« Allez bien doucement messieurs les fossoyeurs »

Henri Lerambert (1550-1609) - Les Funérailles de l'Amour (Louvre)

Henri Lerambert (1550-1609) – Les Funérailles de l’Amour (Louvre)

Pour dire aux funérailles des poètes

Allez bien doucement messieurs les fossoyeurs.

Allez bien doucement, car le cercueil n’est pas comme les autres où se trouve un bloc d’argile enlinceulé de langes, celui-ci recèle entre ses planches un trésor que recouvrent deux ailes très blanches comme il s’en ouvre aux épaules fragiles des anges.

Allez bien doucement messieurs les fossoyeurs.

Allez bien doucement, car ce coffre, il est plein d’une harmonie faite de choses variées à l’infini : cigales, parfums, guirlandes, abeilles, nids, raisins, cœurs, épis, fruits, épines, griffes, serres, bêlements, chimères, sphinx, dés, miroirs, coupes, bagues, amphores, trilles, thyrse, arpèges, marotte, paon, carillon, diadème, gouvernail, houlette, joug, besace, férule, glaive, chaînes, flèches, croix, colliers, serpents, deuil, éclairs, boucliers, buccin, trophées, urne, sourires, larmes, rayons, baisers, or, tout cela sous un geste trop prompt pourrait s’évanouir ou se briser.

Allez bien doucement messieurs les fossoyeurs.

Allez bien doucement, car si petit qu’il soit de la taille d’un homme, ce meuble de silence renferme une foule sans nombre et rassemble en son centre plus de personnages et d’images qu’un cirque, un temple, un palais, un forum ; ne bousculez pas ces symboles divers pour ne pas déranger la paix d’un univers.

Allez bien doucement messieurs les fossoyeurs.

Allez bien doucement, car cet apôtre de lumière, il fut le chevalier de la beauté qu’il servit galamment à travers le sarcasme des uns et le crachat des autres, et vous feriez dans le mystère sangloter la première des femmes si vous couchiez trop durement son amant dans la terre.

Allez bien doucement messieurs les fossoyeurs.

Allez bien doucement, car s’il eut toutes nos vertus, mes frères, il eut aussi tous nos péchés ; allez bien doucement car vous portez en lui toute l’humanité.

Allez bien doucement messieurs les fossoyeurs.

Allez bien doucement, car il était un dieu peut-être, ce poète, un dieu qu’on a frôlé sans deviner son sceptre, un dieu qui nous offrait la perle et l’hysope du ciel alors qu’on lui jetait le fiel et les écailles de sa table, un dieu dont le départ nous plongera sans doute en la ténèbre redoutable ; et c’est pourquoi vont-ils, vos outils de sommeil, produire tout à l’heure un coucher de soleil.

Allez bien doucement messieurs les fossoyeurs.

Mais non. Ce que vous faites là n’est qu’un pur simulacre, n’est-ce pas ? C’est un monceau de roses que l’on a suivi sous l’hypothèse d’un cadavre et que dans cette fosse vous allez descendre, ô trésoriers de cendres, et ces obsèques ne seraient alors qu’une ample apothéose et nous nous trouverions en face d’un miracle. Oh ! dites, ce héros n’a pas cessé de vivre, fossoyeurs, ce héros n’est point mort puisque son âme encore vibre dans ses livres et qu’elle enchantera longtemps le cœur du monde, en dépit des siècles et des tombes !

Allez bien doucement messieurs les fossoyeurs.

Humble, il voulut se soumettre à la règle commune des êtres, rendre le dernier soupir et mourir comme nous, pour ensuite, orgueilleux de ce que l’homme avait le front d’un dieu, ressusciter devant les multitudes à genoux. En vérité, je vous le dis, il va céans renaître notre Maître d’entre ces morts que gardent le cyprès avec le sycomore, et sachez qu’en sortant de cet enclos du Temps, nous allons aujourd’hui le retrouver debout dans toutes les mémoires, comme demain, sur les socles épars érigés par la gloire, on le retrouvera sculpté dans la piété robuste des humains.

Allez bien doucement messieurs les fossoyeurs.

SAINT-POL-ROUX (15 janvier 1861 – 18 octobre 1940)

Éloge de la paresse

Greuze - Petit-paresseux

Greuze – Petit-paresseux

Hoy no he hecho nada.
pero muchas cosas se hicieron en mí.
Pájaros que no existen
encontraron su nido.
Sombras que tal vez existan
hallaron sus cuerpos.
Palabras que existen
recobraron su silencio.
No hacer nada
salva a veces el equilibrio del mundo,
al lograr que también algo pese
en el platillo vacio de la balanza.

 ≈

Aujourd’hui je n’ai rien fait.
Mais beaucoup de choses se sont faites en moi.
Des oiseaux qui n’existent pas
ont trouvé leur nid.
Des ombres qui peut-être existent
ont rencontré leurs corps.
Des paroles qui existent

ont recouvré leur silence.
Ne rien faire
sauve parfois l’équilibre du monde,
en obtenant que quelque chose aussi pèse
sur le plateau vide de la balance.

Robert Juarroz                                                                (treizième poésie verticale, édition bilingue, traduction Roger Munier – Ed. José Corti 1993)