Oh! Dis papa, dis, joue moi-z-en…

… De la trompette!

Quand j’étais, dans un passé lointain – dont il vaut mieux éviter d’évaluer la distance qui le sépare de ce jour – un petit garçon un peu bougon et capricieux, mon père, pour me dérider, me prenait sur ses genoux et scandant la mesure avec ses pieds – ce qui  très tôt me fit connaître les joies du trot – me chantait cette vieille chanson que Milton avait déjà mise à la mode bien des années plus tôt :

Oh ! dis, papa, Oh ! joue moi-z-en
D’la trompette,
D’la trompette
Comme ce doit être amusant
Joue moi-z-en, Oh ! dis joue moi-z-en
Il s’excusait en lui disant
D’un air bête,
Je l’ regrette
Mais j’ n’en joue pas j’ vais t’ dir’ pourquoi
Je suis un trompette en bois.

&

Quelques années plus tard, la trompette prit pour moi d’autres accents, beaucoup moins joyeux, hélas, comme ceux-là :

&

Et la trompette est devenue celle qui me ravit aujourd’hui, que Maurice André m’a fait aimer – pouvait-il en être autrement ?  J’en redemande, encore et encore, à la ravissante Alison Balsom qui ne cesse de mettre ses pas dans les pas du Maître incontesté de l’instrument.

Vous pourriez bien, vous aussi, y prendre goût… et dire :

« Oh!  Alison, rejoue-nous-z-en »!…
                                     « D’ la trompette… »

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Kol Nidrei (Tous les voeux)

Demain la communauté juive célèbrera « Yom Kippour », autrement appelé le « Grand Pardon ». C’est en effet le jour solennel de la repentance, considéré comme le plus saint de l’année pour l’ensemble du peuple juif. Une unique thématique anime cette journée de prières, de chômage et de jeûne : le pardon, la réconciliation.

Gottlieb-Jews_Praying_in_the_Synagogue_on_Yom_Kippur

Gottlieb – Juifs priant à la synagogue pour Yom Kippour

Ce soir, veille de Yom Kippour, les célébrations commenceront par un chant, le « Kol Nidrei » qui n’est pas à proprement parler une prière, mais plutôt une proclamation qui a pour vocation d’annuler tous les vœux prononcés de manière inconsidérée.

Par ce chant particulièrement émouvant, on efface collectivement les engagements religieux que l’on n’a pu ou ne pourra tenir. C’est l’occasion d’un moment de joie collective que recherchent même ceux parmi les croyants, qui ne sont pas très attachés à la pratique religieuse. On peut dire que c’est autour du Kol Nidrei que réside la valeur symbolique du jour de Yom Kippour.

Comme toujours dans l’esprit des « Perles d’Orphée », c’est sous l’angle profane que l’on regardera la fête religieuse à quelque confession qu’elle appartienne, et – on s’en serait douté – c’est par l’expression musicale qu’elle suscite qu’on se plaira à l’évoquer.

Et cependant, s’agissant du texte du Kol Nidrei, on ne peut pas dire qu’il soit particulièrement musical. Écrit à l’origine (assez mal connue en vérité) en araméen, il consiste essentiellement en un long article juridique définissant les conditions du pardon et de l’annulation des vœux. C’est, semble-t-il à partir du onzième ou douzième siècle qu’il s’habille, chanté par les rabbins ashkénazes du sud de l’Allemagne, d’une mélodie qui le place au premier plan des chants de cette période à la fois festive et recueillie. Le chantre entonne dès le début un pneuma très grave qui progressivement remonte tel un sanglot.

En voici une belle version (en concert) du cantor et éminent professeur de musique liturgique de la Fifth Avenue Synagogue de New-York, Joseph Malovany :

Mais si ce chant est devenu aussi célèbre, c’est peut-être parce que, comme le raconte la légende, de grands compositeurs sont souvent venus assister à la synagogue à ce genre de célébration. Et pour n’en citer qu’un, Beethoven lui-même, qui, dans les premières mesures du Quatuor en Ut dièse mineur Opus 131, fait allusion au thème sonore du Kol Nidrei.

Max Bruch (1838-1920)

Max Bruch (1838-1920)

C’est en 1880, avec Max Bruch – qui, contrairement à l’idée reçue, n’était pas juif et n’avait pas l’intention de composer une pièce spécifiquement « juive »- que la musique s’enrichit d’un splendide concerto pour violoncelle inspiré de ce moment et écrit pour la communauté juive de Liverpool.

Initialement cette œuvre portait le titre de « Adagio sur 2 Mélodies Hébraïques pour Violoncelle et Orchestre avec Harpe », dans laquelle le violoncelle figure la voix du chantre de la synagogue. Elle a naturellement fini par prendre le nom de Kol Nidrei et est devenue une des pièces majeures du répertoire des violoncellistes.

Avec les accents humains poignants qu’il sait si bien exprimer, le violoncelle, depuis chacune de ses cordes, fait monter vers nos poitrines une tension émotionnelle que peu d’œuvres savent provoquer. Lorsque de surcroît la musique fait enfler la part de foi de l’auditeur, l’émotion peut atteindre à un paroxysme.

Ici, Mischa Maisky tient l’archet…

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Se détacher du monde… Infiniment

« Pour me détacher du monde, il me suffit de porter mon attention du côté de ce qui résonne – la vérité, la pluie sur le toit d’une voiture, les mots d’amour… ou les pianos de Mozart. »

Christian Bobin

Les mots d’amour : leur écho, de très loin venu, est trop sourd désormais, et trop profonde la déchirure de mes entrailles pour que s’en forment de nouveaux.

La pluie : mes vieilles articulations rouillées ne l’apprécient guère ; elle fait languir mon âme comme un ver de Verlaine, et aux toits des voitures, depuis longtemps je préfère celui, « tranquille, où marchent des colombes ».

Quant à la vérité, la sagesse des années m’a appris à ne plus la chercher ailleurs qu’en moi-même, ce qui ne signifie en rien que je l’ai trouvée, ni que je la rencontrerai, ni même que je continuerai de courir sur le chemin des chimères…

Mais il me reste, Ô bonheur! pour me détacher du monde, porteurs de grâce et d’espoir, résonnant tout à la fois comme des mots d’amour, comme le rythme multiple de la pluie et comme l’éternelle vérité, les pianos de Mozart… Tous!

Infiniment!

Si, comme Alice son lapin, vous acceptez de me suivre pour un petit voyage sur la toile, dans cet univers magique des pianos de Mozart, nous aborderons des mondes merveilleux « faits d’astres et d’éther ».

Et d’abord celui-ci, tout entier chargé de fraîcheur juvénile et de belle espérance sous les doigts frêles de la gracieuse petite Sora :

Dans cette bulle de cristal, votre oreille sera bercée par les doux mots d’amour qu’en un chant susurré une divinité d’un souffle fera voler vers vous, sans que jamais, pourtant, la passion ne s’éteigne  :

Mollement engourdi sur le velours lustré d’un profond canapé, à l’abri, près d’une flamme pourpre, vous vous amuserez à écouter la pluie capricieuse changer ses rythmes entre les colères de l’orage :

Et enfin, recueilli comme pour recevoir une bénédiction, vous vous blottirez, heureux, dans la lumineuse vérité de la musique d’un ange :

◊◊◊

Les pianos de Mozart… Infiniment

Adieu Monsieur Dutilleux

Henri Dutilleux (1916-2013)

Henri Dutilleux (1916-2013)

Il y a huit jours disparaissait le dernier grand compositeur du XXème siècle, Henri Dutilleux. La presse dans son ensemble et le monde musical ont rendu à ce maître l’hommage qu’il méritait amplement, et pour la triste circonstance les rappels biographiques indispensables à toute nécrologie ont rempli pages de journaux et écrans de blogs. Sans doute les articles étaient-ils déjà prêts ce 22 mai dernier, car c’est à 97 ans qu’Henri Dutilleux s’est éloigné à jamais de ses partitions.

Aussi était-il inutile de faire ici, en médiocre amateur, ce que de sérieux professionnels avaient déjà réalisé. On préfèrera donc, pour obtenir une biographie complète d’Henri Dutilleux, se référer aux sites suivants :

Radio France 

IRCAM (Institut de Recherche Acoustique / Musique)

C’est pour et par sa musique que je souhaite rendre ici hommage au compositeur.

Cet admirateur de Debussy et de Ravel, dont il est aussi l’héritier, a conservé, malgré sa modernité, un réel attachement à la tonalité, même si sa proximité avec Alban Berg et ses compositions ne l’a pas entraîné dans le difficile mouvement dodécaphonique viennois qui n’a pas manqué de l’impressionner. D’aucuns disent de lui qu’il est le « dernier classique parmi les modernes », juste définition et respectueux salut à sa résistance aux outrances de son siècle.

Si le dernier géant de la musique française s’est endormi pour toujours, sa musique demeure bien vivante. La production du maître n’est certes pas pléthorique – tant s’en faut – eu égard à sa longue vie, mais elle est empreinte d’une profonde liberté exprimée par une esthétique multiple, rejetant au plus loin toute vision dogmatique. Et comme pour que la spiritualité qui habite ses œuvres se voit, en plus de s’entendre, son souci du détail et son souhait de perfection se prolonge jusqu’au graphisme soigné à l’extrême de ses partitions.

Quelques extraits pour découvrir la musique d’Henri Dutilleux ou s’en délecter encore :

Une petite pièce pour piano, sous les doigts d’Anne Queffélec : « Blackbird » (Le merle noir) – Ravel est si proche!

Le quatrième mouvement, « Miroirs » (lent et extatique), de son concerto pour violoncelle « Tout un monde lointain… » que lui commanda le célèbre violoncelliste Mstislav Rostropovitch et qui le  créa à Aix en Provence en 1970. Cette œuvre, pourtant très moderne par son caractère atonal, n’a en rien éloigné les inconditionnels du classicisme et a été reçue comme un chef d’œuvre par les amateurs de musique contemporaine.

Le titre de ce concerto est tiré d’un poème des « Fleurs du mal » de Baudelaire, « La chevelure » :

« La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
« Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
« Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !
« Comme d’autres esprits voguent sur la musique,
« Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum. »

Chacun des cinq mouvements (« Enigme » – « Regard » – « Houles » – « Miroirs » – « Hymne ») porte en exergue une citation de vers empruntés à Baudelaire, dont Dutilleux disait du poète qu’il le « hantait ».

En exergue de « Miroirs », le quatrième mouvement joué ci-dessous, sont cités quelques vers de « La mort des amants » :

« Usant à l’envi leurs chaleurs dernières,
« Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux,
« Qui réfléchiront leurs doubles lumières
« Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux. »

Marek Janowski dirige l’Orchestre de la Suisse Romande – Le violoncelliste est Xavier Phillips.

Enfin, comme un échantillon de la musique de chambre du Maître, la très belle « Sonatine pour flûte et piano » dans une interprétation – sans images – d’Emmanuel Pahud à la flûte et Eric Lesage au piano. Une conversation au phrasé à la fois délicat et brillant dans un jardin où l’on ne s’étonne pas de saluer au détour d’une haie, Claude Debussy, Maurice Ravel et même Francis Poulenc, parfois.

P.S. J’ai beaucoup écouté et ré-écouté la musique d’Henri Dutilleux cette semaine. Cette proximité particulière avec le compositeur a créé chez moi un lien « spirituel » nouveau avec sa musique, qu’aucune écoute précédente n’avait laissé supposer. Peut-être ai-je pris la mesure de l’immense part poétique de ses compositions. Chez Dutilleux, comme en écho à Verlaine, la musique est poésie et la poésie musique ; qui se plaindrait d’une aussi belle illustration de l’évidence?… Encore, en d’autres temps, m’eût-il fallu savoir ouvrir plus que les oreilles!

Si ce billet a provoqué quelque désir chez quelque lecteur de s’approcher de l’univers musical de Dutilleux, alors qu’il ou elle n’oublie pas de tendre aussi une oreille vers le concerto pour violon titré « L’arbre des songes » et dédié au grand violoniste Isaac Stern. Que l’amateur de piano s’approche du clavier pour écouter l’unique et fameuse sonate pour l’instrument, composée en 1948 et dédiée à son épouse, Geneviève Joy. Enfin, et entre autres bonheurs musicaux, que l’amoureux des voix écoute Renée Fleming (soprano) chanter « Le temps, l’horloge », œuvre composée pour elle en 2007 sur des poèmes de Jean Tardieu, Robert Desnos et Charles Baudelaire.

Henri Dutilleux : de la vraie et belle « musique française »

Main gauche

Le premier outil de l’homme et donc de l’art n’est-il pas la main ? Mais, injustice fondamentale et naturelle, nos deux mains n’ont pas les mêmes pouvoirs, caractérisées par l’inégalité de leurs performances.

Il se trouve que la plus grande partie de l’humanité est droitière – pour des raisons qui ne sont pas vraiment connues, malgré les nombreuses tentatives d’explication de certains chercheurs. Ceci revient à énoncer cette évidence, et nous en faisons chaque jour le constat, que pour la plupart d’entre nous, la main gauche est plutôt « gauche », malhabile à effectuer bien des gestes si simples pour notre dextre. A tel point que notre main « senestre » – tout est dit – est devenue le symbole universel de la maladresse.

Chopin-main gauche

Main gauche de Chopin

Pour couvrir l’étendue du clavier, les deux mains du pianiste ne lui sont pas de trop. Toutefois il arrive que les accidents de la vie le privent temporairement ou définitivement de l’usage de l’une d’elles. Et le problème se pose alors.

« Quel est le bruit d’une seule main qui applaudit ? » questionne un koan japonais.

Steinway - designed by Alma-Tadema-1887

Steinway – designed by Alma-Tadema-1887

Quand la main droite fait défaut, le pianiste va devoir jouer le chant, la mélodie, avec une main gauche, par définition moins habile, plus « faible », et habituée à tenir l’accompagnement, le plus souvent sur la partie gauche du clavier, domaine des sonorités graves et basses. Toutefois les doigts forts (pouce, index, majeur), à droite de la main gauche, resteront un atout précieux pour faire ressortir la partie mélodique, généralement jouée à droite du clavier, domaine des médiums et des aigus.

Dans le cas inverse, si la main gauche s’avérait indisponible, le pianiste serait confronté à l’extrême difficulté d’avoir à jouer la mélodie avec les doigts faibles de sa main droite et l’accompagnement avec la partie forte.

Pour cette raison, et surtout parce que l’on est souvent atteint au membre le plus sollicité, à droite donc en vertu des constats statistiques, c’est pour la main gauche qu’a été écrit le répertoire de piano pour une seule main.

Depuis un siècle et demi environ, si les compositeurs ont créé des pièces pour la seule main gauche, c’est soit par recherche d’une autre manière d’écrire pour le piano, soit pour produire des exercices sophistiqués destinés à renforcer les qualités de cette main, mais c’est essentiellement pour constituer un répertoire destiné à des pianistes dont la main droite a été rendue inopérante, paralysée par quelques maladies ou accidents ou perdue, amputée.

Ainsi, pour ne citer qu’un exemple, le plus célèbre sans doute, le « Concerto pour la main gauche » que Maurice Ravel composa en 1930 pour le pianiste Paul Wittgenstein, sur commande de celui-ci.

Issu d’une famille aisée, dont les parents avaient fréquenté assidûment les grands noms de la musique du XIXème siècle, Paul Wittgenstein, amputé du bras droit lors de la Première Guerre Mondiale, commanda une quarantaine d’œuvres pour la main gauche à divers compositeurs, dont ce fameux concerto à Ravel. Ce qui, pour la petite histoire, ne servit pas la sérénité de leurs relations, Ravel reprochant à Wittgenstein les modifications qu’il apporta à sa composition.

Les termes de l’épreuve n’en restent pas moins posés : faire chanter d’une seule main, faible, un piano, comme si deux mains servaient l’interprétation.

Tendons l’oreille, ça chante dans le coin :

A tout seigneur, tout honneur : un extrait du « Concerto pour la main gauche », au piano Pierre-Laurent Aimard.

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Chopin, étude, transcrite pour la main gauche par un habitué du genre, le pianiste et compositeur américain Léopold Godowsky (1870-1938), interprétée par le formidable pianiste canadien, Marc-André Hamelin.

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Un beau moment du romantisme éthéré d’Alexandre Scriabine (1872-1915) offert par Andréï Gavrilov.

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D’un compositeur russe peu connu, Félix Blumenfeld (1863-1931), une délicieuse étude jouée par la main gauche d’un pianiste que je découvre avec plaisir à cette occasion, Vestard Shimkus.

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La main gauche peut aussi être virtuose, comme dans cette étude du compositeur allemand Moritz Moskowski (1854-1925) interprétée par Alain Raes. Cette pièce rappelle volontiers quelque étude pour guitare de Villa-Lobos, me semble-t-il.

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Ou comme dans cette étude de Tchaïkovsky transcrite pour la main gauche par Marc-André Hamelin lui-même qui l’interprète ici.

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« Burlesque »

Dmitri Chostakovitch (1906-1975)

Dmitri Chostakovitch (1906-1975)

La Russie a toujours apprécié les affinités créatrices entre compositeur et interprète, et nombreuses sont les œuvres du XIXème ou XXème siècles qui doivent leur existence et leur essence même parfois, aux solistess pour lesquels elles ont été écrites. Ainsi Tchaïkovski et le pianiste Nikolaï Rubinstein (Trio avec piano), ainsi Prokofiev et un autre grand pianiste Sviatoslav Richter, ainsi  Chostakovitch et le célèbre Mstislav Rostropovitch (Concerto pour violoncelle) ou le légendaire David Oïstrakh (Concerto pour violon N°1). Ces deux derniers instrumentistes étaient liés d’une chaleureuse amitié avec le compositeur.

Staline et Jdanov

Staline et Jdanov

Jusqu’à sa mort en 1948, Andreï Jdanov, bras droit du violent Staline, veille sur les arts soviétiques avec rigueur, mais les thèses manichéennes et réductrices de son « réalisme socialiste » appliqué au domaine artistique lui survivent. Chostakovitch, en constant atermoiement avec le régime, entre obligation de se conformer au politiquement correct, d’une part, et le légitime désir de conserver sa liberté créatrice, d’autre part, avait pris soin de conserver cachée depuis 1948 la partition de son premier concerto pour violon, dédié à David Oïstrakh. Ce n’est qu’en octobre 1955, plus de deux ans après la mort de Staline, que l’œuvre sera donnée, avec au violon son talentueux dédicataire, et à la baguette, dirigeant l’Orchestre Philharmonique de Leningrad, le très sévère Ievgueni Mravinski.

Concerto pour violon et orchestre N°1 (Op.99)

Oïstrakh disait de sa partie, dans ce concerto, qu’elle constituait « un puissant rôle « shakespearien » qui exige du soliste un engagement émotionnel et intellectuel complet. » A l’écoute, la remarque un peu ésotérique à priori se mue en évidence.

Aussitôt après l’exposition du décor nocturne par les cordes, dès le début du premier mouvement, une méditation continue, réflexion sombre, paraissant presque improvisée, le traverse sans se laisser influencer par les changements de tempo ou les incidentes thématiques. Après le scherzo élégant du deuxième mouvement, la passacaille du troisième, en opposition complète avec le début de l’œuvre, sert de signature au compositeur. Les quatre cors, symboles du destin, résonnent dès le début du mouvement et appellent à une possible réconciliation avec la noble voix soliste. Puis une cadence, introvertie d’abord, rappelant les thèmes du concerto, s’accélère progressivement jusqu’à ce qu’éclate le dernier mouvement, « Burlesque », comme une fête, danse grinçante et agressive, qui conduit l’œuvre à son finale virtuose.

Voici ce quatrième et dernier mouvement, « Burlesque » (Allegro con brio – Presto) interprété par l’Orchestre de la Staastkapelle de Berlin dirigé par Heinz Fricke, avec en soliste le maître David Oïstrakh. Un moment d’anthologie!

Puissiez-vous partager l’enthousiasme du public du Staastoper de Berlin, ce soir là!

« Moine et voyou »… In memoriam

Francis Poulenc (1899-1963)

Francis Poulenc (1899-1963)

30 janvier 1963 : Crise cardiaque au 5 rue de Médicis à Paris – Francis Poulenc, 64 ans, est mort! La Musique est en deuil.

30 janvier 2013 : Cinquantième anniversaire de sa disparition. Formidable occasion de faire vibrer les tympans et les cœurs de ceux qui le connaissent peu ou qui ont laissé la poussière recouvrir les enregistrements de ses œuvres.

Ici pas de biographie du pianiste-compositeur, pas plus de catalogue de ses œuvres, les navigations internautiques conduisent vers de brillants exposés, savants et fort bien documentés. Plus nombreux encore à l’occasion de cette année de célébration. – Un site de référence : poulenc.fr/

Juste le désir d’exprimer l’affectueuse sympathie que je ressens depuis toujours à l’égard de sa musique, si riche et si multiple, et d’exhorter à son écoute. Pour le plaisir ; pour la beauté. Musique de « moine » et musique de « voyou ». – Le qualificatif « moine ou voyou » qui va si bien à Poulenc, lui a été donné par un critique de l’époque pour souligner les deux aspects de son œuvre :

Musique de « voyou », pleine de fantaisie, de gaité et de provocation parfois, avec lesquelles cet amoureux de la voix et de la poésie assaisonne ses mélodies, ses nombreuses partitions pour le piano, ou sa musique de chambre. (« Humoresque » pour piano, sonates pour flûte, pour violon, pour clarinette, « Bal masqué », « Fiançailles pour rire », « Les mamelles de Tirésias » etc…).

Yvonne Printemps à la création des « Chemins de l’amour »

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Un exemple de musique – virtuose – pour le piano : Horowitz joue le « Presto » (sans images)

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Concerto pour orgue – 2ème mouvement – Allegro giocoso

Musique de « moine », teintée d’une profonde spiritualité, témoignage de sa foi catholique qui inspire ses compositions de musique sacrée, comme ses « Gloria », « Salve Regina », « Stabat Mater » ou « Litanies à la Vierge noire ». Et le poignant « Dialogue des Carmélites » tiré de l’œuvre de Georges Bernanos.

« Stabat Mater » – VI (Vidit suum) – Kathleen Battle (soprano) – Seiji Osawa dirige le Boston Symphony Orchestra

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« Dialogue des Carmélites » Final – Production 1999 – Opéra du Rhin – Mise en scène : Marthe Keller 

Splendide!  ♥♥♥♥♥

Les religieuses condamnées par les autorités révolutionnaires montent à l’échafaud, une par une, Salve Regina aux lèvres. Ses sœurs exécutées, Blanche de la Force, entrée au Carmel pour chercher ses raisons d’exister, trouve enfin réponse à ses doutes et offre elle aussi son cou à la lame.

Dialogue Carmélites DVDLien vers Amazon

Mais toujours musique savante, éclectique, évoluant dans des univers aussi différents que passionnants. D’apparence parfois superficielle, elle révèle volontiers à l’auditeur attentif les trésors de ses profondeurs et les subtilités de ses charmes.

Quand j’évoque Francis Poulenc, je ne peux jamais résister au souvenir de cette anecdote que me racontait souvent un de mes très chers amis, aujourd’hui disparu depuis plus de dix ans. Etudiant au conservatoire de Paris, Jean-Claude travaillait la composition avec Nadia Boulanger (excusez du peu!). Un jour qu’il était au piano et jouait pour les oreilles expertes de son professeur, attendant ses inévitables observations, Jean-Claude sentit dans son dos que quelqu’un la rejoignait, et s’interrompit. Francis Poulenc, grand ami de Nadia Boulanger venait d’arriver et s’installait à ses côtés. Soucieux de laisser les deux musiciens à leur intimité, Jean-Claude était sur le point de se retirer, mais Nadia lui laissa juste le temps de saluer l’illustre visiteur et l’invita vivement à reprendre depuis le début l’ « Allegro de concert » de Granados qu’il interprétait avant l’interruption. Sueurs froides! Jouer devant Nadia Boulanger, soit, c’était le professeur, mais devant Poulenc… l’affaire n’était pas si simple.

Je retrouvais chaque fois dans son récit, des dizaines d’années après l’évènement, la terrible émotion qui avait dû être la sienne à l’époque, et qu’il n’est pas difficile d’imaginer. Ses doigts, je crois, réussirent à ne pas trop écorcher Granados, tant bien que mal. Cette aventure ne menaça en rien son premier prix d’harmonie.

Ils parlent de Francis Poulenc…

Simon Basinger (« Cahiers Francis Poulenc ») & Marc Korovitch (Chef d’orchestre)

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Paavo Jarvi – Directeur musical de l’Orchestre de Paris

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