Ophélie /3 – Nature berce-la chaudement…

Et puis un jour de 1870, le regard d’un collégien de 16 ans se noya dans les eaux noires d’un tableau. Arthur Rimbaud venait de rencontrer Ophelia pour la deuxième fois. Elle l’attendait, « flottant comme un grand lys » sur la toile qu’un peintre préraphaélite anglais, John Everett Millais, avait réalisée vingt années plus tôt.

Belle occasion d’une correspondance entre langage des mots et langage des formes, comme pour appuyer cet aphorisme, que Plutarque ramenait jadis de ses lectures de Simonide, et que s’appropria l’époque classique, selon lequel la peinture est une poésie muette et la poésie une peinture parlante.

Ophelia (1851-2) par Sir John Everett Millais (1829-1896) - Tate Gallery

Ophelia (1851-2) par Sir John Everett Millais (1829-1896) – Tate Gallery

Déjà le jeune poète aurait-il pu écrire au féminin ce vers inoubliable qu’il écrira quelques pages plus loin, dans le « Second cahier de Douai », lorsqu’il couvera d’un regard bienveillant un soldat pour toujours endormi, lui aussi victime de la folie… des hommes :

« Nature berce-le [a] chaudement, il [elle] a froid ».


Si « les parfums ne font pas frissonner sa narine », les vers chantés du poète feront frissonner nos poitrines :

I

Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles…
– On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir.
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle ;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile :
– Un chant mystérieux tombe des astres d’or.

II

Ô pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
– C’est que les vents tombant des grands monts de Norwège
T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté ;

C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure,
A ton esprit rêveur portait d’étranges bruits ;
Que ton cœur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits ;

C’est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux ;
C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux !

Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
– Et l’Infini terrible effara ton œil bleu !

III

– Et le Poète dit qu’aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ;
Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

Arthur Rimbaud – 1870

Deux chattes sur une scène ardente

Ainsi donc, vous pensez qu’une cantatrice, une diva, sur scène de surcroit, ne se laisserait jamais aller à l’humour et à la dérision.

Et si elles sont deux, alors là…!

Eh bien, détrompez-vous!

Même à deux (surtout à deux), même si ce sont deux immenses sopranos, et britanniques en plus, même si elles sont sur scène au Royal Albert Hall de Londres à l’occasion du célébrissime festival annuel des « Proms », elles s’amusent et nous amusent.

Et avec quel talent !  Et avec quelle grâce !

A la fin de leur brillante prestation lors du festival de 1996, Ann Murray (brune) et Felicity Lott (blonde) reçoivent le traditionnel bouquet. Mais si Felicity se voit offrir une splendide gerbe portant la flatteuse inscription « Dame Felicity Lott », Ann n’est gratifiée que d’un tout petit bouquet portant la modeste inscription « Miss Ann Murray« , qui serait plutôt destinée à une jeune débutante.

Et c’est là prétexte à l’interprétation de la remarquable mélodie parodique écrite par Rossini : le « Duo des chats ».

Les deux chattes se livrent à un merveilleux combat d’égos, où l’une, de son miaulement tantôt déçu, tantôt rageur exprimera sa peine et sa colère, tandis que l’autre miaulera fièrement en réponse sa joie et son orgueil.

Jeux de voix, jeux d’actrices, jeux de femmes, qui finiront par faire triompher l’estime réciproque que se portent ces deux chattes si complices.

Un régal dont je serais heureux qu’il participe au bonheur de votre dimanche.

Tout est bien

Tes mots sont ma maison, j’y entre. Tu as posé le café sur la table et le pain pour ma bouche. Je vois des fleurs dans la lumière bleue, ou verte. C’est exactement le paysage que j’aime, il a le visage de ta voix.

La pluie rince finement une joie tranquille. Aucune barrière, aucune pièce vide. Désormais tout s’écrit en silence habité. De cette plénitude, je parcours la détermination des choses.

L’arbre porte fièrement ses cerises comme une belle ouvrage. Il installe une trêve dans l’interstice des branches. Pas de passion tapageuse mais la rondeur du rouge. Un éclat. Des fleurs, encore lasses d’hiver, se sont maquillées depuis peu. Le soleil astique le cuivre des terres. Peut-on apprendre à reconnaitre l’existence ?

La rivière miraculeusement pleine, inonde son layon. La carriole du plaisir est de passage. Des oiseaux aux poissons, les rêves quotidiens font bonne mesure. Tout est bien.

Ile Eniger (« Un cahier ordinaire » – Éditions Chemin de plume)

 ω

Fleurs et couronnes

Fleurs et couronnes

  Homme
Tu as regardé la plus triste la plus morne de toutes les fleurs de la terre
Et comme aux autres fleurs tu lui as donné un nom
Tu l’as appelée Pensée.
Pensée
C’était comme on dit bien observé
Bien pensé
Et ces sales fleurs qui ne vivent ni ne se fanent jamais
Tu les as appelées immortelles…
C’était bien fait pour elles…
Mais le lilas tu l’as appelé lilas
Lilas c’était tout à fait ça
Lilas… Lilas…
Aux marguerites tu as donné un nom de femme
Ou bien aux femmes tu as donné un nom de fleur
C’est pareil.
L’essentiel c’était que ce soit joli
Que ça fasse plaisir…
Enfin tu as donné les noms simples à toutes les fleurs simples
Et la plus grande la plus belle
Celle qui pousse toute droite sur le fumier de la misère
Celle qui se dresse à côté des vieux ressorts rouillés
A côté des vieux chiens mouillés
A côte des vieux matelas éventrés
A côté des baraques de planches où vivent les sous-alimentés
Cette fleur tellement vivante
Toute jaune toute brillante
Celle que les savants appellent Hélianthe
Toi tu l’as appelée soleil
…Soleil…
Hélas! hélas! hélas et beaucoup de fois hélas!
Qui regarde le soleil hein?
Qui regarde le soleil?
Personne ne regarde plus le soleil
Les hommes sont devenus ce qu’ils sont devenus
Des hommes intelligents…
Une fleur cancéreuse tubéreuse et méticuleuse à leur boutonnière
Ils se promènent en regardant par terre
Et ils pensent au ciel
Ils pensent… Ils pensent… ils n’arrêtent pas de penser…
Ils ne peuvent plus aimer les véritables fleurs vivantes
Ils aiment les fleurs fanées les fleurs séchées
Les immortelles et les pensées
Et ils marchent dans la boue des souvenirs dans la boue des regrets
Ils se traînent
A grand-peine
Dans les marécages du passé
Et ils traînent… ils traînent leurs chaînes
Et ils traînent les pieds au pas cadencé…
Ils avancent à grand-peine
Enlisés dans leurs Champs-Élysées
Et ils chantent à tue-tête la chanson mortuaire
Oui ils chantent
A tue-tête
Mais tout ce qui est mort dans leur tête
Pour rien au monde ils ne voudraient l’enlever
Parce que
Dans leur tête
Pousse la fleur sacrée
La sale maigre petite fleur
La fleur malade
La fleur aigre
La fleur toujours fanée
La fleur personnelle…
…La pensée…

                                                          Jacques Prévert