Don de soi

Don de soi

Après tant de rappels frénétiques, Virginia, l’incomparable pianiste, demeura perplexe. Le public réclamait encore, il trépignait. Alors lui vint une idée : elle ôta délibérément sa robe et se remit au piano.
Ah ! Jouer du Fauré en petite chemise. Jamais elle n’avait atteint cette finesse de touche, cette légèreté…Quel délire dans la salle !
Non, non, ce n’était pas assez. Alors elle ôta sa petite chemise, son corset et ses bas, et se remit au piano.
Tous les oiseaux du désir, d’un coup d’aile, se blottirent dans son soutien-gorge.
Ah ! Jouer du Manuel de Falla en soutien-gorge. Jamais, jamais la chair et le sang n’avaient donné une telle frappe à son jeu. Les accords flambaient dans les entrailles des auditeurs.

Non, non, ce n’était pas assez.
Alors elle enleva son soutien-gorge et se remit au piano.

Un grand cri traversa la salle : « Je suis sa mère » hurlait une femme, « tout de même, je suis sa mère ! ».
Mais le public : « Encore, encore ! »
Alors, Virginia ôta son slip qu’elle jeta dans la foule comme une fleur, et se remit au piano.
Musique aussi dépouillée résonna-t-elle ainsi dans le cœur des hommes ?
Schönberg avait du génie.
Lorsque, éclatante et nue, elle salua de nouveau, l’enthousiasme, à son comble, n’était qu’une épée dirigée contre son être. Alors Virginia, sublime, se jeta tête première dans le ventre du piano. Le couvercle se rabattit sur elle dans un coup de tonnerre
Quatre hommes de main survinrent qui emmenèrent le cercueil.
                                                                                                                                                          René de Obaldia

Nu au piano

Rêve d’été

Fermez les yeux un instant et laissez-vous emporter dans la moiteur d’une chaude nuit d’été en Caroline du Sud, au cœur des Etats Unis du début des années 30. La grande dépression n’épargne personne, mais dans le contexte de l’époque, la population noire afro-américaine est particulièrement atteinte. Le statut qui lui est réservé amplifie pour elle les terribles difficultés de ces temps de crise.

Cependant dans un quartier de Charleston, à Catfish-Row, on chante, on boit plus que de raison, on fait du trafic d’alcool et de drogue, et on entend entre les éclats de voix, à espace régulier, le roulement bref et sec des dés sur le sol, scansion lancinante des parties de « craps » endiablées.

Ange au milieu des démons, Clara, une jeune maman noire, essaie d’endormir son enfant et lui chante une délicate mélodie aux accents de negro-spirituals : « Summertime ».

Vous êtes au premier acte de « Porgy and Bess », l’opéra composé par George Gershwin en 1937.

Selon la forme qu’aura prise votre rêve, vous ouvrirez les yeux dans des univers différents et pourtant si proches :

–          Vous pourriez vous trouver profondément assis dans le velours pourpre d’un fauteuil d’orchestre d’une salle de concert réputée, captivé par le charme « classique »  de Kathleen Battle interprétant la version originale de cette mélodie.

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–          Peut-être sentiriez-vous sous les fesses la fermeté des gradins d’un remuant festival de jazz, sous une pinède encore brûlante d’un jour épuisé de lumière ; votre pied droit battant le contretemps. Votre émerveillement serait partagé entre les prouesses de Satchmo à la trompette, et l’éternelle séduction de la voix chaude d’Ella. Vous les entendriez tous les deux donner la plus belle version entre mille de ce standard du jazz.

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Mais, puisque c’est un rêve, tout est possible ! Cumulons les plaisirs!