Deux : Comme « The two trees » de Yeats

Dualité simple du bonheur et de la tristesse représentée par les deux arbres que chaque strophe de ce très émouvant poème de William Butler Yeats décrit. Épanchement romantique, certes, du poète qui après avoir traversé les souvenirs heureux d’un amour s’abandonne à la triste réalité de la perte douloureuse de l’être aimé. (Yeats n’a jamais accepté d’avoir été repoussé par Maud Gonne)

Mais aussi vision symboliste de la confrontation entre le Bien et le Mal telle que l’illustre l’Arbre de Vie dans la Kabbale ; sagesse qui n’a pas – loin s’en faut – laissé indifférent le mystique Yeats, et que révèlent les images poétiques opposées qu’il distribue symétriquement dans les branches de chacun de ses arbres.

William Butler Yeats (1865-1939)

William Butler Yeats (1865-1939)

The two trees

Beloved, gaze in thine own heart,
The holy tree is growing there ;
From joy the holy branches start,
And all the trembling flowers they bear.
The changing colours of its fruit
Have dowered the stars with metry light ;
The surety of its hidden root
Has planted quiet in the night ;
The shaking of its leafy head
Has given the waves their melody,
And made my lips and music wed,
Murmuring a wizard song for thee.
There the Joves a circle go,
The flaming circle of our days,
Gyring, spiring to and fro
In those great ignorant leafy ways ;
Remembering all that shaken hair
And how the winged sandals dart,
Thine eyes grow full of tender care :

Beloved, gaze in thine own heart.
Gaze no more in the bitter glass
The demons, with their subtle guile.
Lift up before us when they pass,
Or only gaze a little while ;
For there a fatal image grows
That the stormy night receives,
Roots half hidden under snows,
Broken boughs and blackened leaves.
For ill things turn to barrenness
In the dim glass the demons hold,
The glass of outer weariness,
Made when God slept in times of old.
There, through the broken branches, go
The ravens of unresting thought ;
Flying, crying, to and fro,
Cruel claw and hungry throat,
Or else they stand and sniff the wind,
And shake their ragged wings ; alas !
Thy tender eyes grow all unkind :
Gaze no more in the bitter glass.

1893

Interprétation : Loreena McKennitt (Auteur-compositeur-interprète canadienne, d’origine irlandaise et écossaise, très inspirée par les traditions et musiques celtiques)

Les deux arbres

Ô mon Amour, regarde dans ton cœur
Le saint arbre qui croît ;
Dans le bonheur poussent ses saintes branches,
Sur lesquelles les fleurs doucement se trémoussent.
Les changeantes couleurs de ses fruits
Enrobent les étoiles de leur belle lumière ;
Ses racines cachées
S’enfoncent dans la nuit tranquille ;
La danse verdoyante de sa cime
Accorde aux vagues leur mélodie,
Et marrie mes lèvres à la musique
Que murmure pour toi ce chant magique.
C’est là que les Jupiter suivent le cercle
Enflammé de nos jours,
Tournoyant, virevoltant ça et là
Par les feuillages indifférents ;
Tu revois tes cheveux remués par le vent,
Et tes sandales courant à tire-d’ailes,
Et tes yeux s’emplissent d’une tendre attention :
Ô mon Amour, regarde dans ton cœur.

Ne regarde plus à travers la vitre amère
Les démons subtilement rusés,
Envole-toi à leur passage,
Ou regarde-les à peine ;
Là s’accroît une image fatale
Qu’accueille la nuit tempétueuse,
Des toits à moitié ensevelis sous la neige,
Des ramures brisées et des feuilles toutes noires.
Toutes choses deviennent infécondes
À travers la vitre terne que tiennent les démons,
La vitre du dehors lassé,
Fabriquée pendant que Dieu dormait en ses vieux jours.
Là, parmi les branches cassées, vont
Les corbeaux de la pensée sans repos ;
Volant, criant, de çà de là,
La griffe cruelle et la gorge affamée.
Ou bien ils se tiennent là, humant le vent,
Et secouant leurs ailes loqueteuses… Hélas !
Tes yeux tendres s’emplissent d’une méchante indifférence.
Ô ne regarde plus à travers la vitre amère !

Traduction : Guillaume Delaby

Deux années de « Perles » !!!

« Il n’y a de long ouvrage que celui qu’on n’ose pas commencer. Il devient cauchemar. »                                                                                                                                       Charles Baudelaire

« Perles d’Orphée »  a 2 ans !

Voilà deux ans aujourd’hui j’ouvrais ce blog « Perles d’Orphée » comme on commence un journal intime. Rien alors ne le promettait à s’inscrire dans la durée.

Ni créateur, ni interprète, je trouvais ainsi, par le collage, le montage et l’exposition des « perles » des autres, une manière d’exprimer à travers leurs œuvres mes émois esthétiques. Juste pour le plaisir du partage, comme un écho à ma profonde conviction qu’une émotion ne trouve vraiment sa quintessence qu’à l’instant de son passage vers l’autre, dans la reconstitution partagée de sa naissance.

Ce long ouvrage, cauchemar tant qu’aura duré ma procrastination, me semble, aujourd’hui, deux ans après la publication du premier billet, n’avoir commencé son existence qu’il y a quelques semaines seulement. – Une fois encore je trouve chez Baudelaire – comme aussi chez Cioran d’ailleurs, souvent – les mots qui me disent.

Deux années, donc, durant lesquelles vous êtes venus toujours plus nombreux, et de partout, avec une fidélité sans faille, visiter mes « Perles d’Orphée », partager mes choix, et me prodiguer souvent de généreux encouragements.

MERCI A TOUS !

Rodin - Cathedrale

Rodin – Cathédrale

« 2 »

Signe de la plus radicale des divisions, de la bipolarité universelle, symbole de séparation, d’opposition, de conflit, ce chiffre « 2 » porte en lui, également, les valeurs de l’équilibre, de la réunion, de la synthèse, et l’on ne saurait oublier qu’il est le premier vecteur de la multiplication. Orphée, veuf inconsolé, le sait bien qui rassemble, autour du couple qu’il forme désormais avec sa musique, tout ce qui vit, devant les portes de l’éternité.

J’ai souhaité que le mouvement enroulé de ces deux mains, sculptées par Rodin, prêtes à se réunir et qui s’étreindront sûrement au point culminant de leur élévation, serve de stèle à cette deuxième année qui aujourd’hui s’achève. En souvenir des heureux moments d’échange et de rapprochement qu’elle aura suscités.

Et puisque cet An II meurt un lundi, pourquoi ne pas consacrer cette semaine à joyeusement l’ensevelir sous un tas « 2 »… perles, en forme « 2 » paire, « 2 » dialogue, « 2 » duo ou autre pas de deux  ?

A commencer par celle-ci : un jovial DUO chantant le bonheur. Et quel duo ! : Kate Royal et  Ian Bostridge.

De circonstance, n’est-ce pas ?… Et pour un lundi… et pour un anniversaire ! 

« Happy we ! »  (duo final de l’Acte I – Acis et Galatée de Haendel)

Happy we!
What joys I feel!
What charms I see
Of all youths/nymphs thou dearest boy/brightest fair!
Thou all my bliss, thou all my joy!

 A suivre…

La nuit 6 – L’amour, la haine

La Nuit du chasseur-Love & HateAmour et haine, noir et blanc, bien et mal, innocence de l’enfance et perversion de l’âge adulte, ombre angoissante et lumière violente. Tout, dans cet unique film de Charles Laughton – comédien devenu pour une fois réalisateur –  est image de la dualité inhérente à l’âme humaine. De cette bipolarité, avec laquelle joue sans cesse la réalisation, elle–même partagée entre le genre « Western » et le « film noir », nait la peur, l’angoisse, qui fait courir deux enfants à travers un bout des États Unis, près du fleuve Ohio, pourchassés, pour s’emparer de leur secret, par un criminel psychopathe. Les contes de Grimm ou de Perrault ne sont jamais bien loin.

Ce criminel, le faux pasteur Harry Powell, a appris de son compagnon de cellule, le fermier Ben Harper, avant qu’il soit exécuté, que celui-ci a caché dans son village 10 000 dollars qu’il a volés pour aider les siens.

Aussitôt libéré, Powell part à la recherche de ce butin. Il se rend dans ce village où il espère que son apparence d’homme de Dieu l’aidera à gagner la confiance des habitants et à encourager les confidences de la famille du fermier. Il va jouer en virtuose de tous les registres de l’hypocrisie pour approcher et amadouer ceux qui pourraient le conduire au magot. Il gruge la malheureuse veuve de Harper au point de l’épouser, mais s’apercevant qu’elle ne sait rien et qu’elle a deviné ses intentions, il la tue, faisant croire à un départ précipité. Il n’aura désormais de cesse de faire parler les enfants dont il a compris qu’eux seuls savent où est caché l’argent.

Comment l’instinct innocent et le courage de deux enfants effrayés, John et Pearl, pourraient-ils, au cœur de la nuit inquiétante, leur permettre d’échapper à la détermination extrême du dangereux criminel qui les poursuit ?

Pour interpréter le révérend Powell, incarnation du diable, Robert Mitchum, dans ce qui demeure sans aucun doute comme « Le » personnage de sa vie de comédien. Prêt à tout pour arriver à ses fins, l’inquiétant pasteur trouve dans l’immense palette de l’acteur toutes les expressions et toutes les postures qui servent au mieux son vil dessein.

Quel enfant dans la tranche d’âge du jeune John Harper, qui aurait vu ce film à sa sortie, n’a pas conservé au fond de lui-même, sa vie durant, une part d’angoisse que chaque évocation de Robert Mitchum ne manque pas de réveiller ?

Nuit du chasseur affiche1

Ce film inoubliable, inclassable, dans lequel le noir et blanc lumineux est un personnage à part entière, flattant, par le jeu puissant des contrastes, une dramaturgie diabolique soutenue par une musique de Walter Schumann qui la renforce encore, a été particulièrement mal accueilli à sa sortie en 1956. Au point que Charles Laughton ne se risqua plus à revenir à la réalisation.

Et pourtant, voilà bien des années que cette pellicule est entrée pour ne plus en sortir, dans la courte liste des films références de l’histoire du cinéma. Devenu un classique incontournable ce film inspire encore les cinéastes d’aujourd’hui, et on en retrouve quelques traces dans la filmographie des plus célèbres réalisateurs contemporains, tels les Frères Coen (« The Barber ») ou Martin Scorsese (« Cape fear » – Les nerfs à vif), pour ne citer qu’eux.

Tout dans l’extrait qui suit démontre combien la qualité des éclairages et des prises de vues contribue à attiser la tension du drame qui, après chaque accalmie, retrouve sa pleine part de suspense et d’action.

*

Au travers de l’apparente simplicité formelle du conte, Laughton veut montrer par ce dualisme omniprésent dans sa réalisation, confinant parfois au surréalisme, cette caractéristique typiquement américaine qui consiste en une affirmation de l’innocence – naïveté peut-être – au milieu d’un univers dominé par la corruption.

De la même manière, se côtoient et s’opposent la religion et la foi, l’une aveuglant le troupeau humain, l’égarant loin des réalités, l’autre conférant à quelques uns la force compassionnelle qui, n’endormant pas leur vigilance lucide, grandit leur chrétienté. Ainsi, Mrs Cooper – interprétée par Lilian Gish – qui a recueilli les enfants, consciente du danger qui les menace, rejoint-elle, dans une scène d’anthologie, le cantique de celui qui, chargé des plus mauvaises intentions, assiège sa maison. Le fusil armé sur les genoux…

Et toujours, sauvage, implacable, la nature, en filigrane, comme un symbole en miroir.

Dans ses yeux

Elle avait dans ses yeux d’enfant
Autant d’Avril que de Décembre
Autant de flamme que de cendre
Autant d’hiver que de printemps

Elle avait dans ses yeux changeants
Autant de soleil que de neige
Autant d’Islam que de Norvège
Autant d’Orient que d’Occident
Autant d’Orient que d’Occident

Elle avait dans son rire clair
Autant de joie que de tristesse,
Autant d’espoir que de détresse
Autant d’étoile que d’éclair

Elle avait dans ses yeux vraiment
Autant de chaleur que de glace
Autant de vide que d’espace
Autant d’espace que de temps

[Elle est venue des bords du Doubs
Enflammer mon cœur d’amadou
Elle a changé dans ma maison
Le cours indolent des saisons]

J’ai vécu dans ses yeux d’enfant
Autant de Juin que de Septembre,
Autant de roux que de bleu tendre
Autant d’Automne que d’Été

J’ai vécu dans ses yeux changeants
Un compromis de diable et d’ange
Dans un voluptueux mélange
De mensonge et de vérité
De mensonge et de vérité

Je suis né pour croire aux miracles
Et je cherche ma part de Dieu
De Tabernacle en Tabernacle
Quand parfois le miracle a lieu

J’ai trouvé dans ses yeux d’enfant
Autant d’extase que d’ivresse
Autant d’amour que de tendresse
Autant de joie que de tourment

                                                                   Jean Drejac pour Serge Reggiani

Écusson musical : Bacchianas brasilieras N°5 – Villa-Lobos