Hurle, albatros, hurle à la mort !

Voici un albatros hurleur ! Puissions-nous nombreux entendre son cri !…

C’est le cri de notre détresse !

L’albatros

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

                                                   Baudelaire (« Les fleurs du mal »)

Et maintenant une illustration terrible et « moderne » de ce merveilleux poème que beaucoup d’entre nous connaissent depuis l’enfance.

Attention les images sont fortes

S’il peut voir ce que l’homme fait du « Prince des nuées » le maître devrait me pardonner de remplacer sa dernière strophe par celle-ci :

Mais aucun d’eux ne voit sur la grève, perdu,
Ce prince des nuées, étouffé et meurtri
Par l’infâme vomi sur la terre  épandu,
D’un cupide occupant, d’égoïsme pétri.

Les hommes sensibles

Les hommes doués d’une sensibilité excessive, jouissent plus et souffrent plus que les natures moyennes et modérées.
J’ai participé à ces excès d’impressions, dans la mesure de mon organisation.
Ceux qui sentent plus, expriment plus aussi. Ils sont éloquents, ou poètes.
Leurs organes paraissent faits d’une matière plus fragile mais plus sonore que le reste de l’argile humaine.
Les coups que la douleur y frappe y résonnent et propagent leurs vibrations dans l’âme des autres.
La vie du vulgaire est un vague et sourd murmure du cœur.
La vie des hommes sensibles est un cri.
La vie du poète est un chant.

A. De Lamartine

Musique : Mozart – « Marche turque » – Arrangement & interprétation Arcadi Volodos