Pour l’amour de Célimène… ou de Ludmilla

Vient de paraître sur « De braises et d’ombre » :

Pour l’amour de Célimène… ou de Ludmilla

Ce billet reprend et complète l’article diffusé sur « Perles d’Orphée »
le 4 mai 2013 : « Célimène et le Cardinal »

CélimèneLudmilla Mikhaël

Trahi de toutes parts, accablé d’injustices,
je vais sortir d’un gouffre où triomphent les vices,
et chercher sur la terre un endroit écarté
où d’être homme d’honneur on ait la liberté.

Célimène vient de refuser à Alceste de le suivre dans son exil, loin des hypocrisies de ses contemporains.
La trahison est à son comble. « Le Misanthrope« , « l’atrabilaire amoureux », – celui de Molière, bien sûr – quittera seul son monde qu’il exècre pour un long exil inconnu.

Vingt ans plus tard, contre toute attente, le voici réapparaître auprès de Célimène grâce au talent du dramaturge Jacques Rampal, dans sa pièce de théâtre de 1992 :

« Célimène et le Cardinal »

Alceste est devenu Cardinal, en effet, mais son amour de jeunesse pour Célimène n’a pas faibli.
Célimène, a pris ses distances avec le milieu des courtisans. L’épouse bourgeoise qu’elle est devenue, mère de quatre enfants, n’a rien perdu, malgré les années qu’elle porte à merveille, de sa coquetterie et de son désir de plaire.

Les retrouvailles promettent de bien belles joutes de dépit amoureux, en alexandrins, où s’affrontent, pour le plus grand plaisir du spectateur, deux amants qui dissimulent sous leur intelligence et la vivacité de leur esprit leur difficulté à parler librement le langage de l’amour.

Deux vidéos de leur nouvelle rencontre, au début de la pièce, alors que Alceste en fringant Cardinal rend visite à Célimène, dans ses appartements :

Lire, voir, écouter la suite . . .

Célimène et le Cardinal

Acte V – Scène IV (dernière). Molière est en scène et mieux que personne il sait que dans un très court instant, aussitôt la dernière réplique de Philinte lancée, le rideau va tomber sur sa pièce devenue une de ses signatures, « Le Misanthrope ».  Alceste, « l’atrabilaire amoureux » de la belle et coquette Célimène, vient de subir le refus de sa bienaimée de le suivre loin de cette société qu’il déteste. Il en conclut qu’elle ne l’aime pas, et décide donc de rompre :

« Allez, je vous refuse, et ce sensible outrage
de vos indignes fers pour jamais me dégage. »

Il s’apprête à fuir ce monde qui le déçoit irrémédiablement :

« Trahi de toutes parts, accablé d’injustices,
je vais sortir d’un gouffre où triomphent les vices,
et chercher sur la terre un endroit écarté
où d’être homme d’honneur on ait la liberté. »

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Pieter Bruegel - Misanthrope-1568

Pieter Bruegel – Misanthrope-1568

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Mais tout ne s’arrête pas là, Le Misanthrope reviendra, et revient toujours. Depuis le « Timon ou le misanthrope » du poète latin Lucien, après le « Timon d’Athènes » de Shakespeare, et bien sûr après Molière, ce personnage bougon, ennemi du genre humain continue de traverser les siècles. Les hommes savent si bien être détestables, et de tout temps, qu’il n’est après tout pas surprenant qu’à chaque époque l’un d’eux s’octroie le droit – ou le devoir – d’exprimer le dégoût de ses contemporains. Et quand c’est un personnage de théâtre…

Ainsi « L’homme Franc » de William Wycherley en 1676, le « Philinte » de Fabre d’Églantine en 1790, qui se veut une suite à la pièce de Molière, ainsi encore « The School of Scandal »  de l’irlandais Richard Sheridan en 1777, « Le misanthrope réconcilié », pièce inachevée de Schiller à la fin du XVIIIème, et au XIXème siècle, les misanthropes des comédies de Labiche et de Courteline.

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En 1992, Jacques Rampal écrit « Célimène et le Cardinal ». En alexandrins. La pièce se présente comme une suite à l’illustre « Misanthrope ». Une vingtaine d’années a passé. Nos personnages ont changé : Alceste, après le long exil volontaire qu’il s’est imposé au dernier acte est devenu cardinal, prélat puissant à l’autorité affirmée. Célimène a abandonné son statut de courtisane et s’est installée dans la vie d’une épouse bourgeoise, mère de quatre enfants. Sa nouvelle situation et sa position de femme mûre n’ont aucunement altéré les désirs de liberté et la passion de plaire de la jeune fille d’hier.

Désormais revêtu de la pourpre cardinalice, Alceste se rend chez Célimène, non sans trouble. Elle va redoubler de charme pour l’obliger à lui avouer l’amour qu’il n’a jamais cessé de nourrir à son égard.

Que vous êtes habiles, Mesdames !…

Ludmilla Mikaël  et Gérard Desarthe ont créé cette pièce en 1993. Elle a été reprise de nombreuses fois depuis, avec des comédiens de grande qualité. J’avoue mon immense sympathie pour le bijou que nous délivrent les deux comédiens créateurs de la pièce, quelquefois donnée à la télévision et gravée en DVD.

Puissiez-vous vous régaler de ce petit extrait où il est question de confession. L’émotion et la drôlerie de la situation, la qualité du texte, la justesse de jeu des acteurs, le charme irrésistible de Ludmilla Mikaël, tout est réuni pour un bien agréable moment de théâtre dont on ne saurait se lasser… Et qui pourrait bien laisser entrevoir, en coulisse, un sourire satisfait de Jean-Baptiste, lui-même.