Ajedrez (Echecs)

Marcel Duchamp

Marcel Duchamp moulé vif

 

 Ajedrez (Echecs)

I 

En su grave rincón, los jugadores
Rigen las lentas piezas. El tablero
Los demora hasta el alba en su severo
Ambito en que se odian dos colores.

Adentro irradian mágicos rigores
Las formas: torre homérica, ligero
Caballo, armada reina, rey postrero,
Oblicuo alfil y peones agresores.

Cuando los jugadores se hayan ido,
Cuando el tiempo los haya consumido,
Ciertamente no habrà cesado el rito.

En el Oriente se encendió esta guerra
Cuyo anfiteatro es hoy toda la tierra.
Como el otro, este juego es infinito.

 II

Tenue rey, sesgo alfil, encarnizada
reina, torre directa y peón ladino
sobre lo negro y blanco del camino
buscan y libran su batalla armada.

No saben que la mano señalada
del jugador gobierna su destino,
no saben que un rigor adamantino
sujeta su albedrío y su jornada.

También el jugador es prisionero
(la sentencia es de Omar) de otro tablero
de negras noches y blancos días.

Dios mueve al jugador, y éste, la pieza.
¿Qué Dios detrás de Dios la trama empieza
de polvo y tiempo y sueño y agonías?

*

 

Jorge Luís Borges – en El hacedor (1960)

Dans leur grave retrait, les deux joueurs
guident leurs lentes pièces. L’échiquier
jusqu’à l’aube les retient prisonniers,
espace où se haïssent deux couleurs.

Irradiation de magiques rigueurs,
les formes : tour homérique, léger
cheval, reine en armes, roi, le dernier,
l’oblique fou et les pions agresseurs.

Quand les joueurs se seront retirés,
et quand le temps les aura consumés,
le rite, alors, ne sera pas fini.

C’est à l’orient qu’a pris feu cette guerre
dont le théâtre est aujourd’hui la terre.
Comme l’autre, ce jeu est infini.

II

Roi faible, torve fou, et acharnée,
La reine, tour directe et pion malin
Sur le noir et le blanc de leur chemin
Cherchent et se livrent un combat concerté.

Ils ne connaissent pas la primauté
De la main qui gouverne leur destin,
Ils ignorent qu’une rigueur sans frein
Commande leur journée, leur liberté

Le joueur lui aussi est prisonnier
(Omar l’a dit) d’un tout autre échiquier
Où blancs sont les jours et noires les nuits.

Dieu pousse le joueur et lui, la dame.
Quel dieu derrière Dieu, tisse la trame?
Poussière et temps et songe et agonies?

*

J-L Borges, extrait de La proximité de la mer, Une anthologie de 99 poèmes
nrf Gallimard, 2010 – Trad. Jacques Ancet

 

Les pièces de cette galerie sont toutes empruntées au site suivant, une richesse formidable d’illustrations sur le thème des Echecs :

Art & Echecs

Le doute

Sagesse reza

Reza – Sagesse

Le doute

L’impossibilité de vivre
se glisse en nous au début
comme un caillou dans la chaussure :
on le retire et on l’oublie.

Ensuite arrive une pierre plus grande
qui n’est plus déjà dans la chaussure :
le premier ou le dernier malentendu
se mêle à l’amour ou au doute.

Viennent après d’autres échecs :
la perte d’un mot,
la sauvage irruption d’une douleur,
une mort sur le chemin,
la chute d’une feuille sur notre solitude,
la vieillesse qui s’annonce
comme un soir écorché par la pluie.

Nous émergeons de tout
avec un tremblement qui dissout la confiance.
La lune pâlit,
nous commençons à nous méfier du soleil.

Roberto Juarroz

 

L’affaire Thomas Crown

Thomas Crown affiche

Quel film!

1968 (eh oui, j’étais vraiment plus jeune). Les rues de Paris étaient animées…

Faye Dunaway – Steve Mc Queen – Réalisation de Norman Jewison – Musique de Michel Legrand.

Déjà vu mille fois, et chaque fois avec le même plaisir. J’attends chaque image, chaque clignement de cils, chaque note de musique. Je sais à la seconde près le plan suivant et quand il survient, toujours la même surprise; la séduction est totale, le rêve intact. Ce film me rend fidèlement, à chaque projection, mes émotions de jeunesse. Il a 45 ans! Quarante cinq ans!…

La partie d’échecs : une des plus belles scènes d’amour du cinéma. Décor, ambiance, situation ambigüe,  irrésistible attirance de deux êtres, beaux, à l’esprit affûté ; combat du prédateur et de la proie sans que l’on sache vraiment qui chasse qui. Et toujours au premier plan la fascination hypnotique et réciproque de l’un pour l’autre. Le terrain de ce redoutable affrontement, l’échiquier ; pouvait-on mieux choisir? Sur ce théâtre d’opération où les pièges ne se comptent plus, comme dans un reportage animalier, le cinéaste traque le geste qui trahit la pensée, le regard qui traduit l’intention. Pour les sens aiguisés à l’extrême de l’animal captivé, un frémissement subtile de l’épiderme de son adversaire en dit plus long en une fraction de seconde que cent heures d’attention. Pour soutenir ce drame du désir, sans mot, éternelle rivalité entre deux frères ennemis, Eros et Thanatos, la musique de Michel Legrand…

Mais si vous écoutiez plutôt, si vous regardiez… Vous avez déjà vu la scène 432 fois! Alors encore une, pour le plaisir… Cliquerez-vous encore? Et encore…?