Ophélie /6 – Couleur de noyade

« Toutes les eaux sont couleur de noyade. »   (Cioran – « Syllogismes de l’amertume »)

Aucune âme sensible qui se serait une fois seulement penchée sur le sommeil éternel de la belle Ophélie emportée par les flots, ne saurait réfuter ce constat péremptoire de Cioran ? L’aphorisme lui eût-il été contemporain, le grand Berlioz l’aurait assurément fait sien.

Hector Berlioz (1803-1869)

Hector Berlioz (1803-1869)

Très tôt admirateur du théâtre de Shakespeare, à l’instar de la plupart des artistes de la fin du XIXème siècle – romantisme oblige – Berlioz se passionna pour les héroïnes de théâtre telles que Juliette et Ophélie. L’intérêt tout particulier qu’il accorda à Ophélie ne fut sans doute pas étranger à la passion amoureuse qu’il ressentit pour celle qui l’incarnait alors à la scène, l’actrice anglaise Harriet Smithson, qu’il ne tarda pas à épouser. (Cette passion pour cette jeune actrice inspira au compositeur son inoubliable « Symphonie fantastique » : manière de dire déjà ici ce que la musique doit à Ophélie…).

Pas étonnant dès lors, que notre musicien ait souhaité, à différents moments de sa vie, rendre hommage à l’Hamlet de Shakespeare. Il composa sur ce thème trois pièces pour orchestre et chœurs qui furent regroupées en 1852 en un recueil unique, « Tristia ».

La première des trois compositions, « Méditation religieuse », est une profonde réflexion inspirée par un poème de Thomas Moore, sur « le monde [qui] n’est qu’une ombre fugitive ». La troisième, une « Marche funèbre pour la dernière scène d’Hamlet », est écrite pour un chœur sans paroles et orchestre ; son titre suffit amplement à en exprimer la thématique.

C’est avec la deuxième de ces trois pièces, « La mort d’Ophélie », que Berlioz rend un très bel hommage à la mythique jeune femme. Il met en musique pour l’occasion un poème qu’Ernest Legouvé avait écrit à partir du récit que fait de la mort d’Ophélie la reine Gertrude à l’Acte IV d’Hamlet. Cependant, avant de donner à cette composition sa forme définitive pour chœur et orchestre, Berlioz en avait réalisé une version pour soprano et piano d’une beauté romantique particulièrement émouvante.

Et, à n’en pas douter, l’émotion devait être forte chez Berlioz aussi lors de la composition de cette ballade comme en témoignent certes le ton doucereux et les tendres harmonies ondoyantes de la musique – Andante con moto quasi Allegretto –  mais comme l’affirment également les deux vers d’Ovide qu’il cite en exergue à sa partition :

                               … qui viderit illas
De lacrymis factas sentiet esse meas.
(celui qui les verra / reconnaîtra l’effet de mes larmes)

Tristia

Notre émotion est  à son comble quand Anne-Sofie von Otter chante, avec toute la délicatesse qu’on lui connaît, cette douce mélodie qui ressemble tant à celle qu’aurait pu fredonner la blanche Ophélie livrée par sa chute aux caprices du courant avant sa triste fin au fond des eaux.

Peintres, poètes et musiciens… n’est-ce pas là le moindre des cortèges que nous puissions rejoindre pour accompagner Ophélie…?

La beauté lui va si bien, même quand elle prend la triste couleur des eaux…

HD et sous-titres français disponibles en bas à droite de la vidéo

La mort d’Ophélie

Auprès d’un torrent Ophélie
cueillait, tout en suivant le bord,
dans sa douce et tendre folie,
des pervenches, des boutons d’or,
des iris aux couleurs d’opale,
et de ces fleurs d’un rose pâle
qu’on appelle des doigts de mort.

Puis, élevant sur ses mains blanches
les riants trésors du matin,
elle les suspendait aux branches,
aux branches d’un saule voisin.
Mais trop faible le rameau plie,
se brise, et la pauvre Ophélie
tombe, sa guirlande à la main.

Quelques instants sa robe enflée
la tint encor sur le courant
et, comme une voile gonflée,
elle flottait toujours chantant,
chantant quelque vieille ballade,
chantant ainsi qu’une naïade
née au milieu de ce torrent.

Mais cette étrange mélodie
passa, rapide comme un son.
Par les flots la robe alourdie
bientôt dans l’abîme profond
entraîna la pauvre insensée,
laissant à peine commencée
sa mélodieuse chanson.

Ernest Legouvé

Ophélie/1 – Femme – Personnage – Mythe.

 « La mort d’une belle femme est sans doute le sujet le plus poétique du monde »

Antoine-Augustin Preault - Ophelie 1843

Antoine-Augustin Préault – Ophélie – 1843 (Musée d’Orsay)

Cette affirmation d’Edgar Poë pourrait bien faire figure d’explication définitive et sans nuance du succès que connut Ophélie, triste héroïne d’Hamlet de Shakespeare, auprès des artistes de la fin du XIXème siècle, au point que l’époque transformât bien vite le personnage de théâtre en légende, et la légende en mythe.

Vénus de Lespugue - Profil

Vénus de Lespugue – Profil

Point n’était besoin que nous découvrissions la Vénus de Lespugue, sculptée il y a 25 000 ans dans un bout d’ivoire de mammouth, pour nous convaincre de la force inspiratrice de la Femme. Comment dès lors ne pas concevoir que pour l’artiste de tous les temps ce pouvoir atteigne à son paroxysme lorsque l’objet même de la fascination qui le sous-tend s’expose une ultime fois dans la tragédie de sa disparition.

Shakespeare qui imagine le personnage d’Ophélie et son tragique destin n’aura pas échappé à cette fascination. Fragile Ophélie, docile et obéissante aux injonctions d’un père qui lui interdit son amour pour Hamlet ; faible jusqu’à s’abandonner à la folie et à la mort, après avoir été humiliée et repoussée par cet Hamlet, peut-être fou lui-même, dont elle se croit aimée, et qui, meurtrier de Polonius, son père, la plongera dans les tristesses du deuil.

Pudique et délicat Shakespeare qui, pour nous épargner le douloureux spectacle de la mort de la jeune femme, choisit la voix de la Reine du Danemark pour nous décrire les derniers instants de la belle :

Laërte, frère d’Ophélie, désire se venger d’Hamlet, qui a non seulement tué son père, mais l’a également privé de dignes funérailles . Il vient de mettre au point avec le roi le stratagème qui doit l’amener à accomplir son acte lorsque la reine, à la fin de la scène 7 du quatrième acte, vient annoncer la mort poétique d’Ophélie :

La reine
Un malheur vient sur les talons de l’autre
Tant ils se suivent de près. Votre sœur est noyée, Laërte.

Laërte
Noyée ? Où s’est-elle noyée ?

La reine
Au-dessus du ruisseau penche un saule, il reflète
Dans la vitre des eaux ses feuilles d’argent
Et elle les tressait en d’étranges guirlandes
Avec l’ortie, avec le bouton d’or,
Avec la marguerite et la longue fleur pourpre
Que les hardis bergers nomment d’un nom obscène
Mais que la chaste vierge appelle doigt des morts.
Oh, voulut-elle alors aux branches qui pendaient
Grimper pour attacher sa couronne florale ?
Un des rameaux, perfide, se rompit
Et elle et ses trophées agrestes sont tombés
Dans le ruisseau en pleurs. Sa robe s’étendit
Et telle une sirène un moment la soutint,
Tandis qu’elle chantait des bribes de vieux airs,
Comme insensible à sa détresse
Ou comme un être fait pour cette vie de l’eau.
Mais que pouvait durer ce moment ? Alourdis
Par ce qu’ils avaient bu, ses vêtements
Prirent au chant mélodieux l’infortunée,
Ils l’ont donnée à sa fangeuse mort.

Laërte
Hélas, elle est noyée ?

La reine
Noyée, noyée.

Eugène Delacroix - La mort d'Ophélie (1844)

Eugène Delacroix – La mort d’Ophélie (1844)

Peintres, romanciers, poètes, musiciens, du XIXème siècle ont trouvé dans le charme, romantique avant la lettre, d’Ophélie emportée par la folie, par la tristesse et par les eaux, une source intarissable de couleurs, d’images et de sentiments. Autant qu’en pourraient contenir les multiples fleurs dont elle aimait à se parer pour en faire les signes de son ultime langage de vérité.

« La sensibilité romantique française retient d’Ophélie la passion malheureuse et la folie, tantôt égarement amoureux, tantôt douleur morale, aux accents spleenétiques. » écrit Anne Cousseau en introduction de son article « Ophélie : Histoire d’un mythe fin de siècle ». Et un peu plus loin elle précise à juste raison qu’ « En vérité, le romantisme qui impose Ophélie à partir de 1870 est davantage celui des préraphaélites anglais, précurseurs de l’esthétique symboliste. Peintres et poètes, ils libèrent le personnage du texte shakespearien, et l’intègrent à toute une constellation de figures féminines… »

Démodée, périmée, loin aujourd’hui de l’image que veut donner de la femme le « féminisme » contemporain, Ophélie – tant celle de Shakespeare que celle des romantiques du XIXème – projette jusqu’à nous, de manière fantasmatique, son irréalité (ou sa réalité onirique, pour utiliser plutôt une expression positive) qui, sans doute, agit sur nous comme une douce sujétion esthétique chargée d’alimenter le mythe.

Et c’est ainsi que l’on peut encore, parfois, entrevoir Ophélie glisser dans l’encre à peine sèche d’un roman, l’entendre traverser une ballade de Gainsbourg ou de Johnny Hallyday, ou la voir réapparaître, naïve et pâle sur les bords d’un écran.

John William Waterhouse - Ophelia

John William Waterhouse – Ophelia

Séduit, comme au premier jour, par Ophélie retrouvée, j’ai décidé de faire en quelques billets une promenade à sa redécouverte :

  • Sur la scène où elle a pris vie, je la regarderai, couronnée de fleurs, sombrer dans la folie et dans la mort ;  je l’entendrai « murmurer sa romance ».
  • Les poètes me diront comment, « comme un grand lys » jadis elle flottait « sur l’onde calme et noire ».
  • Les peintres accrocheront sur les murs de mon musée imaginaire les tableaux qu’elle leur inspira.
  • Je suivrai au rythme des mélodies qui la racontent le courant qui l’emporte…

M’accompagnerez-vous ?

Au fil du courant

Il ne faut pas s’étonner, lorsqu’on revient d’une longue promenade sur des sentiers boueux, d’avoir les semelles crottées. Mais il arrive parfois que de précieuses pépites s’agrippent à la glaise des chaussures. Il faut alors les exposer, comme des trophées, dans la vitrine aux plaisirs, pour que chacun en profite.

En voici une ramenée de mes récentes pérégrinations : film en noir et blanc, je dirais plutôt en nuances de gris.  Un voyage romantique dans une région inconnue, au travers de ses routes, de ses quartiers et de sa campagne. On se laisse emporter comme une feuille au fil du courant dans cette errance sans but bercée par la tendresse de l’andante du concerto N°2 pour piano de Chostakovitch – merveilleusement interprété. Une douce complicité entre images et musique, où, comme en un miroir, pourraient se refléter ces vers de Baudelaire :

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Réalisateur vidéo : StarStruckFilms101

Musiciens : English Chamber Orchestra dirigé par Jerzy Maksymiuk – Piano : Dmitri Alexeev