Prémonitions de l’aube

« Une étrange rougeur s’élève dans le ciel. Je ne sais si c’est l’aube ou le couchant. Créez pour la lumière. »

(Robert Schumann – cité par Michel Schneider in « La tombée du jour – Schumann » – Seuil – La Librairie de XXe siècle – P. 103)

Robert Schumann (1810-1856)

Robert Schumann (1810-1856)

Qui ne s’est jamais laissé emporter vers les clartés volatiles et mystérieuses des « Chants de l’aube » (« Gesänge der Frühe ») ne peut prétendre avoir aperçu un bout de l’âme de Robert Schumann tant elle est tout entière rassemblée dans les harmonies et les silences de ces cinq pièces pour piano, opus 133.

Dernier rassemblement pour un prochain et ultime voyage, on le sait aujourd’hui ; départ définitif, de la raison d’abord, vers les rivages étrangers de l’étrange, séparation sans retour, ensuite, d’avec les êtres aimés tenus désormais éloignés des enceintes de la folie.

Car cette aube naissante, apparemment apaisée, – étonnamment apaisée, quand on sait l’intensité des dépressions-hallucinations qui harcèlent le compositeur en cet automne 1853 et que l’alcool ne parvient plus à endiguer – porte déjà en elle la lumière crépusculaire de la tombée du jour.

Tombée de la nuit. Il n’est plus très loin ce sinistre soir de Carnaval, à Düsseldorf, le 27 février 1854, où des mariniers hisseront difficilement hors des eaux glacées du Rhin un homme en robe de chambre qui leur résistera énergiquement pour ne pas échapper au courant : le Dr Schumann.

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Sans doute est-ce la dernière fois, en octobre 1853, quand Schumann écrit les « Gesänge der Frühe », que le musicien, le poète et l’homme en lui parviennent encore à raisonnablement se réunir autour du piano pour partager quelques instants de composition. Ces chants seront donc son œuvre ultime pour ce cher instrument, même si chronologiquement il conviendrait de prendre en compte les justement nommées « Variations des esprits » (« Geisterthema ») qu’il travaille encore en février 1854, et qu’il ne pourra terminer avant son internement à l’asile d’Endenich quelques semaines plus tard.

Schumann, à cette époque, ne s’appartient déjà plus, définitivement happé par les monstres de ses univers hallucinatoires désormais fermés au génie de sa création.

« Les chants de l’aube » ou lultime confidence pianistique de Robert Schumann… Sans doute à son épouse Clara, son éternel amour. Car, même si au final l’œuvre est dédiée à l’amie de Goethe, la poétesse Bettina Brentano, la dédicace initiale de ces pièces à Diotima, l’idéale muse de cet autre « schizophrène » de génie, le poète Hölderlin à qui Schumann adressait ainsi un salut complice, signe la pudique intention du compositeur.

Un bien émouvant adieu. Déchirant !

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Après  le thème décharné de l’introduction, les dissonances du premier choral invitent délicatement au mystère ; à voix basse ; voix perdue aussitôt pris chacun de ses essors vers le thème initial. Aube lente, encore aux prises avec les incertitudes de la nuit. Glas lointain aux échos presque religieux.

La deuxième pièce, contrapuntique, change sans cesse d’humeur. Qui peut dire où veut nous conduire son pas animé ?

Le troisième « stück », plus vivant, presque virtuose, conserve un rythme soutenu d’un bout à l’autre ; un galop sans doute, au but incertain et en équilibre au bord de gouffres inconnus.

Lyrique, la quatrième pièce expose sa mélodie à une pleine lumière qui rend certes plus intelligible la musique, mais l’illusion ne dure car déjà, dans un dernier murmure plusieurs fois annoncé, la boucle du temps semble se refermer.

Le choral final, – Im Anfange ruhiges, im Verlauf bewegtes Tempo (Dans le calme d’abord, puis plus animé) –  reprend, en écho au premier mouvement, les sonorités mystérieuses de la voix confidente. Les lueurs arpégées qui traversent sa fragile texture paraissent plus brillantes, la clarté semble progresser, mais elle est toute tournée vers un indéfinissable ailleurs. La voix s’affirme à peine, pour un peu mieux faire entendre les nostalgies de sa tonalité, avant de se résorber dans l’inéluctable nuit qui guette. Le présent s’enfuit dans la lumière. L’avenir n’échappera pas à sa prison obscure.

« La musique, toute la musique, n’est-elle pas poursuite, au-dedans de soi, de la voix perdue ? » (Michel Schneider)

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Les « Gesänge der Frühe » ne figurent hélas pas souvent au programme des récitals, et jusqu’à ces dernières années leur discographie n’avait rien de pléthorique. Pourtant, curieusement, et fort heureusement, depuis quelque temps les parutions discographiques proposent bon nombre de belles interprétations de ces pages, par des pianistes au talent incontestable.Un bonheur.

Du ravissement sans cesse renouvelé que m’ont procuré toutes ces écoutes récentes, une interprétation, s’est imposée à moi comme une impérieuse évidence, celle de Mitsuko Uchida (illustration centrale de ce billet). Cent écoutes, et toujours inlassablement « sa » musique brosse le portrait de « mon » Schumann.

Schumann - Uchida

Deux autres portraits du compositeur, peints à partir de ces mêmes « Chants de l’aube » où il s’expose tout entier, semblent, à mon sens, particulièrement ressemblants, et ne sauraient être absents de cette galerie bien subjective :

– Celui que façonne magnifiquement le pianiste néerlandais Ronald Brautingam, qui parfois me semble pourtant laisser les nuages de nuit se dissiper un peu trop vite.  (l’enregistrement doit dater des années 1990, réédité en 2014 – le pianiste avait alors le cheveu bien plus noir que sur la photo)

Brautingam - Gesange der Fruhe - Schumann

– Celui que peint avec peut-être, à mon goût, un peu trop de lumière et un trait parfois trop précis pour une telle heure de la vie, Piotr Anderszewski, dans son néanmoins superbe enregistrement de 2011 :

Schumann - Piotr Andersewski

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Merci à AbraxasAgitato pour avoir publié sur Youtube ces trois enregistrements intégrés dans ce billet.

Ophélie /4 – Mourir en scène

Heureux européens de la fin du XIXème siècle qui pouvaient partout rencontrer Ophélie et observer la mythification en marche d’une jeune femme martyre, couronnée de fleurs, que sa noyade désespérée allait sanctifier.

Ophélie sur les tréteaux des théâtres, comme, par exemple, celui de l’Odéon en 1827, où l’on faisait une ovation à l’actrice irlandaise Harriet Smithson, « véritable folle que, malgré les efforts des comédiennes françaises, le public n’avait encore jamais vue au théâtre. » (Le Globe, 11 septembre 1827).

Ophélie dans les pages écrites par les beaux esprits du temps tels qu’Alexandre Dumas, Théodore de Banville ou Jules Laforgue et autre Théophile Gautier.

Ophélie bercée pour l’éternité par le flot de vers des poètes.

Ophélie, lumineuse dans sa fragile candeur fleurie, exposée à l’envi pour la postérité en mille portraits sur les toiles des maîtres fascinés.

Delaroche - La jeune martyre

Paul Delaroche – La jeune martyre (1853)

Enfin, désormais, Ophélie hissée sur la scène de l’opéra grâce au compositeur Ambroise Thomas et les deux librettistes, Michel Carré et Jules Barbier. En 1867,  ces trois là cosignent l’« un des derniers opéras à la française », « Hamlet », plus volontiers inspiré de l’adaptation de la pièce de Shakespeare qu’ont réalisée Alexandre Dumas et François-Paul Meurice que de l’originale du dramaturge anglais.

John Hayter - Ophelia 1846

John Hayter – Ophelia 1846

Mais l’opéra n’est pas le théâtre, certes, et Ambroise Thomas n’est pas Shakespeare… – Nombre de ses contemporains l’auront fait observer, sans trop de complaisance. Pas étonnant donc que les différences entre l’« Hamlet » de Shakespeare et celui de Thomas, soient nombreuses, sans pour autant, toutefois, que la réalisation musicale ne dévoie l’esprit de la pièce, malgré l’affaiblissement de l’aspect tragique propre au théâtre shakespearien – auquel le grand opéra français préfère le sentiment mélodramatique -, et la réduction sensible du nombre des cadavres ; l’opéra épargnant au héros, lui-même, le destin tragique auquel la pièce le destinait.

La différence la plus importante réside globalement dans la prépondérance donnée par le livret au couple Hamlet-Ophélie, et particulièrement à sa focalisation sur l’héroïne elle-même à qui il consacre, pour ainsi dire, la totalité de l’acte IV, celui où la folie conduit Ophélie à son suicide. Ici l’hypotypose fait place à la représentation directe et détaillée : Ophélie, dont on apprend la mort, au théâtre, par le poétique récit qu’en fait la Reine à la Scène 2 de l’Acte IV, meurt « en direct » sur la scène de l’opéra, non sans avoir préalablement triomphé des merveilleuses et ô combien difficiles vocalises que sa folie lui inspire.

A l’acte IV de l’opéra d’Ambroise Thomas, Ophélie, qui a définitivement perdu la raison, apparaît, demandant à se mêler aux chants et danses des paysans qui fêtent le printemps au bord d’un lac. Elles distribuent des fleurs à chacun en s’imaginant être l’épouse d’Hamlet :

A vox jeux, mes amis,
permettez-moi de grâce de prendre part!
Nul n’a suivi ma trace.
J’ai quitté le palais aux premiers feux du jour…

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Comme en écho à la tradition scénique élisabéthaine, elle entonne, prémonition ou annonce de la suite, une vieille ballade suédoise, la chanson des Willis, ces jeunes fiancées mortes avant la célébration de leur mariage.

Pâle et blonde
Dort sous l’eau profonde
La Willis au regard de feu!
Que Dieu garde
Celui qui s’attarde
Dans la nuit au bord du lac bleu!

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Dans la mise en scène de cet opéra monté au Liceu de Barcelone en 2003, les réalisateurs ont choisi la dague pour faire se suicider Ophélie. Mais, de grâce, il ne l’ont pas privée de cet ultime sursaut d’énergie qui, afin que reste préservé le mythe, lui permet avant d’exhaler son dernier souffle, de rejoindre « l’onde calme et noire où dorment les étoiles ».

Doute de la lumière,
Doute du soleil,
Mais jamais de mon amour ! jamais !

Époustouflante Ophélie d’opéra parmi tant d’autres voix d’exception – Joan Sutherland, June Anderson,  Edita Gruberova ou Maria Callas entre autres – qui ont interprété le rôle, Natalie Dessay fait vivre et mourir la jeune ingénue énamourée d’Hamlet jusqu’à la folie, comme aucune autre cantatrice.

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Si, à l’évidence, la mise en scène de ce « Hamlet » d’Ambroise Thomas (dont sont extraites les vidéos intégrées à ce billet), Hamlet - dvdn’a pas réuni une adhésion unanime du public, la distribution, et la direction d’acteurs en revanche, mériteraient les éloges des plus exigeants.

Sans passer en revue les nombreux mérites de chacun des interprètes, Il faut noter la remarquable performance, et de chanteuse et d’actrice, de Béatrice Uria-Monzon en Reine Gertrude, et le charme, inattendu dans le rôle de Laërte, du ténor Daniil Shtoda.

Il serait bien injuste de ne pas saluer la très belle prestation de l’orchestre du Gran Teatre de Liceu de Barcelone, sous la conduite de son chef Bertrand de Billy.

Mais, et surtout, il faut faire un triomphe au couple Hamlet-Ophélie. Non spécialement parce qu’il est le héros de l’œuvre, mais parce que Simon Kleensyde et Natalie Dessay sont tout simplement éblouissants. Couple éclatant de talent, de justesse et de vérité, qui devrait habiter pour longtemps les anthologies.

Ophélie /3 – Nature berce-la chaudement…

Et puis un jour de 1870, le regard d’un collégien de 16 ans se noya dans les eaux noires d’un tableau. Arthur Rimbaud venait de rencontrer Ophelia pour la deuxième fois. Elle l’attendait, « flottant comme un grand lys » sur la toile qu’un peintre préraphaélite anglais, John Everett Millais, avait réalisée vingt années plus tôt.

Belle occasion d’une correspondance entre langage des mots et langage des formes, comme pour appuyer cet aphorisme, que Plutarque ramenait jadis de ses lectures de Simonide, et que s’appropria l’époque classique, selon lequel la peinture est une poésie muette et la poésie une peinture parlante.

Ophelia (1851-2) par Sir John Everett Millais (1829-1896) - Tate Gallery

Ophelia (1851-2) par Sir John Everett Millais (1829-1896) – Tate Gallery

Déjà le jeune poète aurait-il pu écrire au féminin ce vers inoubliable qu’il écrira quelques pages plus loin, dans le « Second cahier de Douai », lorsqu’il couvera d’un regard bienveillant un soldat pour toujours endormi, lui aussi victime de la folie… des hommes :

« Nature berce-le [a] chaudement, il [elle] a froid ».


Si « les parfums ne font pas frissonner sa narine », les vers chantés du poète feront frissonner nos poitrines :

I

Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles…
– On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir.
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle ;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile :
– Un chant mystérieux tombe des astres d’or.

II

Ô pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
– C’est que les vents tombant des grands monts de Norwège
T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté ;

C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure,
A ton esprit rêveur portait d’étranges bruits ;
Que ton cœur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits ;

C’est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux ;
C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux !

Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
– Et l’Infini terrible effara ton œil bleu !

III

– Et le Poète dit qu’aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ;
Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

Arthur Rimbaud – 1870

Ophélie/2 – « Enferme-toi dans un couvent ! »

Sur Ophélie, « honest and fair Ophelia », tous les coups portent et creusent en elle de profondes blessures qui ne guérissent pas. Celle que lui inflige la traitrise d’Hamlet, rendu « ombrageux, hautain, violent, ironique, vindicatif et cruel »  après « le déplorable adieu qu’il s’est forcé de dire à la paix de sa conscience et aux instincts de sa tendresse » – c’est George Sand qui parle – va être fatale au fragile équilibre mental de la jeune fille.

Le prince déplore la mort de son père, le roi ; meurtri par le mensonge et l’injustice, il est acculé à perdre sa raison, ou à le laisser croire. Ophélie, qui vient à sa rencontre, ne peut imaginer l’humiliation qu’elle va devoir subir de celui qu’elle aime. Elle en mourra.

Dante Gabriel Rossetti - Hamlet et Ophélie 1866

Dante Gabriel Rossetti – Hamlet et Ophélie 1866

C’est sur scène, évidemment, au château de Kronborg, à Elseneur, là où chaque soir de représentation elle revient à la vie, que l’on doit rendre sa première visite à Ophélie. Où pourrait-on mieux chercher la source de sa souffrance et les raisons de son tragique destin ? D’où pourrait-on mieux voir naître le mythe ?

Hamlet, seul, sonde les profondeurs de son âme en une longue introspection qui le transporte « tout entier dans ce cri de l’humanité révoltée contre elle-même » (encore George Sand) : – « To be, or not to be… »

Des pas. Ophélie, décidée à obéir à son père, veut rendre à Hamlet les lettres d’amour qu’il lui a écrites. L’apercevant, Hamlet interrompt le flux de sa réflexion et murmure quelques paroles avant la rencontre: « Tais-toi, maintenant ! Voici la belle Ophélie… Nymphe, dans tes oraisons souviens-toi de tous mes péchés. »

Le ton de la rencontre est donné ! Le malheur est en marche.

Vite ! Cachons nous derrière ce rideau ! – Cette seule action ne fait-elle pas déjà de nous des personnages shakespeariens ? La « nunnery scene »  (scène du couvent) commence :

« Hamlet at Elsinore » (Hamlet à Elseneur) Acte III – Scène 1

(Pièce filmée par la BBC TV en septembre 1964)

Ophelia : Jo Maxwell Muller – Hamlet : Christopher Plummer 

OPHÉLIA
Mon bon seigneur, comment s’est porté votre Honneur tous ces jours passés ?
HAMLET
Je vous remercie humblement : bien, bien, bien.
OPHÉLIA
Monseigneur, j’ai de vous des souvenirs que, depuis longtemps, il me tarde de vous rendre. Recevez-les donc maintenant, je vous prie.
HAMLET
Moi ? Non pas. Je ne vous ai jamais rien donné.
OPHÉLIA
Mon honoré seigneur, vous savez très bien que si. Les paroles qui les accompagnaient étaient faites d’un souffle si embaumé qu’ils en étaient plus riches. Puisqu’ils ont perdu leur parfum, reprenez-les ; car, pour un noble cœur, le plus riche don devient pauvre, quand celui qui donne n’aime plus. Tenez, monseigneur !
HAMLET
Ha ! ha ! Vous êtes vertueuse !
OPHÉLIA
Monseigneur !
HAMLET
Et vous êtes belle !
OPHÉLIA
Que veut dire votre Seigneurie ?
HAMLET
Que si vous êtes vertueuse et belle, vous ne devez pas permettre de relation entre votre vertu et votre beauté.
OPHÉLIA
La beauté, monseigneur, peut-elle avoir une meilleure compagne que la vertu ?
HAMLET
Oui, ma foi ! Car la beauté aura le pouvoir de faire de la vertu une maquerelle, avant que la vertu ait la force de transformer la beauté à son image. Ce fut jadis un paradoxe ; mais le temps a prouvé que c’est une vérité. Je vous ai aimée jadis.
OPHÉLIA
Vous me l’avez fait croire en effet, monseigneur.
HAMLET
Vous n’auriez pas dû me croire ; car la vertu a beau être greffée à notre vieille souche, celle-ci sent toujours son terroir. Je ne vous aimais pas.
OPHÉLIA
Je n’en ai été que plus trompée.
HAMLET
Va-t’en dans un couvent ! À quoi bon te faire nourrice de pécheurs ? Je suis moi-même passablement vertueux ; et pourtant je pourrais m’accuser de telles choses que mieux vaudrait que ma mère ne m’eût pas enfanté ; je suis fort vaniteux, vindicatif, ambitieux ; d’un signe je puis évoquer plus de méfaits que je n’ai de pensées pour les méditer, d’imagination pour leur donner forme, de temps pour les accomplir. À quoi sert-il que des gaillards comme moi rampent entre le ciel et la terre ? Nous sommes tous des gueux fieffés : ne te fie à aucun de nous. Va tout droit dans un couvent… Où est votre père ?
OPHÉLIA
Chez lui, monseigneur.
HAMLET
Qu’on ferme les portes sur lui, pour qu’il ne joue pas le rôle de niais ailleurs que dans sa propre maison ! Adieu !
OPHÉLIA (à part)
Oh ! Secourez-le, vous, cieux cléments !
HAMLET
Si tu te maries, je te donnerai pour dot cette vérité empoisonnée : sois aussi chaste que la glace, aussi pure que la neige, tu n’échapperas pas à la calomnie. Va-t’en dans un couvent. Adieu ! Ou, si tu veux absolument te marier, épouse un imbécile ; car les hommes sensés savent trop bien quels monstres vous faites d’eux. Au couvent ! Allons ! et vite ! Adieu !
OPHÉLIA (à part)
Puissances célestes, guérissez-le !
HAMLET
J’ai entendu un peu parler aussi de vos peintures. Dieu vous a donné un visage, et vous vous en faites un autre vous-mêmes ; vous sautillez, vous trottinez, vous zézayez, vous affublez de sobriquets les créatures de Dieu, et vous mettez au compte de l’ignorance votre impudicité ! Allez ! je ne veux plus de cela : cela m’a rendu fou. Je le déclare : nous n’aurons plus de mariages ; ceux qui sont mariés déjà vivront tous, excepté un ; les autres resteront comme ils sont. Au couvent ! Allez !

Sort Hamlet.

OPHÉLIA
Oh ! Que voilà un noble esprit bouleversé ! L’œil du courtisan, la langue du savant, l’épée du soldat ! L’espérance, la rose de ce bel empire, le miroir du bon ton, le moule de l’élégance, l’observé de tous les observateurs ! Perdu, tout à fait perdu ! Et moi, de toutes les femmes la plus accablée et la plus misérable, moi qui ai sucé le miel de ses vœux mélodieux, voir maintenant cette noble et souveraine raison faussée et criarde comme une cloche fêlée ; voir la forme et la beauté incomparables de cette jeunesse en fleur, flétries par la démence !
Oh ! Malheur à moi ! Avoir vu ce que j’ai vu, et voir ce que je vois !

Ophélie/1 – Femme – Personnage – Mythe.

 « La mort d’une belle femme est sans doute le sujet le plus poétique du monde »

Antoine-Augustin Preault - Ophelie 1843

Antoine-Augustin Préault – Ophélie – 1843 (Musée d’Orsay)

Cette affirmation d’Edgar Poë pourrait bien faire figure d’explication définitive et sans nuance du succès que connut Ophélie, triste héroïne d’Hamlet de Shakespeare, auprès des artistes de la fin du XIXème siècle, au point que l’époque transformât bien vite le personnage de théâtre en légende, et la légende en mythe.

Vénus de Lespugue - Profil

Vénus de Lespugue – Profil

Point n’était besoin que nous découvrissions la Vénus de Lespugue, sculptée il y a 25 000 ans dans un bout d’ivoire de mammouth, pour nous convaincre de la force inspiratrice de la Femme. Comment dès lors ne pas concevoir que pour l’artiste de tous les temps ce pouvoir atteigne à son paroxysme lorsque l’objet même de la fascination qui le sous-tend s’expose une ultime fois dans la tragédie de sa disparition.

Shakespeare qui imagine le personnage d’Ophélie et son tragique destin n’aura pas échappé à cette fascination. Fragile Ophélie, docile et obéissante aux injonctions d’un père qui lui interdit son amour pour Hamlet ; faible jusqu’à s’abandonner à la folie et à la mort, après avoir été humiliée et repoussée par cet Hamlet, peut-être fou lui-même, dont elle se croit aimée, et qui, meurtrier de Polonius, son père, la plongera dans les tristesses du deuil.

Pudique et délicat Shakespeare qui, pour nous épargner le douloureux spectacle de la mort de la jeune femme, choisit la voix de la Reine du Danemark pour nous décrire les derniers instants de la belle :

Laërte, frère d’Ophélie, désire se venger d’Hamlet, qui a non seulement tué son père, mais l’a également privé de dignes funérailles . Il vient de mettre au point avec le roi le stratagème qui doit l’amener à accomplir son acte lorsque la reine, à la fin de la scène 7 du quatrième acte, vient annoncer la mort poétique d’Ophélie :

La reine
Un malheur vient sur les talons de l’autre
Tant ils se suivent de près. Votre sœur est noyée, Laërte.

Laërte
Noyée ? Où s’est-elle noyée ?

La reine
Au-dessus du ruisseau penche un saule, il reflète
Dans la vitre des eaux ses feuilles d’argent
Et elle les tressait en d’étranges guirlandes
Avec l’ortie, avec le bouton d’or,
Avec la marguerite et la longue fleur pourpre
Que les hardis bergers nomment d’un nom obscène
Mais que la chaste vierge appelle doigt des morts.
Oh, voulut-elle alors aux branches qui pendaient
Grimper pour attacher sa couronne florale ?
Un des rameaux, perfide, se rompit
Et elle et ses trophées agrestes sont tombés
Dans le ruisseau en pleurs. Sa robe s’étendit
Et telle une sirène un moment la soutint,
Tandis qu’elle chantait des bribes de vieux airs,
Comme insensible à sa détresse
Ou comme un être fait pour cette vie de l’eau.
Mais que pouvait durer ce moment ? Alourdis
Par ce qu’ils avaient bu, ses vêtements
Prirent au chant mélodieux l’infortunée,
Ils l’ont donnée à sa fangeuse mort.

Laërte
Hélas, elle est noyée ?

La reine
Noyée, noyée.

Eugène Delacroix - La mort d'Ophélie (1844)

Eugène Delacroix – La mort d’Ophélie (1844)

Peintres, romanciers, poètes, musiciens, du XIXème siècle ont trouvé dans le charme, romantique avant la lettre, d’Ophélie emportée par la folie, par la tristesse et par les eaux, une source intarissable de couleurs, d’images et de sentiments. Autant qu’en pourraient contenir les multiples fleurs dont elle aimait à se parer pour en faire les signes de son ultime langage de vérité.

« La sensibilité romantique française retient d’Ophélie la passion malheureuse et la folie, tantôt égarement amoureux, tantôt douleur morale, aux accents spleenétiques. » écrit Anne Cousseau en introduction de son article « Ophélie : Histoire d’un mythe fin de siècle ». Et un peu plus loin elle précise à juste raison qu’ « En vérité, le romantisme qui impose Ophélie à partir de 1870 est davantage celui des préraphaélites anglais, précurseurs de l’esthétique symboliste. Peintres et poètes, ils libèrent le personnage du texte shakespearien, et l’intègrent à toute une constellation de figures féminines… »

Démodée, périmée, loin aujourd’hui de l’image que veut donner de la femme le « féminisme » contemporain, Ophélie – tant celle de Shakespeare que celle des romantiques du XIXème – projette jusqu’à nous, de manière fantasmatique, son irréalité (ou sa réalité onirique, pour utiliser plutôt une expression positive) qui, sans doute, agit sur nous comme une douce sujétion esthétique chargée d’alimenter le mythe.

Et c’est ainsi que l’on peut encore, parfois, entrevoir Ophélie glisser dans l’encre à peine sèche d’un roman, l’entendre traverser une ballade de Gainsbourg ou de Johnny Hallyday, ou la voir réapparaître, naïve et pâle sur les bords d’un écran.

John William Waterhouse - Ophelia

John William Waterhouse – Ophelia

Séduit, comme au premier jour, par Ophélie retrouvée, j’ai décidé de faire en quelques billets une promenade à sa redécouverte :

  • Sur la scène où elle a pris vie, je la regarderai, couronnée de fleurs, sombrer dans la folie et dans la mort ;  je l’entendrai « murmurer sa romance ».
  • Les poètes me diront comment, « comme un grand lys » jadis elle flottait « sur l’onde calme et noire ».
  • Les peintres accrocheront sur les murs de mon musée imaginaire les tableaux qu’elle leur inspira.
  • Je suivrai au rythme des mélodies qui la racontent le courant qui l’emporte…

M’accompagnerez-vous ?