « Chants d’Auvergne » de Canteloube. Seule la musique existe ; dépouillée des contingences du temps de sa conception et de sa naissance, la mélodie est enfin libérée.

Dès le début du XXème siècle, Canteloube recherche les chants folkloriques d’Auvergne, du Quercy et du Cantal et les met en harmonie de manière classique, destinant ses partitions à des voix de sopranes. Ces chants en langue occitane, ont été ainsi préservés d’une inéluctable disparition que n’aurait pas manquer de provoquer la forte progression de l’exode rural. Au milieu des années 20 il compose les premiers airs du recueil des « Chants d’Auvergne ».  Les voix de sopranes les plus célèbres ont chanté ces pièces, amples et calmes, au ton populaire, qui mettent en lumière l’incontestable talent d’orchestrateur du compositeur.

Le plus célèbre de ces chants – parce que peut-être le plus beau – est « Baïlero ». C’est celui que j’ai choisi de vous offrir ici. Restait à décider de celle qui séduirait vos tympans et votre cœur. Les prétendantes les plus convaincantes revendiquaient cette faveur. C’est finalement, après de nombreuses écoutes, à Karita Mattila que j’ai confié cette tâche. Vous vous laisserez glisser, poussé par les accents charmeurs et suaves de sa délicate voix, sur les doux versants verdoyants du pays des volcans.

Et merci au monteur inconnu de cette vidéo.

Pastrè dè délaï l’aïo,
As gaïré dè buon tèms?
Dio lou baïlèro lèrô,
Lèrô lèrô lèrô lèrô baïlèro lô.

Pastré lou prat faï flour,
Li cal gorda toun troupel.
Dio lou baïlèro lèrô,
Lèrô lèrô lèrô lèrô baïlèro lô.

Pastré couci foraï,
En obal io lou bel riou!
Dio lou baïlèro lèrô,
Lèrô lèrô lèrô lèrô baïlèro lô

Musicien-paysan

Déodat de Severac (1872-1921)

Déodat de Severac (1872-1921)

Hier, lors d’un bien agréable concert de « musique française », on donnait entre autres images de Debussy et mélodies de Ravel, quelques pièces pour piano de Déodat de Séverac. L’amie qui m’accompagnait, charmée par les harmonies et les arpèges des « Naïades » et du « Faune indiscret » me déclara n’avoir jamais auparavant entendu le nom de ce compositeur. Je m’engageai donc à lui préparer un petit article pour le lui faire connaître. Pourquoi alors ne pas profiter de cette occasion pour réveiller les mémoires ou encourager les découvertes?

Debussy disait de Déodat de Séverac : « Sa musique sent bon. » Et en effet, elle sent bon le terroir, la nature, la campagne languedocienne qui était si chère au compositeur qu’il ne tarda pas à abandonner la grande ville et ses maîtres de la Schola Cantorum pour la rejoindre et lui consacrer son art. Il allait du même coup s’éloigner des préceptes guindés et empesés que lui avaient enseignés Vincent d’Indy et Albéric Magnard.

– La Schola Cantorum, école de musique privée, avait été créée par eux, sous l’instigation de Charles Bordes pour contrebalancer la vive orientation vers l’opéra qu’avait adoptée, dans la deuxième moitié du XIXème siècle, le Conservatoire de Paris. D’Indy et Magnard souhaitaient que l’on revînt vers les fondements musicaux du chant grégorien et des œuvres des XVIème et XVIIème. (Elle a compté de très célèbres compositeurs tant dans les rangs de ses professeurs que de ses élèves, parmi ces grands noms de la musique : Maurice Duruflé, Sergiu Célibidache, Ida Presti, Alexandre Lagoya, Olivier Messiaen. Isaac Albeniz aussi y fut formé avant de prendre Séverac pour assistant).

Le « musicien-paysan », comme Déodat de Séverac aimait à se qualifier lui-même, retrouvant sa terre et ses mélodies folkloriques, redonnait également libre cours à son esprit de poète indépendant. Il composait plus volontiers sur son clavier, comme Chopin ou Liszt, en faisant « chanter l’ivoire », que crayon à la main, les yeux rivés sur la partition en devenir, cherchant à appliquer les rigueurs d’une quelconque règle établie.

Il faut dire que le compositeur n’était pas particulièrement porté à la chose écrite. Hédoniste, gourmand d’émotions musicales directes, il préférait la spontanéité et l’immédiateté de l’improvisation. A en croire le ravissement exprimé par ses contemporains ayant écouté ses divagations, on ne peut que déplorer qu’autant de merveilles, faute d’avoir été écrites, nous aient échappé à jamais.

Au delà du pianiste, savoureux conteur musical de la nature, avec des compositions comme « Le chant de la Terre », « En Languedoc » ou sa célèbre suite campagnarde « Cerdaña », Séverac est un complet musicien. Il illustre nombre de poèmes de Baudelaire ou Verlaine, écrit pour l’orchestre – « Cortège nuptial catalan », « Sérénade au clair de lune » –, produit des œuvres chorales religieuses comme son « Tantum ergo » et ses deux « Salve Regina », ou profanes, et ne manque pas son approche du monde lyrique avec les opéras « Héliogabale«  et « Le cœur du moulin »

Mais organiste d’abord, organiste toujours.  Fidèle à l’instrument de ses débuts dans l’univers musical, fasciné par l’infinité de couleurs dont pouvait enrichir sa musique la multitude de ses registres, Séverac consacrera beaucoup de temps aux claviers de l’orgue, même si quantitativement sa production organistique est réduite. Elle n’en est pas moins chargée d’une profonde humanité. Ce liturgiste convaincu prend le contrepied des organistes de son temps, et remplace la fougue démonstrative des marches triomphales et pontificales par la délicatesse des couleurs poétiques qui lui ressemble, créant une musique narrative et intimiste, mais toujours pudique.

Son chef d’œuvre, la grande « Suite en Mi » en 1898, écrite peu de temps après la douloureuse double disparition de son père et de sa sœur. Musique poignante, tragique, tourmentée, dominée par un profond sentiment d’humanité que sert l’usage du « vieux » contrepoint que voulait faire oublier les « chimies harmoniques » de l’époque, pour reprendre les expressions de Pierre Guillot.

Déodat de Séverac meurt de maladie le 24 mars 1921. Il n’avait pas atteint la cinquantaine.

Quelques propositions de CD

Quelques livres :

Quelques exemples :