La complainte du nay

Musique : Concerto pour hautbois de Marcello en ré mineur – 2ème mouvement – Adagio

La complainte de la flûte

Écoute la flûte de roseau, écoute sa plainte
Des séparations, elle dit la complainte :

– Depuis que de la roselière, on m’a coupée
En écoutant mes cris, hommes et femmes ont pleuré.

– Pour dire la douleur du désir sans fin
Il me faut des poitrines lacérées de chagrin.

– Ceux qui restent éloignés de leur origine
Attendent ardemment d’être enfin réunis.

– Moi, j’ai chanté ma plainte auprès de tous,
Unie aux gens heureux, aux malheureux, à tous.

– Chacun à son idée a cru être mon ami
Mais personne n’a cherché le secret de mon âme ;

– Mon secret pourtant n’est pas loin de ma plainte,
Mais l’œil ne voit pas et l’oreille est éteinte.

– Le corps n’est pas caché à l’âme ni l’âme au corps,
Ce sont les yeux de l’âme seuls qui pourraient le voir.

– Le chant de cette flûte, c’est du feu, non du vent.
Quiconque n’a pas ce feu, qu’il devienne néant !

– C’est le feu de l’amour qui en elle est tombé,
Et si le vin bouillonne, c’est d’amour qu’il le fait.

– La flûte est la compagne des esseulés d’amour,
Et nos voiles par ses notes, connaissent la déchirure.

&

– La flûte est le poison et l’antidote aussi.
Elle est l’amant, elle est l’Aimé, elle est ainsi.

– La flûte dit le récit du chemin plein de sang
Et les histoires des fous d’amour et des amants.

– Il faut avoir perdu la raison pour comprendre,
Mais la langue n’a que l’oreille comme cliente.

– En ce chagrin brûlant, notre âme s’est perdue.
Ces jours sont devenus compagnons de nos brûlures.

&  …

Jalâl ud Dîn Rûmî (1207-1273)

Jalâl ud Dîn Rûmî (1207-1273)

 Ces distiques, joliment dits par Carolyne Cannella, sont les vers qui ouvrent le Mathnawî-I Ma‘navî, « le Poème spirituel » – qui en compte plus de 2500 -, œuvre majeure du grand poète mystique persan du XIIIème siècle, Rûmi.

Quelques phrases d’Eve Feuillebois-Pierunek*, spécialiste de littérature mystique persane à la Sorbonne, pour replacer cette évocation poétique dans le contexte de cette œuvre immense du Maître :

Les parties didactiques révèlent une immense érudition, sans jamais tomber dans la sécheresse ou l’abstraction. […]

Les parties extatiques sont parmi les plus beaux morceaux de poésie lyrique persane.

L’auteur y chante le désir fou de l’Autre, la nostalgie de l’Origine, la douleur de la séparation, la disparition de l’être aimé, face de Dieu et voile recouvrant l’univers, la déification par laquelle on accède à un état indicible où l’on n’est plus. Le passage le plus célèbre du Mathnawî est l’exorde, constitué d’une métaphore filée. La flûte de roseau (nay) personnifie la voix de Rûmî et exprime son credo poétique : l’essence même de la poésie la voue à l’expression de la souffrance de l’exil et du désir de la réunification. Le parcours de la flûte de roseau s’apparente à celui de l’homme, éloigné de sa patrie céleste, conscient de cette séparation et capable de la dire.

Rûmi, qui très vite fut appelé avec la plus grande déférence, Mawlānā (Notre Maître), homme de tolérance et d’ouverture, d’une profonde spiritualité, exerça sur le soufisme – l’ésotérisme islamique – une immense influence, toute empreinte d’une haute sagesse contemplative et méditative destinée à trouver la voie vers l’amour de Dieu.

Poésie, musique et danse furent, à n’en pas douter, les moyens forts de son expression ; c’est lui qui a fondé en Turquie l’ordre des Derviches tourneurs célèbres pour leur danse-toupie (samâ).

 * Pour en savoir plus sur Rûmi et son œuvre : Eve Feuillebois-Pierunek
Joueuse de ney (peinture sur bois du Palais Hasht Behesht à Ispahan (Iran) 1669.

Joueuse de nay (peinture sur bois du Palais Hasht Behesht à Ispahan (Iran) 1669.

Revelation

Zakharova - Revelation1

« La danse est l’une des formes les plus parfaites de communication avec l’intelligence infinie. »

Paolo Coelho dans « Le pélerin de Compostelle »

*

Sur la musique composée par John Williams pour le film « La liste de Schindler », le chorégraphe japonais Motoko Hirayama dont toutes les grandes compagnies de ballets du monde interprètent régulièrement les œuvres, a créé cette chorégraphie nommée en anglais « Revelation ». 

Le choix de la musique suffit déjà à nous dire de quelle terrible « révélation » il pourrait s’agir, mais, comme pour toute abstraction, chacun écrira sa propre histoire. Là est sans doute la force de l’art, dans la transcendance de sa beauté, qui rassemble envers la différence des sensibilités et contre la diversité des points de vue.

Avec la merveilleuse Svetlana Zakharova, en permanent équilibre sur la corde d’un violon qui pleure, entre danse classique et ballet moderne, l’art de la danse confine ici au sublime tel que Georges Braque en posait jadis les conditions : « l’alliance du talent avec l’enthousiasme ».

Seule sur scène avec pour unique décor et complice, une simple chaise, Zakharova nous extirpe des ténèbres de l’ignorance et de la naïveté et nous entraîne vers la déchirante lumière de la réalité révélée pour nous rendre, peut-être, infiniment intelligents.

Est-il plus belle union que le mariage de la beauté avec l’intelligence?

Zakharova - Revelation2

*

Et avec une autre caméra…