Qui cause?

Jiddu Krishnamurti (1895-1986)

Jiddu Krishnamurti (1895-1986)

Krishnamurti, penseur d’envergure universelle du XXème siècle, avait pour habitude de partager sa sagesse au cours de causeries à travers le monde . Ne se sentant aucune appartenance privilégiée à l’Orient ou à l’Occident, n’ayant adhéré à aucune religion, ne représentant aucune secte, il attirait à ses conférences un immense public venu de toutes les composantes des sociétés qui l’accueillaient.

Il affirmait avec force conviction que « la vérité est un pays sans chemin » dont l’accès n’est pas soumis aux rites religieux, aux doctrines philosophiques, ou aux préceptes sectaires, d’aucune sorte.

L’essentiel de son message consistait à attirer l’attention de chacun sur la puissance immense de notre cerveau, et invitait l’auditeur à développer sa conscience individuelle et son état d’éveil. Ces qualités, qu’il considérait comme fondamentales, étaient sans doute la source de son intelligence et du grand charisme qu’elle lui conférait.

Outre les captations de ses conférences publiques ou de ses entretiens passionnants avec des scientifiques, théologiens, ou autres intellectuels de haut vol, la bibliographie de Krishnamurti est assez abondante. On y trouve entre autres un ouvrage intitulé « La flamme de l’attention » qui me permet, enfin, d’atteindre le but que j’avais confié, il y a un siècle ou deux, à ce billet : partager avec vous la jolie anecdote qu’il raconte dans une des pages de ce livre :

Un maître spirituel, d’un autre temps, réunissait chaque jour la dizaine de disciples qui lui étaient fidèlement attachés et leur parlait des grandes valeurs universelles, comme la beauté, la bonté, l’amour et quelques autres. Un beau matin, alors que le maître allait prononcer ses premiers mots pour proposer le thème du jour, un oiseau atterrit sur le rebord de la fenêtre et se mit à chanter, captivant pendant un large instant toute l’attention de son public improvisé. Puis il s’envola. Le maître alors annonça : « La causerie du jour est terminée. »

(L’ouvrage faisant partie du nombre – considérable – de ceux que l’on doit me rendre… demain, on me pardonnera de ne pas pouvoir utiliser les guillemets)

« O balances sentimentales »

Robert Desnos (1900-1945)

Robert Desnos (1900-1945)

Ce jeune poète de 25 ans, accepté depuis peu dans le cercle choisi des surréalistes d’André Breton, s’éprend d’une chanteuse de music-hall, Yvonne George.

Malgré la grande froideur de sentiments qu’elle exprime à son égard, Desnos lui voue un amour bouillant qu’il nourrira  jusqu’à la fin de ses jours dans les camps nazis. Cette passion, qui ne connaît pas de réciprocité, ce fantasme en vérité, hante l’esprit du poète. En 1926, il écrit, en vers libres, le poème « J’ai tant rêvé de toi » qu’il lui dédie en mentionnant en exergue : « à la mystérieuse », façon peut-être de manifester sa lucidité.

– Pour la petite histoire, Yvonne George décède des suites d’une méchante tuberculose, quelques années plus tard, en 1930.

Texte lyrique et mélancolique, partagé entre rêve et réalité, image de la fuite inexorable du temps et constat de la mort d’un amour.

En voici une très belle version dans la vidéo réalisée par Christine. L’émotion de ce poème d’anthologie est autant rendue par les images et la musique de Edward Elgar que par la voix justement nostalgique de notre récitante que je remercie pour m’avoir permis la publication ici de ce bel instant de poésie..

J’ai tant rêvé de toi

J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d’atteindre ce corps vivant
Et de baiser sur cette bouche la naissance
De la voix qui m’est chère?

J’ai tant rêvé de toi que mes bras habitués
En étreignant ton ombre
A se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas
Au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l’apparence réelle de ce qui me hante
Et me gouverne depuis des jours et des années,
Je deviendrais une ombre sans doute.
O balances sentimentales.

J’ai tant rêvé de toi qu’il n’est plus temps
Sans doute que je m’éveille.
Je dors debout, le corps exposé
A toutes les apparences de la vie
Et de l’amour et toi, la seule
qui compte aujourd’hui pour moi,
Je pourrais moins toucher ton front
Et tes lèvres que les premières lèvres
et le premier front venu.

J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé,
Couché avec ton fantôme
Qu’il ne me reste plus peut-être,
Et pourtant, qu’a être fantôme
Parmi les fantômes et plus ombre
Cent fois que l’ombre qui se promène
Et se promènera allègrement
Sur le cadran solaire de ta vie.

                      Robert Desnos (« Corps et biens » – 1930)