Sacré Cicéron!

 J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans. Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans, De vers, de billets doux, de procès, de romances, Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances, Cache moins de secrets que mon triste cerveau. Baudelaire

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.
Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
Baudelaire

Quand parfois – comme c’est souvent le cas chez nos bons soignants – le temps d’une attente obligée s’éternise, plutôt que de pester contre le monde entier – ce qui ne change rien à l’affaire – je préfère, pour m ‘occuper, fouiller les vieux tiroirs mal rangés de ma mémoire. J’y trouve toujours une vieille lettre jamais décachetée, un stylo à qui j’ai coupé la parole, un sourire qui en dit long, une larme qui n’en dit plus assez, un souvenir d’enfance venu d’une planète disparue.

Cet après-midi là, dans le tiroir que je venais d’ouvrir, j’avisais une vieille règle en bois roux toute tachée d’encre, appuyée contre un ancien portefeuille en retraite. A peine l’avais-je touchée qu’elle se redressa de quelques centimètres pour aussitôt s’abattre à plat sur un bureau de ce même vieux bois, dans un claquement sinistre. La classe en fut pétrifiée. De sa chaise versée en arrière, en équilibre instable sur ses postérieurs – pourrait-on dire – notre professeur de lettres – qui aurait pu remplacer sans peine et au pied levé Jacques Tati dans « Monsieur Hulot », imperméable et chapeau compris – aboya, en écho au fracas précédent, quelques remontrances en direction des bavards dont j’étais. Et c’est à moi qu’il demanda de lui rappeler les paroles qui étaient les siennes avant ce coup de tonnerre.

Eh bien, me croira qui voudra, les joues en feu, le cœur au galop, et la voix vacillante, je  lui racontais à mon tour, et bien maladroitement, certes, cette anecdote qu’il évoquait pour nous expliquer les formes de l’impératif du verbe « aller »… en latin.

Si le souvenir de l’évènement n’a rien d’original, l’anecdote latine, elle, est plutôt croustillante. Elle est attribuée à Cicéron :

Ciceron

Cicéron, grand avocat romain du dernier siècle avant Jésus Christ, orateur admirable, et modèle de la littérature antique classique, devait à sa vie publique un certain nombre de fâcheries avec les membres de son entourage politique. (Les siècles n’ont pas changé les hommes!)

Un jour, un de ses proches, déçu par les engagements de Cicéron, décide de quitter Rome. Il souhaite, avant de partir, le faire savoir à son ex-ami et tient, du même coup, à lui signifier son mépris. Il choisit donc de lui faire porter un message qu’il veut à dessein le plus court possible. Il écrit :

 » eo «  (Je m’en vais)

Il ne signe pas et demande à son valet de porter le billet.

Cicéron le reçoit quelques minutes plus tard, et voulant à la fois marquer sa dédaigneuse inimitié et garder orgueilleusement le privilège du dernier mot, il choisit lui aussi la réponse la plus courte, bien plus méprisante que le silence. Sur le même billet qu’il rend au même valet, il écrit :

 » i «  (va).

Je n’ai jamais oublié l’impératif du verbe « aller »… en latin.

Ite missa est!

Lecture sur toile

Andre-Martin de Barros

Andre-Martin de Barros

Pendant que je rédigeais le billet précédent, « L’amour des livres », quelques images venaient m’interrompre par instant, et je me trouvais ainsi, mentalement, face à des liseurs ou des liseuses que des peintres célèbres avaient figés sur la toile. Oh! il ne m’apparut que quelques toiles seulement – sept ou huit, à la mesure de ma mémoire, et surtout de ma connaissance – et seules les plus connues d’entre elles s’imposaient, que j’avais déjà rencontrées lors d’une visite de musée, ou sur la page d’un livre que telle ou telle devait illustrer.

Je compris soudain – les évidences nous apparaissent toujours très tard – que la personne qui s’abandonne dans sa lecture devient de fait un parfait modèle pour le peintre. Fixé pour un temps assez long dans une attitude naturelle et confortable, immobile, insoucieux de ce qui l’entoure et partant ne « posant » pas, le lecteur (ou la lectrice) s’offre, proie innocente, au regard exacerbé de l’artiste. A lui alors tout le loisir de saisir avec précision la position d’un doigt, de capter l’expression d’un regard enfui vers un ailleurs inconnu, de caresser le galbe d’un bras ou d’une épaule qu’aucune tension ne contraint plus.

Curiosité aiguisée, j’entrepris donc un petit voyage internautique à la recherche de tableaux représentant liseurs ou lectrices, et je fus immédiatement emporté dans un insoupçonnable tourbillon d’œuvres sur le sujet. A toutes les époques et en tout lieu, la lecture a captivé le peintre. Pour la raison précédemment évoquée, parce que nous sommes culturellement enfants des religions du Livre, parce que la lecture est un acte aussi commun que fréquent dans notre vie, pour d’autres motifs que je ne saisis pas encore? Je ne sais.

Demeure le constat : le nombre des toiles représentant la lecture est considérable. Une formidable découverte! Et pour tant de naïve ignorance, pardon.

J’ai donc rempli mon panier, – il y a encore beaucoup à cueillir – pour mon plaisir égoïste de voyeur, bien sûr, mais aussi pour partager ces délices avec ceux qui me font l’amitié de leur visite. Certains offrent des chocolats… « J’ vous ai apporté »… des tableaux! (avec la voix de Brel, bien entendu).

Misogynes attention : les femmes qui lisent sont nombreuses. Sont-elles aussi dangereuses que le prétendent Laure Adler et Stefan Bollmann dans le récent ouvrage qu’ils publient? – Avec pour illustrer la page de couverture cette belle expression de rêverie saisie par Vittorio-Matteo Corcos.

Femmes qui lisent

Avant que de vous laisser embarquer dans les diaporamas qui vous attendent, permettez-moi encore un petit commentaire. Lecteur ou liseur?

Sans le formidable génie expressif du peintre, il n’est pas certain que la différence, sur la toile, s’affiche d’emblée. Cependant, dans la réalité de l’acte, pour celui qui aime lire, la nuance entre « lecteur » et « liseur » me paraît sensible . Quelqu’un disait qu’ « on ne peut être lecteur sans être liseur, et qu’on peut être liseur sans être lecteur », accordant ainsi au lecteur une aptitude à pénétrer le texte au delà des signes, à s’enrichir profondément de la relation à l’autre que tisse sa lecture ; le liseur se limitant plutôt à un déchiffrage plus superficiel, fonctionnel, du texte écrit. Ceci dit, évidemment, sans aucun jugement de valeur, pour le simple plaisir du jeu des mots.

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Seul (e) avec son livre (168 images) :

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Lire en compagnie (33 images) :

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