Effacer pour donner

 » Seule la main qui efface peut écrire la chose vraie  »  Maitre Eckhart

Quand la réalité de l’histoire prend la forme de la légende, le récit se pare du merveilleux des contes pour éclairer le symbole de l’incomparable générosité du sage.

Christiane Singer, lors d’une interview à la télévision belge, il y a quelques bonnes années, racontait cette belle anecdote dont elle fut témoin au cours d’une conférence, et qui aurait pu aussi bien trouver sa source dans un vieux livre de sagesses anciennes.

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On peut toujours s’arrimer solidement à son pessimisme et à sa misanthropie, s’enfermer à double tour dans le coffre hermétique de la raison d’où jamais on ne voit le Ciel, et cependant ne pas rester sourd à certaines voix qui invitent vers cet ailleurs d’où elles sont venues.

Peut-être sommes nous, comme se plaisait à le répéter Christiane Singer, des  » voyageurs des deux mondes «  ?

S’abreuver de sa lumière fait s’estomper le doute… jusqu’à le faire disparaître… presque.

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Interview complète réalisée en 2000 (?) par la RTBF

Un chemin vers le comprendre… ou vers le croire… ou vers les deux…

Mais à coup sûr un chemin vers l’être !


La nuit 6 – L’amour, la haine

La Nuit du chasseur-Love & HateAmour et haine, noir et blanc, bien et mal, innocence de l’enfance et perversion de l’âge adulte, ombre angoissante et lumière violente. Tout, dans cet unique film de Charles Laughton – comédien devenu pour une fois réalisateur –  est image de la dualité inhérente à l’âme humaine. De cette bipolarité, avec laquelle joue sans cesse la réalisation, elle–même partagée entre le genre « Western » et le « film noir », nait la peur, l’angoisse, qui fait courir deux enfants à travers un bout des États Unis, près du fleuve Ohio, pourchassés, pour s’emparer de leur secret, par un criminel psychopathe. Les contes de Grimm ou de Perrault ne sont jamais bien loin.

Ce criminel, le faux pasteur Harry Powell, a appris de son compagnon de cellule, le fermier Ben Harper, avant qu’il soit exécuté, que celui-ci a caché dans son village 10 000 dollars qu’il a volés pour aider les siens.

Aussitôt libéré, Powell part à la recherche de ce butin. Il se rend dans ce village où il espère que son apparence d’homme de Dieu l’aidera à gagner la confiance des habitants et à encourager les confidences de la famille du fermier. Il va jouer en virtuose de tous les registres de l’hypocrisie pour approcher et amadouer ceux qui pourraient le conduire au magot. Il gruge la malheureuse veuve de Harper au point de l’épouser, mais s’apercevant qu’elle ne sait rien et qu’elle a deviné ses intentions, il la tue, faisant croire à un départ précipité. Il n’aura désormais de cesse de faire parler les enfants dont il a compris qu’eux seuls savent où est caché l’argent.

Comment l’instinct innocent et le courage de deux enfants effrayés, John et Pearl, pourraient-ils, au cœur de la nuit inquiétante, leur permettre d’échapper à la détermination extrême du dangereux criminel qui les poursuit ?

Pour interpréter le révérend Powell, incarnation du diable, Robert Mitchum, dans ce qui demeure sans aucun doute comme « Le » personnage de sa vie de comédien. Prêt à tout pour arriver à ses fins, l’inquiétant pasteur trouve dans l’immense palette de l’acteur toutes les expressions et toutes les postures qui servent au mieux son vil dessein.

Quel enfant dans la tranche d’âge du jeune John Harper, qui aurait vu ce film à sa sortie, n’a pas conservé au fond de lui-même, sa vie durant, une part d’angoisse que chaque évocation de Robert Mitchum ne manque pas de réveiller ?

Nuit du chasseur affiche1

Ce film inoubliable, inclassable, dans lequel le noir et blanc lumineux est un personnage à part entière, flattant, par le jeu puissant des contrastes, une dramaturgie diabolique soutenue par une musique de Walter Schumann qui la renforce encore, a été particulièrement mal accueilli à sa sortie en 1956. Au point que Charles Laughton ne se risqua plus à revenir à la réalisation.

Et pourtant, voilà bien des années que cette pellicule est entrée pour ne plus en sortir, dans la courte liste des films références de l’histoire du cinéma. Devenu un classique incontournable ce film inspire encore les cinéastes d’aujourd’hui, et on en retrouve quelques traces dans la filmographie des plus célèbres réalisateurs contemporains, tels les Frères Coen (« The Barber ») ou Martin Scorsese (« Cape fear » – Les nerfs à vif), pour ne citer qu’eux.

Tout dans l’extrait qui suit démontre combien la qualité des éclairages et des prises de vues contribue à attiser la tension du drame qui, après chaque accalmie, retrouve sa pleine part de suspense et d’action.

*

Au travers de l’apparente simplicité formelle du conte, Laughton veut montrer par ce dualisme omniprésent dans sa réalisation, confinant parfois au surréalisme, cette caractéristique typiquement américaine qui consiste en une affirmation de l’innocence – naïveté peut-être – au milieu d’un univers dominé par la corruption.

De la même manière, se côtoient et s’opposent la religion et la foi, l’une aveuglant le troupeau humain, l’égarant loin des réalités, l’autre conférant à quelques uns la force compassionnelle qui, n’endormant pas leur vigilance lucide, grandit leur chrétienté. Ainsi, Mrs Cooper – interprétée par Lilian Gish – qui a recueilli les enfants, consciente du danger qui les menace, rejoint-elle, dans une scène d’anthologie, le cantique de celui qui, chargé des plus mauvaises intentions, assiège sa maison. Le fusil armé sur les genoux…

Et toujours, sauvage, implacable, la nature, en filigrane, comme un symbole en miroir.

Jean Grosjean, infiniment

Jean Grosjean - 1912-2006

Jean Grosjean – 1912-2006

Point n’est besoin d’être mystique, ni chrétien, ni même croyant, pour se laisser emporter dans l’univers poétique intemporel de cet homme humble et discret pour qui fréquenter Dieu était une évidence de chaque instant.

Jean Grosjean, traducteur de la Bible, du Coran, de Shakespeare et des tragiques grecs, Eschyle et Sophocle, n’était, et ne voulait être, que poète de la réalité des jours.

Chacun saura trouver la biographie et la bibliographie détaillée de cet ami de Malraux, serviteur fidèle des Éditions Gallimard, et créateur en 1990 avec Le Clézio de la collection « L’Aube des peuples » destinée à faire connaître les grands textes fondateurs des civilisations.

Pas d’autre intention pour ce billet que d’être le fumet qui ouvrirait l’appétit…Comme cet ouvrage récent de textes retrouvés, un réel bonheur!

Jean Grosjean - Une voix un regard

« Aucun homme ne donne un tel accord entre ce qu’il est et ce qu’il écrit, aucun homme ne sait regarder le monde aujourd’hui avec un tel détachement et pourtant un tel empoignement amoureux. Aucun homme ne sait mieux que lui opposer le rire léger et le haussement d’épaules aux questions et aux jugements rendus sur la place publique […] À nous de le comprendre, de le rejoindre, mais pour cela nous devons passer par le creuset de la poésie, et non par la cuve où macère la prétendue culture. »

J.M.G. Le Clézio – Hommage à Jean Grosjean – La NRF n° 479, décembre 1992

 Automnal

En cet éternel automne
dont ne mourraient pas les fleurs
nos travaux n’avaient pas d’heure
ni nos siestes de limites.

Les lueurs du soleil trainaient
longtemps le soir sur les seuils
en attendant que les feuilles
veuillent descendre des arbres.

Nous dînions au clair de lune
en échangeant nos sourires
quand nous frôlaient les zéphyrs
de leur souffle impondérable.

Quand les brumes du matin
venaient humecter nos cils
nous allions d’un pas tranquille
visiter la paix des tombes.

Nous aimer sans nous le dire
ne pouvaient que plaire au ciel
en cet automne éternel
dont les fleurs ne mourraient pas.

Jean Grosjean – « Arpèges et Paraboles »  (Extrait page 24) – Gallimard 2007

« La plus grande puissance c’est celle de l’effacement. Le divin est l’inverse du spectaculaire. Rien ne fait moins de bruit que les livres subtils, savoureux et profonds de Jean Grosjean et rien ne nous emmène plus loin dans notre vie de lecteur. »

Christian Bobin

Emménagement

L’Écriture est la grande chambre de l’univers. La porte qui donne sur le vide est cadenassée. Des rideaux historiés tamisent aux fenêtres le jour de Dieu. Les meubles se prélassent dans le joyeux désordre des emménagements. Alors le messie descend de l’étage, indique la place des armoires, tire lui-même une table, rabroue les serviteurs qui ne comprennent pas et, bien sûr, se fait détester. Il n’y a qu’un ennui c’est qu’il est le Fils et qu’être mécontent de lui c’est se mettre Dieu à dos.

Jean Grosjean – « Les Parvis » – 2003 – Gallimard

La palissade

Le jour se lève au fond de l’abreuvoir,
les peupliers dans la fraîcheur frémissent,
les iris ont hissé leurs étendards
et j’entends par-dessus la palissade
des voix d’enfants inventer l’aujourd’hui.
Je suis très loin des autrefois, tant pis,
mais peut-être encor loin de l’avenir
comme une orée l’est des forêts profondes.

Jean Grosjean – « La rumeur des poètes » – Gallimard 2006

Kol Nidrei (Tous les voeux)

Demain la communauté juive célèbrera « Yom Kippour », autrement appelé le « Grand Pardon ». C’est en effet le jour solennel de la repentance, considéré comme le plus saint de l’année pour l’ensemble du peuple juif. Une unique thématique anime cette journée de prières, de chômage et de jeûne : le pardon, la réconciliation.

Gottlieb-Jews_Praying_in_the_Synagogue_on_Yom_Kippur

Gottlieb – Juifs priant à la synagogue pour Yom Kippour

Ce soir, veille de Yom Kippour, les célébrations commenceront par un chant, le « Kol Nidrei » qui n’est pas à proprement parler une prière, mais plutôt une proclamation qui a pour vocation d’annuler tous les vœux prononcés de manière inconsidérée.

Par ce chant particulièrement émouvant, on efface collectivement les engagements religieux que l’on n’a pu ou ne pourra tenir. C’est l’occasion d’un moment de joie collective que recherchent même ceux parmi les croyants, qui ne sont pas très attachés à la pratique religieuse. On peut dire que c’est autour du Kol Nidrei que réside la valeur symbolique du jour de Yom Kippour.

Comme toujours dans l’esprit des « Perles d’Orphée », c’est sous l’angle profane que l’on regardera la fête religieuse à quelque confession qu’elle appartienne, et – on s’en serait douté – c’est par l’expression musicale qu’elle suscite qu’on se plaira à l’évoquer.

Et cependant, s’agissant du texte du Kol Nidrei, on ne peut pas dire qu’il soit particulièrement musical. Écrit à l’origine (assez mal connue en vérité) en araméen, il consiste essentiellement en un long article juridique définissant les conditions du pardon et de l’annulation des vœux. C’est, semble-t-il à partir du onzième ou douzième siècle qu’il s’habille, chanté par les rabbins ashkénazes du sud de l’Allemagne, d’une mélodie qui le place au premier plan des chants de cette période à la fois festive et recueillie. Le chantre entonne dès le début un pneuma très grave qui progressivement remonte tel un sanglot.

En voici une belle version (en concert) du cantor et éminent professeur de musique liturgique de la Fifth Avenue Synagogue de New-York, Joseph Malovany :

Mais si ce chant est devenu aussi célèbre, c’est peut-être parce que, comme le raconte la légende, de grands compositeurs sont souvent venus assister à la synagogue à ce genre de célébration. Et pour n’en citer qu’un, Beethoven lui-même, qui, dans les premières mesures du Quatuor en Ut dièse mineur Opus 131, fait allusion au thème sonore du Kol Nidrei.

Max Bruch (1838-1920)

Max Bruch (1838-1920)

C’est en 1880, avec Max Bruch – qui, contrairement à l’idée reçue, n’était pas juif et n’avait pas l’intention de composer une pièce spécifiquement « juive »- que la musique s’enrichit d’un splendide concerto pour violoncelle inspiré de ce moment et écrit pour la communauté juive de Liverpool.

Initialement cette œuvre portait le titre de « Adagio sur 2 Mélodies Hébraïques pour Violoncelle et Orchestre avec Harpe », dans laquelle le violoncelle figure la voix du chantre de la synagogue. Elle a naturellement fini par prendre le nom de Kol Nidrei et est devenue une des pièces majeures du répertoire des violoncellistes.

Avec les accents humains poignants qu’il sait si bien exprimer, le violoncelle, depuis chacune de ses cordes, fait monter vers nos poitrines une tension émotionnelle que peu d’œuvres savent provoquer. Lorsque de surcroît la musique fait enfler la part de foi de l’auditeur, l’émotion peut atteindre à un paroxysme.

Ici, Mischa Maisky tient l’archet…

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Petit conclave entre ennemis.

C’est une formidable histoire que je raconte depuis des années et des années – avec l’âge on finit par se répéter! –  et qui, chose plutôt rare, ne lasse ni le conteur (Jean-Claude Carrière aurait dit « Le menteur »), ni les auditeurs, quand bien même l’auraient-ils déjà entendue cent fois.

Une gentille et amusante parabole qui confirme d’une part que le message reçu n’est pas toujours le message envoyé, et qui illustre, d’autre part, combien peut être subjective l’interprétation d’un symbole.

Alors la voici, sans les mains, pour enfin répondre à ceux qui depuis si longtemps m’en demandent une version rédigée, et à l’attention des visiteurs de ce blog dont l’assiduité et la sollicitude m’étonnent encore et me touchent toujours. Les gestes vont me manquer, certes, j’essaierai donc avec les mots seulement…

Cloitre du couvent des Carmes en Charente

Cloitre du couvent des Carmes en Charente

Un couvent et un monastère, voisins, se disputent depuis des lustres une parcelle de terre et jamais les arguments d’une partie n’ont réussi à convaincre l’autre de son bon droit à posséder le terrain. Il faut dire que tout oppose les deux communautés que seule rapproche leur foi chrétienne, insuffisante toutefois à créer l’accord sur cet épineux sujet foncier.

Le couvent, d’obédience jésuitique, est composé de frères dominicains, théologiens rigoristes qui consacrent leur temps à étudier les Saintes Écritures et la rhétorique et à prier. L’autre communauté, occupant le monastère et qu’on qualifierait volontiers de paysanne, est composée de moines franciscains, formés aux travaux manuels ; des bons vivants proches de la nature, considérant simplement que c’est honorer le Seigneur que d’apprécier ses bienfaits. Partant, les moines ici  s’évertuent à prendre soin des vergers, à faire du bon fromage et à produire un agréable vin. Pour en faire commerce, certes, mais aussi pour se régaler, évidemment, entre deux prières.

L’accord des points de vue semblait donc fort compromis et pour encore longtemps, jusqu’au jour où, avec l’aide du Seigneur peut-être, et après de longs entretiens, certainement, les deux pères abbés, conviennent de réunir un mini conclave au sein duquel, sous le regard des frères des deux abbayes, dialogueront jusqu’à l’obtention d’une décision sans appel, les représentants choisis par chacune d’elles. (Un par communauté, bien sûr).

Nom de la rose

Et voici le grand jour inespéré. Sous les voûtes du réfectoire de l’un des monastères, à l’heure dite, arrivent solennellement les dominicains. En file indienne, le pas glissé, chacun revêtu de sa tunique blanche, immaculée, ornée du traditionnel rosaire et surmontée du sévère manteau noir, la tête basse enfouie sous la capuche en signe de recueillement, ils se présentent dans le plus grand silence devant le banc qui leur est destiné, à droite de la longue table massive, et s’assoient.

Quelques minutes plus tard, dans un brouhaha joyeux de cour de récréation, les moines paysans arrivent à leur tour, débonnaires, en ordre plutôt dispersé, simplement vêtus de leur robe de bure, la tonsure à l’air et le sourire aux lèvres.  Ils s’installent sur le banc qui les attend à gauche de la table.

A chaque extrémité de ladite table prend place le légat représentant son ordre. La conférence va commencer.

Nom de la rose film

Le silence à peine posé sur l’assemblée, l’ambassadeur dominicain sort de sa poche une pomme et d’un geste autoritaire la pose vivement devant lui. Étonné, le moine paysan entreprend de fouiller ses poches et en sort un morceau de pain qu’il pose tranquillement sur la table.

Aussitôt, le frère rigoriste, lançant un regard foudroyant à son vis-à-vis, pointe vers celui-ci un index tendu et accusateur. Sans une hésitation, le moine paysan, avec un léger sourire, tend  deux doigts vers son rival qui réplique aussitôt en pointant violemment trois doigts écartés en direction du franciscain.

Une petite seconde de réflexion à peine, et le moine paysan, regardant son adversaire avec un large sourire narquois, avance ses deux mains devant sa poitrine et claque sèchement la paume de sa main droite ouverte sur sa main gauche refermée, une feuille bouchant un trou.

Aussitôt, sans la moindre hésitation, le dominicain se lève, adresse une profonde révérence à son interlocuteur et appelle ses frères à la prière :

– Mes frères prions, rendons grâce au Seigneur d’avoir placé sur notre route ceux qu’Il a élus. Loué soit le Seigneur! Comment avons-nous pu avoir l’audace de revendiquer ce terrain que le ciel leur destine tout naturellement tant est grand leur mérite?

Personne ne comprend ce qui vient de se passer et dans chaque communauté on demande des explications :

Du côté dominicain, d’un seul chœur :

– Frère Adrien, expliquez-vous, nous vous en prions! Que s’est-il donc passé?

Frère Adrien :

– Mes chers frères, ce sont des élus de Dieu, prions! Je commence par montrer la pomme, symbole du Péché, on me présente le pain, symbole de la Charité. Je tends le doigt de la Justice et par deux doigts tendus on me répond l’Égalité. Enfin lorsque par mes trois doigts pointés j’évoque la Sainte Trinité, on me répond la Chasteté, une main énergique fermant symboliquement la porte du gouffre des Enfers. Louons le  Seigneur, mes frères, et repentons-nous de notre prétention.

Dans le camp franciscain la question se pose également ; les moines paysans contents mais perplexes y vont de leurs questions :

– Joseph, on n’a rien compris à cette affaire. Explique, allez, explique! Vas-y, dépêche!

Frère Joseph :

– Ben, les amis, je me suis assis à la table et là, aussi sec, il me sort une pomme, je me dis « tiens on va casser une graine », alors je sors mon pain. Là-dessus il me regarde méchant et tend son doigt vers moi pour me dire « je te crève un œil! », alors moi, sans hésiter, je lui balance deux doigts : « je t’en crève deux! ». Et là, colère, il me tend trois doigts pour me dire « moi je t’en crève trois! ». « Baisé! » que je lui réponds en tapant ma main sur mon poing, « baisé, j’en ai que deux! ».

Moine buvant du vin - Marcello Bacciarelli (Fin XVIIIe)

Moine buvant du vin – Marcello Bacciarelli (Fin XVIIIe)

L’orthographe de « Dieu »

Il est de rares instants d’éternité où croire devient une évidence, rendant superflue toute question. Dans ces moments là, pour écrire le nom de DIEU, il se pourrait bien qu’on utilise les lettres B. A. C. H.

(En relisant cette phrase, je me demande si je ne devrais pas lui ajouter les guillemets que ma fraternité avec Cioran pourrait me faire omettre.)

Bach

Jean-Sébastien Bach – Cantate BWV 170 – Première aria

« Vergnügte Ruh, beliebte Seelenlust »
Repos délicieux, plaisir recherché de l’âme

Aafje Heynis (Contralto)

Enregistrement 1960

Vergnügte Ruh, beliebte Seelenlust,
Repos délicieux, plaisir recherché de l’âme,
Dich kann man nicht bei Höllensünden,
Tu ne peux pas être trouvé parmi les péchés de l’enfer,
Wohl aber Himmelseintracht finden;
Mais plutôt dans la concorde du paradis ;
Du stärkst allein die schwache Brust.
Toi seul renforce le cœur faible.
Drum sollen lauter Tugendgaben
Donc seuls les dons purs de la vertu
In meinem Herzen Wohnung haben.
Auront une place dans mon cœur.

« Moine et voyou »… In memoriam

Francis Poulenc (1899-1963)

Francis Poulenc (1899-1963)

30 janvier 1963 : Crise cardiaque au 5 rue de Médicis à Paris – Francis Poulenc, 64 ans, est mort! La Musique est en deuil.

30 janvier 2013 : Cinquantième anniversaire de sa disparition. Formidable occasion de faire vibrer les tympans et les cœurs de ceux qui le connaissent peu ou qui ont laissé la poussière recouvrir les enregistrements de ses œuvres.

Ici pas de biographie du pianiste-compositeur, pas plus de catalogue de ses œuvres, les navigations internautiques conduisent vers de brillants exposés, savants et fort bien documentés. Plus nombreux encore à l’occasion de cette année de célébration. – Un site de référence : poulenc.fr/

Juste le désir d’exprimer l’affectueuse sympathie que je ressens depuis toujours à l’égard de sa musique, si riche et si multiple, et d’exhorter à son écoute. Pour le plaisir ; pour la beauté. Musique de « moine » et musique de « voyou ». – Le qualificatif « moine ou voyou » qui va si bien à Poulenc, lui a été donné par un critique de l’époque pour souligner les deux aspects de son œuvre :

Musique de « voyou », pleine de fantaisie, de gaité et de provocation parfois, avec lesquelles cet amoureux de la voix et de la poésie assaisonne ses mélodies, ses nombreuses partitions pour le piano, ou sa musique de chambre. (« Humoresque » pour piano, sonates pour flûte, pour violon, pour clarinette, « Bal masqué », « Fiançailles pour rire », « Les mamelles de Tirésias » etc…).

Yvonne Printemps à la création des « Chemins de l’amour »

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Un exemple de musique – virtuose – pour le piano : Horowitz joue le « Presto » (sans images)

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Concerto pour orgue – 2ème mouvement – Allegro giocoso

Musique de « moine », teintée d’une profonde spiritualité, témoignage de sa foi catholique qui inspire ses compositions de musique sacrée, comme ses « Gloria », « Salve Regina », « Stabat Mater » ou « Litanies à la Vierge noire ». Et le poignant « Dialogue des Carmélites » tiré de l’œuvre de Georges Bernanos.

« Stabat Mater » – VI (Vidit suum) – Kathleen Battle (soprano) – Seiji Osawa dirige le Boston Symphony Orchestra

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« Dialogue des Carmélites » Final – Production 1999 – Opéra du Rhin – Mise en scène : Marthe Keller 

Splendide!  ♥♥♥♥♥

Les religieuses condamnées par les autorités révolutionnaires montent à l’échafaud, une par une, Salve Regina aux lèvres. Ses sœurs exécutées, Blanche de la Force, entrée au Carmel pour chercher ses raisons d’exister, trouve enfin réponse à ses doutes et offre elle aussi son cou à la lame.

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Mais toujours musique savante, éclectique, évoluant dans des univers aussi différents que passionnants. D’apparence parfois superficielle, elle révèle volontiers à l’auditeur attentif les trésors de ses profondeurs et les subtilités de ses charmes.

Quand j’évoque Francis Poulenc, je ne peux jamais résister au souvenir de cette anecdote que me racontait souvent un de mes très chers amis, aujourd’hui disparu depuis plus de dix ans. Etudiant au conservatoire de Paris, Jean-Claude travaillait la composition avec Nadia Boulanger (excusez du peu!). Un jour qu’il était au piano et jouait pour les oreilles expertes de son professeur, attendant ses inévitables observations, Jean-Claude sentit dans son dos que quelqu’un la rejoignait, et s’interrompit. Francis Poulenc, grand ami de Nadia Boulanger venait d’arriver et s’installait à ses côtés. Soucieux de laisser les deux musiciens à leur intimité, Jean-Claude était sur le point de se retirer, mais Nadia lui laissa juste le temps de saluer l’illustre visiteur et l’invita vivement à reprendre depuis le début l’ « Allegro de concert » de Granados qu’il interprétait avant l’interruption. Sueurs froides! Jouer devant Nadia Boulanger, soit, c’était le professeur, mais devant Poulenc… l’affaire n’était pas si simple.

Je retrouvais chaque fois dans son récit, des dizaines d’années après l’évènement, la terrible émotion qui avait dû être la sienne à l’époque, et qu’il n’est pas difficile d’imaginer. Ses doigts, je crois, réussirent à ne pas trop écorcher Granados, tant bien que mal. Cette aventure ne menaça en rien son premier prix d’harmonie.

Ils parlent de Francis Poulenc…

Simon Basinger (« Cahiers Francis Poulenc ») & Marc Korovitch (Chef d’orchestre)

&

Paavo Jarvi – Directeur musical de l’Orchestre de Paris

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