Brumes et brouillards /3 – Jadis, l’automne…

Le brouillard

Le brouillard a tout mis
Dans son sac de coton;
Le brouillard a tout pris
Autour de ma maison.

Plus de fleurs au jardin,
Plus d’arbres dans l’allée;
La serre du voisin
Semble s’être envolée.

Et je ne sais vraiment
Où peut s’être posé
Le moineau que j’entends
Si tristement crier.

Maurice Carême

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Brouillard d’automne

Le voici devenu fantôme.
Le voici s’approchant du seuil
Où il jouait seul, autrefois,
Enfant triste au milieu des feuilles
Que semait le brouillard d’automne.

Le voici brouillard à son tour
Et se penchant avec amour.

Le voici prenant dans ses bras
L’enfant seul qui joue sans l’entendre,
Et comprenant soudain pourquoi,
Dans les automnes d’autrefois,
Le brouillard lui semblait si tendre.

Maurice Carême

Le vieux fantôme et les fées du château

Plus personne, et depuis fort longtemps, ne vient visiter le vieux château oublié, île promontoire perdue au milieu des marées de fougères sauvages qui houlent les hautes terres. Abandonné à ses vieux souvenirs, il occupe son éternité, indolent moribond, à offrir à la caresse apaisante du soleil perpétuellement automnal de la lande, les cicatrices profondes de sa pierre, médailles commémoratives de sa bravoure passée.

Dans ses longs corridors qu’imprègne encore l’odeur d’herbes séchées de la tourbe qui se consumait alors dans les larges cheminées des salons, le vieux fantôme de Jonathan-Edgar Lewillin Brandon s’ennuie. Il s’ennuie depuis longtemps… Depuis que personne ne tremble plus, la nuit, au martèlement sourd et régulier du bois de sa jambe gauche sur les vieilles lattes des parquets.

Bataille navale XVIII

Bataille de Trafalgar par Auguste Mayer – 1836

Il faut dire qu’il en a fait frémir de peur des visiteurs du château, ô combien, et de tout grade et de tout poil, le fantôme du vieux  « Brave Jed peg leg  »  (Courageux Jed jambe de bois). C’est ainsi que l’avaient surnommé entre eux, en hommage à la vaillance de leur Commodore, les dévoués équipages qui se battaient sur sa caravelle en octobre 1805, à Trafalgar, sous le haut commandement du Vice-Amiral Nelson.

Clavecin

Le seul loisir que l’on connut jadis au renfermé Jonathan-Edgar était son clavecin. Il le transportait partout avec lui, même, et surtout, dans les étroites cabines des bâtiments qui lui servaient de résidence une bonne partie de l’année. Et chaque soir, les hommes épuisés par leur rude journée de navigation ou de combat, affalés dans chaque recoin du pont, percevaient dans le calme enfin revenu les échos des pincements stridents des cordes qui montaient des cabines. Scène surréaliste. Bach ! Jean-Sébastien Bach, dont ils ignoraient tout, et de son nom et de son existence, et à fortiori de sa musique, venait apaiser leurs oreilles agressées par les canonnades du jour.

Bach-Clavier-bien-tempere-Ms-Londres-Prelude-en-ut-maJonathan-Edgar avait depuis l’enfance trouvé refuge à son introversion naturelle dans l’irrépressible passion qu’il vouait aux préludes et fugues du « Clavier bien tempéré ». Sa mère, très tôt, lui en avait donné le goût et lui avait appris à les jouer avec grâce, nonobstant le manque évident de virtuosité de ses doigts un peu trop courts. Jamais jusqu’à cette nuit de Noël 1811, où son propre sabre d’abordage,  brandi à deux mains par son épouse prise de démence, le frappa sept fois à mort dans son propre lit, ici même, dans la chambre bleue de ce château, Jonathan-Edgar ne cessa d’interpréter les deux cahiers du Cantor qu’il admirait tant.

Mais les fantômes ne jouent pas de clavecin, et quand ils n’effraient plus personne, ils s’ennuient.

Un soir, il y a quelques années, le château connut une semaine d’exceptionnelle et extrême animation. Un metteur en scène en vogue dans le monde londonien des faiseurs d’évènements décida de réaliser un spectacle son et lumière autour du vieux fort, utilisant les plus modernes technologies du son et de l’image. La semaine de préparatifs fut si animée et si étrange, et la réalisation si extraordinaire de réalisme grâce aux artifices prodigieux des moyens utilisés que Jed, fasciné, en oublia de profiter de l’occasion pour remplir sa mission de fantôme. Il y trouva toutefois matière à convertir en bonheur nouveau son triste quotidien.

Quelques temps après le succès de l’évènement dont toute la presse se fit l’écho, Jed décide de prendre contact avec sa hiérarchie nébuleuse. Il souhaite en obtenir aide et appui pour mettre au point le formidable projet que lui a inspiré le spectacle récent. Le fantôme, d’un coup, est passé maître en l’art du marketing. Il prétend qu’il faut créer un évènement permanent, moderne, unique et exceptionnel pour que reviennent les visiteurs au château abandonné ; qu’il faut employer les techniques d’aujourd’hui pour relancer la curiosité du public que n’aiguisent plus vraiment les hululements nocturnes des vieux ectoplasmes dépassés ; qu’il faut, puisqu’il a compétence en la matière, s’adosser, dans le cas qui le préoccupe, au pouvoir magique de la musique de Bach pour exhorter et séduire le visiteur.

L’audace de son projet convainc. Les instances supérieures, conscientes de la nécessité de s’adapter au siècle nouveau, acceptent de mettre à sa disposition les moyens vidéos les plus récents nécessaires à la réussite de son idée révolutionnaire. Quelques mois se passent pendant lesquels, imperceptiblement, le château se transforme.

Un jour, un curieux, égaré dans la lande,  franchit la porte du château, pénètre jusqu’au premier salon seulement meublé d’un immense piano à queue. A peine a-t-il passé la porte qu’une voix douce de femme donne quelques explications sur le prélude et la fugue de Bach qu’elle va interpréter, puis, telle une fée dans sa robe d’apparat elle s’assoit et joue.

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Et ainsi dans chaque salon, une vidéo hyperréaliste se déclenche à chaque passage pour le plaisir du visiteur et l’enchantement éternel du vieux Jed.

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Et, quand la témérité du visiteur le conduit jusqu’aux sombres profondeurs voûtées du château, l’émerveillement continue. Le fantôme claudiquant s’efface devant la fée des caves, « very british accent  » ,  jean , baskets… et doigts de circonstance.

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Le visiteur égaré a raconté…

Il a dit que les fées s’appelaient Angela Hewitt et Joanna MacGregor…

Il paraît que la commune s’apprête à refaire la route qui mène au vieux castel « hanté »… par la musique.

« O balances sentimentales »

Robert Desnos (1900-1945)

Robert Desnos (1900-1945)

Ce jeune poète de 25 ans, accepté depuis peu dans le cercle choisi des surréalistes d’André Breton, s’éprend d’une chanteuse de music-hall, Yvonne George.

Malgré la grande froideur de sentiments qu’elle exprime à son égard, Desnos lui voue un amour bouillant qu’il nourrira  jusqu’à la fin de ses jours dans les camps nazis. Cette passion, qui ne connaît pas de réciprocité, ce fantasme en vérité, hante l’esprit du poète. En 1926, il écrit, en vers libres, le poème « J’ai tant rêvé de toi » qu’il lui dédie en mentionnant en exergue : « à la mystérieuse », façon peut-être de manifester sa lucidité.

– Pour la petite histoire, Yvonne George décède des suites d’une méchante tuberculose, quelques années plus tard, en 1930.

Texte lyrique et mélancolique, partagé entre rêve et réalité, image de la fuite inexorable du temps et constat de la mort d’un amour.

En voici une très belle version dans la vidéo réalisée par Christine. L’émotion de ce poème d’anthologie est autant rendue par les images et la musique de Edward Elgar que par la voix justement nostalgique de notre récitante que je remercie pour m’avoir permis la publication ici de ce bel instant de poésie..

J’ai tant rêvé de toi

J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d’atteindre ce corps vivant
Et de baiser sur cette bouche la naissance
De la voix qui m’est chère?

J’ai tant rêvé de toi que mes bras habitués
En étreignant ton ombre
A se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas
Au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l’apparence réelle de ce qui me hante
Et me gouverne depuis des jours et des années,
Je deviendrais une ombre sans doute.
O balances sentimentales.

J’ai tant rêvé de toi qu’il n’est plus temps
Sans doute que je m’éveille.
Je dors debout, le corps exposé
A toutes les apparences de la vie
Et de l’amour et toi, la seule
qui compte aujourd’hui pour moi,
Je pourrais moins toucher ton front
Et tes lèvres que les premières lèvres
et le premier front venu.

J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé,
Couché avec ton fantôme
Qu’il ne me reste plus peut-être,
Et pourtant, qu’a être fantôme
Parmi les fantômes et plus ombre
Cent fois que l’ombre qui se promène
Et se promènera allègrement
Sur le cadran solaire de ta vie.

                      Robert Desnos (« Corps et biens » – 1930)