Marie : Variations en forme de triptyque

« Je vous ai recommandé la dignité du scepticisme : voilà que je rôde autour de l’Absolu. Technique de la contradiction ? Rappelez-vous plutôt le mot de Flaubert : « Je suis un mystique et je ne crois en rien ». »

 Cioran (La Tentation d’exister – in Œuvres – Gallimard Quarto – P. 890)

« L’écriture est le lieu du miracle », relevait, je ne sais plus où, Christian Bobin, très inspiré par la spiritualité chrétienne, et dont la plume fait la plus grande joie de l’homme de peu de foi que je suis.
Seulement l’écriture ?  aurais-je envie de respectueusement lui répondre… sauf, alors, peut-être, à mettre une majuscule à « Écriture » !

… Et je l’inviterais, en ce jour de l’Assomption, à partager avec nous les émotions que soulève en nos diverses sensibilités, religieuses ou profanes, chaque volet de ce triptyque composé, pour la circonstance, de quelques-uns des innombrables « miracles artistiques » nés de l’admiration suscitée par Marie, mère de Jésus-Christ.

  Au centre :

Un récit multiforme depuis le Calvaire

Retable d'Issenheim 1515 - détail (St Jean soutenant Marie au pied de la croix) - Musée Unterlinden Colmar

Mathias Grünewald – Retable d’Issenheim 1515 – détail (St Jean soutenant Marie au pied de la croix) – Musée Unterlinden Colmar

[…]
Elle est debout sur le Calvaire
Pleine de larmes et sans cris.
C’est également une mère.
Mais quelle mère de quel fils !

Elle participe au Supplice
Qui sauve toute nation,
Attendrissant le sacrifice
Par sa vaste compassion.

Et comme tous sont les fils d’elle,
Sur le monde et sur sa langueur
Toute la charité ruisselle
Des sept blessures de son cœur,

Au jour qu’il faudra, pour la gloire
Des cieux enfin tout grands ouverts,
Ceux qui surent et purent croire,
Bons et doux, sauf au seul Pervers,

Ceux-là vers la joie infinie
Sur la colline de Sion
Monteront d’une aile bénie
Aux plis de son assomption.

Paul Verlaine (Sagesse XXIV – Poésie/Gallimard P.74)

Karol Szymanowski (1882-1937) : Stabat Mater op. 53
1.  Stała Matka bolejąca  (Stabat Mater dolorosa)

D’un côté :

Un hommage « chuchoté sous l’arceau »

« Aimez l’amour qui parle avec la lenteur basse
« Des Ave Maria chuchotés sous l’arceau ;
« C’est lui que vous priez quand votre tête est lasse,
« Lui dont la voix vous rend le rythme du berceau. »
Germain Nouveau (« L’amour de l’amour » in « Les poèmes d’Humilis »)

De l’autre :

Une visite, émue et émouvante, à midi

 

Il est midi. Je vois l’église ouverte. Il faut entrer.
Mère de Jésus-Christ, je ne viens pas prier.

Je n’ai rien à offrir et rien à demander.
Je viens seulement, Mère, pour vous regarder.

Vous regarder, pleurer de bonheur, savoir cela
Que je suis votre fils et que vous êtes là.

Rien que pour un moment pendant que tout s’arrête.
Midi !
Être avec vous, Marie, en ce lieu où vous êtes.

Ne rien dire, regarder votre visage,
Laisser le cœur chanter dans son propre langage,

Ne rien dire, mais seulement chanter parce qu’on a le cœur trop plein,
Comme le merle qui suit son idée en ces espèces de couplets soudains.

Parce que vous êtes belle, parce que vous êtes immaculée,
La femme dans la Grâce enfin restituée,

La créature dans son honneur premier et dans son épanouissement final,
Telle qu’elle est sortie de Dieu au matin de sa splendeur originale.

Intacte ineffablement parce que vous êtes la Mère de Jésus-Christ,
Qui est la vérité entre vos bras, et la seule espérance et le seul fruit.

Parce que vous êtes la femme, l’Éden de l’ancienne tendresse oubliée,
Dont le regard trouve le cœur tout à coup et fait jaillir les larmes accumulées,

Parce que vous m’avez sauvé, parce que vous avez sauvé la France,
Parce qu’elle aussi, comme moi, pour vous fut cette chose à laquelle on pense,

Parce qu’à l’heure où tout craquait, c’est alors que vous êtes intervenue,
Parce que vous avez sauvé la France une fois de plus,

Parce qu’il est midi, parce que nous sommes en ce jour d’aujourd’hui,
Parce que vous êtes là pour toujours, simplement parce que vous êtes Marie, simplement parce que vous existez,

Mère de Jésus-Christ, soyez remerciée !

Paul Claudel (in Œuvre poétique, Poèmes de guerre – La Pléiade, Gallimard)

Cliquer pour agrandir

Mathias Grünewald - Retable d'Issenheim (1515) - Musée Unterlinden Colmar

Mathias Grünewald – Retable d’Issenheim (1515) – Musée Unterlinden Colmar

« 33 sonnets composés au secret »

CassouSonnets« Bois cette tasse de ténèbres, et puis dors. » (VII)

« En ce temps là la France était un radeau à la dérive, emportant des naufragés… » (François La Colère – Préface de « 33 sonnets composés au secret » de Jean Noir)

Le 12 décembre 1941, alors que tous les membres de son réseau de résistance ont été arrêtés, Jean Cassou est mis au secret à la prison de Furgole, près de Toulouse. Plongé dans un total isolement, sans lecture aucune, sans aucun moyen d’écriture, il ne lui reste pour tromper son désespoir que la mémoire des poètes qui l’accompagnent depuis toujours, et sur lesquels il a déjà tant écrit dans ses chroniques des « Nouvelles littéraires ». Verlaine, Nerval, Rilke, Baudelaire et Machado, entre autres, partagent sa paillasse.

Il les rejoint dans l’écriture, mais sans écriture. Il choisit, pour aider sa mémoire, la forme du sonnet, et compose mentalement des poésies dans lesquelles se cachent à peine ses maîtres et leur inspiration. « 33 sonnets composés au secret » seront ainsi mémorisés et publiés en 1944 par les « Editions de minuit », sous le pseudonyme de Jean Noir, avec une préface – « chaleureuse et généreuse », selon les mots mêmes de Cassousignée François La Colère, pseudonyme d’Aragon. (Les temps étaient encore trop peu sûrs pour que s’affichât librement une signature).

Dès le premier sonnet déjà nous voilà invités chez Paul Valery,  à « Glisser sur la barque funèbre » de la « Jeune Parque ».

Sonnet  I

La barque funéraire est, parmi les étoiles,
longue comme le songe et glisse sans voilure,
et le regard du voyageur horizontal
s’étale, nénuphar, au fil de l’aventure.

Cette nuit, vais-je enfin tenter le jeu royal,
renverser dans mes bras le fleuve qui murmure,
et me dresser, dans ce contour d’un linceul pâle,
comme une tour qui croule aux bords des sépultures?

L’opacité, déjà, où je passe frissonne,
et comme si son nom était encor Personne,
tout mon cadavre en moi tressaille sous ses liens.

Je sens me parcourir et me ressusciter,
de mon front magnétique à la proue de mes pieds,
un cri silencieux, comme une âme de chien.

Le sonnet VI, s’adressant à ses camarades emprisonnés, amplifie la voix unique du poète et lui confère une dimension multiple ; son identité se remplit de toutes les autres qui lui sont voisines, et dont il est tenu à l’écart.

Sonnet VI

À mes camarades de prison

Bruits lointains de la vie, divinités secrètes,
trompe d’auto, cris des enfants à la sortie,
carillon du salut à la veille des fêtes,
voiture aveugle se perdant à l’infini,

rumeurs cachées aux plis des épaisseurs muettes,
quels génies autres que l’infortune et la nuit,
auraient su me conduire à l’abîme où vous êtes ?
Et je touche à tâtons vos visages amis.

Pour mériter l’accueil d’aussi profonds mystères
je me suis dépouillé de toute ma lumière :
la lumière aussitôt se cueille dans vos voix.

Laissez-moi maintenant repasser la poterne
et remonter, portant ces reflets noirs en moi,
fleurs d’un ciel inversé, astres de ma caverne.

Avec le sonnet XXXI, on rejoint volontiers et définitivement le propos d’Aragon alias François La Colère : « le poème est pour lui l’effort surhumain d’être encore un homme, d’atteindre à ces régions de l’esprit et du cœur que tout autour de lui nie et diffame. »… « Le sonnet est pour lui la riposte ».

Sonnet XXXI

Qu’il soit au moins permis à cette lyre obscure,
consternée sous la croix brouillée des galeries
De relever, dans un éclair, sa voix meurtrie
et de t’apercevoir, bel athlète futur.

Glaive sur l’escalier des monstres assoupis !
Père du long matin, fils de la pourriture,
c’est toi qui briseras les os et les jointures
de ce double accroché comme une maladie

à des corps déjà lourds à traîner dans les veilles,
mais désormais joyeux de vomir le sommeil.
Les yeux ne voudront plus dormir. Midi sans trêve

arrachera leur ombre aux pieds des messagers.
Oh ! ce soir soit pour nous le dernier soir tombé,
et puisqu’il faut rêver, rêvons la mort des rêves.

Jean Cassou, présentant son recueil de sonnets, écrivait en 1962 cette phrase qui suffirait à elle seule à exprimer la dimension de cet homme :

« Selon un mot célèbre, il n’est de poésie que de circonstances. Celles où j’ai composé ces sonnets sont sans doute les meilleures qui se puissent trouver pour fournir à un poète une expérience essentiellement pure et complète de la création poétique. » 

Biographie sommaire :

Jean-Cassou (1897-1986)

Jean-Cassou (1897-1986)

Né en Espagne, près de Bilbao, dans les derniers soubresauts du XIXème siècle, il  se retrouve dès l’âge de seize ans orphelin de son père, ingénieur des Arts et Manufactures, et doit subvenir aux besoins de sa famille tout en continuant ses études. Après ses années de lycée, il prépare en 1917-1918, une licence d’espagnol à la Sorbonne, assurant en même temps la fonction de maître d’études au lycée de Bayonne. Les conseils de révision l’ayant ajourné, il ne sera pas mobilisé pour la Grande Guerre.

Il se passionne pour l’art moderne et participe à des revues littéraires comme le Mercure de France, ayant au préalable occupé un temps la fonction de secrétaire de Pierre Louÿs. Devenu en 1932 Inspecteur des monuments historiques, il rejoint les intellectuels antifascistes de l’époque. En 1936, il sera membre du ministère de l’Éducation Nationale.

Après sa mobilisation en 1939, il devient conservateur adjoint du Musée d’Art Moderne de Paris. En 1940, la pression allemande s’intensifiant, on le charge de la sauvegarde du patrimoine national. L’annonce de l’Armistice en juin 1940 par Pétain le conduit aussitôt à résister. Vichy le révoque, et commence alors son engagement actif dans la résistance, en compagnie de nombreux amis.

En 1941, après avoir évité à plusieurs reprises la Gestapo, il finit par être arrêté et condamné à la prison en région toulousaine. Il utilisera ce temps à composer « par cœur » ses fameux « 33 sonnets ».

Il sera nommé par De Gaulle, « Compagnon de la Libération » et deviendra dès 1945 Conservateur en chef du futur Musée d’Art moderne, poste qu’il occupera pendant vingt ans avec une particulière détermination pour intégrer les œuvres modernes dans leur époque. Il n’a cessé d’être considéré comme une autorité majeure dans le monde de l’art moderne, auteur d’ouvrages tels que : « Situation de l’art moderne » (1950), « Panorama des arts plastiques contemporains » (1960), « La Création des mondes » (1971).

Si le romancier et l’essayiste ont été fort bien accueillis, c’est sans doute le poète que la postérité littéraire mettra en avant, Jean Cassou s’étant inscrit dans la lignée des Max Jacob, Apollinaire ou Milosz. Comme eux, « il a perçu dans la poésie la réponse la plus pertinente aux appels de la vie. »

Président du Comité national des Écrivains en 1956, Jean Cassou devient également membre de l’Académie Royale de Belgique en 1964. Longue est la liste de ses mérites, titres et honneurs rendus.

Jean Cassou-Buste Toulouse

« Je suis poète… »

« Rien ne tue davantage la poésie intérieure et le vague mélancolique du cœur que le talent poétique. Je suis poète par tous les vers que je n’ai jamais écrits. »

Cioran – « Le crépuscule des pensées » 

Écusson musical  : Sheila Chandra – « Moonsung »