De la terre à l’âme : El duende

« Ces sonorités noires sont le mystère, les racines qui s’enfoncent dans le limon que nous connaissons tous, que nous ignorons tous, mais d’où nous vient ce qui a de la substance en art. Des sonorités noires, a dit l’homme populaire d’Espagne et il a rejoint en cela Goethe, qui donne la définition du duende à propos de Paganini, en disant : “Pouvoir mystérieux que tout le monde ressent et qu’aucun philosophe n’explique.”

Ainsi donc, le duende est dans ce que l’on peut et non dans ce que l’on fait, c’est une lutte et non une pensée. J’ai entendu un vieux maître guitariste dire : “Le duende n’est pas dans la gorge ; le duende remonte par-dedans, depuis la plante des pieds.” Ce qui veut dire que ça n’est pas une question de faculté mais de véritable style vivant ; c’est-à-dire, de sang; de très vieille culture et, tout à la fois, de création en acte.

Ce “pouvoir mystérieux que tout le monde ressent et qu’aucun philosophe n’explique” est, en somme, l’esprit de la Terre… »

Federico Garcia Lorca

(« Jeu et théorie du duende » – Ed. Allia 2010 – Traduction Line Amselem)

La vie, l’amour, la mort, le sang des hommes, la terre qui les amalgame, tout le sud brûlant de l’Espagne dans la voix « flamenco puro » de cette jeune cantaora, Rocio Marquez qui chante un « palo » des mineurs de la Sierra minera de Cartagena-La Unión, située dans la région de Murcie. La terre jusqu’aux tréfonds.

Si la peau se tend sous le frisson, si le poil se dresse, si un picotement de l’œil annonce la larme, alors il est là, « el duende ».   

Rocio Marquez n’a pas, dit-on, d’origine gitane, à l’entendre chanter le Flamenco on a quelque difficulté à le croire. Mais c’est sans doute cela qui lui confère aussi les libertés artistiques – de bon ton – qu’elles s’octroie en s’associant, souvent pour le meilleur, avec des musiciens moins traditionnels.

Il y a peu, à l’Olympia, sa voix et une guitare, dans la plus pure tradition  :

Et en décembre dernier, un vendredi flamenco à Pozoblanco, avec son accompagnateur habituel à la guitare, Manuel Herrera :

Elle chante les rêves d’une femme qui donnerait tout pour retrouver les promenades de son enfance sur le sable blanc de la plage, les appels de sa mère depuis la fenêtre de la maison, les regards chargés de désir des garçons, les roucoulades avec son amoureux… et le bruit des vagues d’autrefois.

« Que no daria yo » (Que ne donnerais-je pas…)

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« Le son m’enfante… »

Pour marquer mon dernier voyage de cette courte année chez mes amis « Les Cosaques »  je voulais que la perle musicale que j’y déposerais exprimât avant tout le sentiment d’une profonde humanité qu’aucune frontière ne retînt.

Il fallait que le poème, la musique, l’interprète et son message fusionnassent en une émotion unique, forte, juste, qui, sans détour, au-delà du langage, pût sensuellement pénétrer l’âme de chacun.

Je désirais enfin que cette perle servît d’illustration à ce vers du « Cimetière marin » de Paul Valéry  :  « Le son m’enfante et la flèche me tue »  ; afin qu’à l’orée et à l’instar d’une nouvelle année, elle nous fasse à la fois naître et mourir… pour qu’ensemble nous renaissions de son partage, au moins le temps d’un frisson.

Buika03J’ai donc déposé sur cette page des « Cosaques », une perle noire, de culture arlequine, qui laisse échapper de son écrin les accents magiques et indéfinissables d’une âme en permanente errance entre naître et mourir : le « duende ».

 

« Oro santo »

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Duende

« Être flamenco c’est avoir une autre chair, une autre âme, d’autres passions, une autre peau ; c’est avoir une autre vision du monde, c’est posséder le destin dans la conscience, la musique dans les nerfs, la fierté dans l’indépendance, la joie dans les larmes ; c’est la peine, la vie et l’amour porteurs d’ombres. Être flamenco c’est haïr la routine castratrice ; c’est enfin s’imbiber dans le cante, dans le vin et dans les baisers.»    Tomas Borras

Estrella Morente et Juan Habichuela

« Son triomphe était le flamenco. Quelle danse, Monsieur ! Quelle tragédie ! C’est toute la passion en trois actes : désir, séduction, jouissance ».   Pierre Louÿs – « La femme et le pantin »