Adieu Monsieur Dutilleux

Henri Dutilleux (1916-2013)

Henri Dutilleux (1916-2013)

Il y a huit jours disparaissait le dernier grand compositeur du XXème siècle, Henri Dutilleux. La presse dans son ensemble et le monde musical ont rendu à ce maître l’hommage qu’il méritait amplement, et pour la triste circonstance les rappels biographiques indispensables à toute nécrologie ont rempli pages de journaux et écrans de blogs. Sans doute les articles étaient-ils déjà prêts ce 22 mai dernier, car c’est à 97 ans qu’Henri Dutilleux s’est éloigné à jamais de ses partitions.

Aussi était-il inutile de faire ici, en médiocre amateur, ce que de sérieux professionnels avaient déjà réalisé. On préfèrera donc, pour obtenir une biographie complète d’Henri Dutilleux, se référer aux sites suivants :

Radio France 

IRCAM (Institut de Recherche Acoustique / Musique)

C’est pour et par sa musique que je souhaite rendre ici hommage au compositeur.

Cet admirateur de Debussy et de Ravel, dont il est aussi l’héritier, a conservé, malgré sa modernité, un réel attachement à la tonalité, même si sa proximité avec Alban Berg et ses compositions ne l’a pas entraîné dans le difficile mouvement dodécaphonique viennois qui n’a pas manqué de l’impressionner. D’aucuns disent de lui qu’il est le « dernier classique parmi les modernes », juste définition et respectueux salut à sa résistance aux outrances de son siècle.

Si le dernier géant de la musique française s’est endormi pour toujours, sa musique demeure bien vivante. La production du maître n’est certes pas pléthorique – tant s’en faut – eu égard à sa longue vie, mais elle est empreinte d’une profonde liberté exprimée par une esthétique multiple, rejetant au plus loin toute vision dogmatique. Et comme pour que la spiritualité qui habite ses œuvres se voit, en plus de s’entendre, son souci du détail et son souhait de perfection se prolonge jusqu’au graphisme soigné à l’extrême de ses partitions.

Quelques extraits pour découvrir la musique d’Henri Dutilleux ou s’en délecter encore :

Une petite pièce pour piano, sous les doigts d’Anne Queffélec : « Blackbird » (Le merle noir) – Ravel est si proche!

Le quatrième mouvement, « Miroirs » (lent et extatique), de son concerto pour violoncelle « Tout un monde lointain… » que lui commanda le célèbre violoncelliste Mstislav Rostropovitch et qui le  créa à Aix en Provence en 1970. Cette œuvre, pourtant très moderne par son caractère atonal, n’a en rien éloigné les inconditionnels du classicisme et a été reçue comme un chef d’œuvre par les amateurs de musique contemporaine.

Le titre de ce concerto est tiré d’un poème des « Fleurs du mal » de Baudelaire, « La chevelure » :

« La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
« Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
« Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !
« Comme d’autres esprits voguent sur la musique,
« Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum. »

Chacun des cinq mouvements (« Enigme » – « Regard » – « Houles » – « Miroirs » – « Hymne ») porte en exergue une citation de vers empruntés à Baudelaire, dont Dutilleux disait du poète qu’il le « hantait ».

En exergue de « Miroirs », le quatrième mouvement joué ci-dessous, sont cités quelques vers de « La mort des amants » :

« Usant à l’envi leurs chaleurs dernières,
« Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux,
« Qui réfléchiront leurs doubles lumières
« Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux. »

Marek Janowski dirige l’Orchestre de la Suisse Romande – Le violoncelliste est Xavier Phillips.

Enfin, comme un échantillon de la musique de chambre du Maître, la très belle « Sonatine pour flûte et piano » dans une interprétation – sans images – d’Emmanuel Pahud à la flûte et Eric Lesage au piano. Une conversation au phrasé à la fois délicat et brillant dans un jardin où l’on ne s’étonne pas de saluer au détour d’une haie, Claude Debussy, Maurice Ravel et même Francis Poulenc, parfois.

P.S. J’ai beaucoup écouté et ré-écouté la musique d’Henri Dutilleux cette semaine. Cette proximité particulière avec le compositeur a créé chez moi un lien « spirituel » nouveau avec sa musique, qu’aucune écoute précédente n’avait laissé supposer. Peut-être ai-je pris la mesure de l’immense part poétique de ses compositions. Chez Dutilleux, comme en écho à Verlaine, la musique est poésie et la poésie musique ; qui se plaindrait d’une aussi belle illustration de l’évidence?… Encore, en d’autres temps, m’eût-il fallu savoir ouvrir plus que les oreilles!

Si ce billet a provoqué quelque désir chez quelque lecteur de s’approcher de l’univers musical de Dutilleux, alors qu’il ou elle n’oublie pas de tendre aussi une oreille vers le concerto pour violon titré « L’arbre des songes » et dédié au grand violoniste Isaac Stern. Que l’amateur de piano s’approche du clavier pour écouter l’unique et fameuse sonate pour l’instrument, composée en 1948 et dédiée à son épouse, Geneviève Joy. Enfin, et entre autres bonheurs musicaux, que l’amoureux des voix écoute Renée Fleming (soprano) chanter « Le temps, l’horloge », œuvre composée pour elle en 2007 sur des poèmes de Jean Tardieu, Robert Desnos et Charles Baudelaire.

Henri Dutilleux : de la vraie et belle « musique française »

La corde et le tuyau

Ce titre surprenant pourrait laisser attendre une fable surréaliste, ou une histoire de bricoleur ; mais non. Quand on saura qu’il s’agit du tuyau de l’orgue et de la corde du violoncelle, on percevra une présence plus familière à ce lieu qui aime à nicher la musique.

Et puis on entendra, venu des profondeurs du buffet, le souffle étouffé du tuyau, comme un sanglot, et un peu plus loin, exhalée par la caresse soyeuse de l’archet, la plainte profonde d’une corde, comme un pleur inconsolable. On comprendra alors que deux instruments de musique souffrent leur deuil. Tous deux en perdant leurs maîtres ont perdu un peu de leur âme.

Marie-Claire-Alain

Marie-Claire Alain (1926-2013)

Organiste du siècle et d’éternité sans doute, Marie-Claire Alain est décédée à l’âge de 86 ans le 26 février dernier. Née dans une famille de musiciens au sein de laquelle l’orgue est l’instrument de référence – un père et un frère ainé organistes et compositeurs, un autre frère organiste et musicologue – notre musicienne entre très tôt, vers 11 ans, dans la carrière pour devenir rapidement l’assistante de son père avant de lui succéder, à sa disparition, sur le banc du pupitre de l’Église Saint-Germain à Saint Germain en Laye.

Elle atteint dès lors les sommets de son art et va briller des mille feux de sa musique dans près de 3 000 concerts dans le monde, réputée pour la lumineuse lecture qu’elle fait des grandes partitions et la rare subtilité qu’elle exprime dans le choix délicat de ses registrations. Quel clavier dans le monde n’aura pas été pétri de ses mains expertes?

Marie-Claire Alain laisse, pour notre plus grand bonheur, des trésors discographiques qui couvrent dans sa plus grande dimension le répertoire organistique, avec, en prime, quelques intégrales d’anthologie.

Son absence représente une immense perte pour la musique et sera d’autant plus cruellement ressentie dans le monde de l’orgue pour lequel elle était une pédagogue d’exception.

La voici jouant la « Toccata en Fa majeur » de Jean-Sébastien Bach, sur l’orgue baroque de Saint-Bavon de Haarlem aux Pays Bas, filmée par un très subtil « capteur » de musiciens, Bruno Monsaingeon.

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Janos Starker (1924-2013)

Janos Starker (1924-2013)

Le violoncelliste génial et extraordinaire pédagogue qu’était Janos Starker a rejoint notre organiste au paradis des musiciens le 28 avril 2013, il y a quelques jours. Il avait 88 ans.

Américain d’origine hongroise, il a marqué de sa patte l’interprétation au violoncelle. Lui aussi est né dans la musique, à Budapest où il intègre la très sérieuse Académie Franz Liszt, aussitôt après s’être produit sur scène à 6 ans. Sa première apparition professionnelle a lieu lorsqu’il doit, au pied levé, remplacé un soliste défaillant, dans le Concerto de Dvoràk, une pièce majeure du répertoire de l’instrument.

La deuxième guerre mondiale et son lot d’horreurs le privent de ses deux frères assassinés par les nazis, lui même ayant été interné quelque temps. Ayant rejoint l’opéra de Budapest à la fin de la guerre, il accepte très mal le pouvoir communiste et part pour l’Europe occidentale. Sa vie y est difficile, l’obligeant à accepter des « petits boulots » pour survivre.

En 1948,  à Paris il enregistre une pièce qui a le don de faire fuir les meilleurs violoncellistes du moment tant elle est jugée difficile. C’est une sonate composée pour le violoncelle seul par son compatriote Zoltan Kodaly. A la recherche de sonorités nouvelles et pour donner d’autres timbres à l’instrument, Kodaly (prononcer Kodaï), propose d’utiliser la « scordatura », une façon particulière d’accorder le violoncelle, empruntée à des techniques de la Renaissance. (Technique utilisée aussi pour les instruments à cordes dans les musiques traditionnelles nordiques, reprise, parfois, par certains guitaristes de jazz ou de rock).

Le disque reçoit le « grand prix du disque » de l’année. Janos Starker est désormais reconnu comme un violoncelliste qui compte… et qui ne cessera de compter. O combien!

Il poursuit sa carrière aux États Unis en compagnie des grands de la musique symphonique et de la musique de chambre. Les réussites et les succès s’enchainent encore et encore. La discographie enfle, qui s’en plaindrait? Le répertoire du violoncelle est servi. Et servi à son plus haut niveau!

En 1958 il décide de se consacrer à l’enseignement à l’université d’Indiana, où il créé sa méthode qui fait référence aujourd’hui.

Janos Starker, avec une sonorité bien à lui, travaillée mais sans pathos, savait plus que tout autre faire pénétrer l’auditeur dans son univers musical. Il l’attirait vers lui par la pudeur de son jeu, une introversion peut-être, qui obligeait l’auditeur à faire le pas en plus vers l’interprète, comme l’explique un de ses brillants disciples, Henri Demarquette.

Voici le premier mouvement de la fameuse sonate pour violoncelle seul de Kodaly. Si l’on me demandait d’illustrer musicalement le mot « humanité », c’est certainement cette œuvre que je choisirais. Elle me semble se marier si bien avec la célèbre toile de Munch, « Le cri ».

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Pleurent les cordes,  sanglotent les tuyaux… Vibrent les cœurs.

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