La scène du balcon

Et voilà ! A peine a-t-on dit « Scène du balcon » que déjà nos yeux pavloviens se mettent à chercher au fond du parc enveloppé dans la nuit véronaise l’ombre de Roméo se glissant sous la fenêtre de l’impossible bienaimée. Déjà nos tympans aiguisés par le mythe vibrent aux murmures de jeunes lèvres tremblantes annonçant l’inéluctable drame :

JULIET

O Romeo, Romeo! wherefore art thou Romeo ?
Deny thy father and refuse thy name ;
Or, if thou wilt not, be but sworn my love,
And I’ll no longer be a Capulet.

JULIETTE

O Roméo ! Roméo ! Pourquoi es-tu Roméo ?
Renie ton père et abdique ton nom ;
ou, si tu ne le veux pas, jure de m’aimer,
et je ne serai plus une Capulet.

Ford Madox Brown (1821-1893) - Roméo et Juliette

Ford Madox Brown (1821-1893) – Roméo et Juliette

Ah ! Vos références ne remontent pas jusqu’au lointain XVIème siècle, vous préférez le XIXème finissant. Et « la Scène du balcon », pour vous, c’est Roxane, en appui sur sa balustrade, abusée par les ombres de la nuit, tombant sous le charme de la délicate et tendre poésie d’un amoureux qui n’est pas celui qu’elle croit.

Mais, rappelez-vous tout de même que Cyrano est sujet de Louis XIII, le siècle de Shakespeare n’est pas si loin ! Et puis, croiriez-vous naïvement que les facéties brillantes d’Edmond Rostand auraient épargné le plus prestigieux de ses vieux maitres ?

Il est incontestable que le ver est aussi séduisant que le noble cœur qui le dit, dissimulé sous les voiles pudiques de la nuit.  

CYRANO

Un baiser, mais à tout prendre, qu’est-ce ?
Un serment fait d’un peu plus près, une promesse
Plus précise, un aveu qui veut se confirmer,
Un point rose qu’on met sur l’i du verbe aimer ;
C’est un secret qui prend la bouche pour oreille,
Un instant d’infini qui fait un bruit d’abeille,
Une communication ayant un goût de fleur,
Une façon d’un peu se respirer le cœur,
Et d’un peu se goûter, au bord des lèvres, l’âme !

Balcon Cyrano

Alors vous, plus jeune, plus moderne, quand on évoque « la Scène du balcon », vous vous sentez aussitôt transporté dans les rues de ce New-York de métal froid aux nuits déchirées par les sirènes et inféodées à la violence des gangs. Au milieu de ce désordre des quartiers du West Side vous avez repéré, ému, un jeune couple qui, pour échapper aux yeux de tous, se retrouve perché en haut des marches d’un escalier de secours. Aux accents harmonieux d’une composition de Léonard Bernstein, Tony et Maria se déclarent leur amour, dites-vous ?

Allez, cherchez un peu dans vos souvenirs ! Ça ne vous fait pas penser à un certain Roméo et à une certaine Juliette…? Quelques siècles plus tôt, sur un balcon – ou une fenêtre… pour les puristes ! – ?

Pour moi, ce soir, – allons savoir pourquoi ! – « la Scène du balcon » n’annonce pas de drame, toute entière baignée dans les légèretés sentimentales des bonnes vieilles comédies musicales américaines, surtout quand elles sont signées Stanley Donen.

Roméo, alias Dick – interprété par Fred Astaire, au charme et à l’élégance inaltérables – photographe de mode pour un célèbre magazine américain, a convaincu une jeune libraire new-yorkaise, Jo (Audrey Hepburn) de venir à Paris faire des photos dans une librairie typique. C’est l’occasion inespérée pour Jo de tenter de rencontrer son philosophe favori, bien plus passionnant, à son goût, que les futilités du fashion business. Dick, qui a depuis longtemps perdu ses 20 ans, s’éprend de Jo.

Ce soir, Dick joue les « Roméo ». Chanteur de charme sur le balcon de sa belle, il en descend pour devenir danseur, mime, clown, toréador, joueur de baseball, golfeur, basketteur… Tout pourvu que revienne la lumière sur le visage un peu triste de sa douce « Juliette » .

Le sourire de Jo en dit long, même le titre du film : « Funny face ».

L’altitude n’est généralement pas propice aux fins heureuses des histoires d’amour…
Quoique parfois…
Dans tous les cas notre plaisir flirte avec notre âme… Sur les hauteurs !

Une étoile est née

A Star is Born (1954) - AfficheQuelle affiche ! Quel film !

En cette année 1954 George Cukor tourne à Hollywood le « remake » d’un film de William A. Wellman,  » Une étoile est née «   de 1937. Il ne peut évidemment pas supposer le succès que recevra sa réalisation ni l’importance considérable qu’elle prendra pour le cinéma américain.

Déjà le film de Wellman recevait à sa sortie un succès public éclatant avec quatre nominations aux Oscars. Janet Gaynor, à qui était confié le rôle principal, y incarne une jeune fille de milieu modeste projetée sur le devant de la scène par un acteur célèbre en phase descendante qui décide de lui donner sa chance.

Wellman, bien que timidement compte tenu de la jeunesse de Hollywood, présente déjà, par  la dialectique d’un scénario dans lequel se côtoient déchéance et ascension, une mise en garde contre les dangers du vedettariat.

Dix-sept ans plus tard, avec le regard aiguisé de George Cukor porté sur un Hollywood nécessairement différent après le conflit mondial de 1939-1945 et les récentes outrances du maccarthisme,   » A star is born  »  version 1954 ne se contentera pas de reproduire la réserve un peu fade de son ainée malgré l’habileté du scénario. Cukor va plutôt se laisser aller à une certaine forme d’exagération ironique pour exprimer ce que beaucoup savent déjà désormais : l’attitude purement économique, particulièrement autoritaire et souvent abusive des studios envers les acteurs, et les drames humains qui quelquefois s’en suivent.

 » A star is born «  1954 – Bande annonce

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C’est un portrait à la fois cruel et magnifique de Hollywood que brosse ici le sensible réalisateur du « Roman de Marguerite Gautier » en 1937 et de  « Femmes » en 1939. Un heureux mariage en grandes pompes du mélodrame, de la fantaisie et de la comédie musicale – genres qu’affectionnait infiniment Cukor –  pour dénoncer les risques d’un monde où les apparences et les illusions tiennent lieu de vérité. Témoignage également de l’immense et fascinant talent d’une actrice à la destinée personnelle tristement hollywoodienne, Judy Garland, qui nous régale ici de sa composition sans doute la plus remarquable.

 » A star is born «  1954 –  » A man that got away « 

Version HD disponible

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Elle interprète le rôle de cette jeune fille, Esther Blodgett, rêvant d’une carrière dans le cinéma, qui, venue de sa province tenter sa chance à Hollywood, rencontre, après quelques déboires, Norman Maine, acteur célèbre sur le déclin (interprété par James Mason). Appréciant son talent et devenant inévitablement amoureux d’elle, Norman va la porter vers les sommets sous son nouveau nom de scène : Vicki Lester, et l’épouse.

Mais à l’écran, comme dans la vie, les choses ne se limitent pas à leur heureuse simplicité : Norman, qu’un caractère difficile et un goût trop prononcé pour l’alcool tiennent éloigné des engagements, continue de sombrer dans la boisson au point que Vicki décide d’arrêter en pleine ascension sa brillante carrière pour se consacrer au soutien de son mari. Il refuse ce sacrifice et met fin à ses jours. Vicki résistera à son désir de tout abandonner pour que Norman ne soit pas mort pour rien.

Dès 1932, Cukor avait, de façon prémonitoire, abordé le sujet du prix de la gloire dans le scénario à succès qu’il monta en compagnie de son ami Selznick, nouvellement venu à la tête de RKO. : « What price Hollywood ».

Son remake en 1954 de « A star is born » va totalement éclipser la version précédente de Wellman, et ne laissera que peu de place à celle de Frank Pierson en 1976, avec Barbara Streisand.

Le film qui faisait à la sortie initiale de la salle de montage plus de 260 minutes, fut, ironie du sort, et terrible déconvenue pour le metteur en scène, amputé de plus de 90 minutes pour sa distribution en salle. Cela n’empêcha pas le public et la critique de l’accueillir avec un réel enthousiasme. Il fut sept fois nommé aux Oscars de 1955 sans se voir pour autant décerner la moindre statuette, et finit toutefois par obtenir deux récompenses suprêmes aux Golden Globes la même année : Meilleur acteur de comédie musicale pour James Mason et meilleure actrice de comédie musicale pour Judy Garland. Il faut dire que tous les deux remplissent l’écran avec un formidable bonheur, et que Judy Garland à elle seule serait capable de faire danser et chanter une armée entière de mauvais coucheurs.

Avec elle on prendrait volontiers pour argent comptant le titre à la une de son journal :

 » Bright future is predicted «  (On prédit un brillant futur)

Dancing with Cyd

Pour échapper un instant aux avanies du monde qui taraudent nos blessures et crispent nos colères, il nous faut trouver des cachettes intimes où l’on permet au rêve de se vautrer dans le plaisir et la fantaisie.

Les comédies musicales américaines des années 50 sont un merveilleux moyen de se laisser emporter dans un univers où le bonheur simple nous attend à chaque coin de rue. Tout y chante la gaité, la joie de vivre et parfois la douce mélancolie des cœurs heureux. Un « disneyworld » pour adultes où les personnages rivalisent de beauté et d’élégance.

En regardant virevolter les grâces souriantes, aux allures insouciantes et simples, de ces talentueux danseurs, on se laisse glisser suavement dans ce monde magique, gouverné par la douceur de vivre et le pouvoir d’aimer. Un voyage à Cythère en images et au pas de deux.

« Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses,
Vénérée à jamais par toute nation,
Où les soupirs des cœurs en adoration
Roulent comme l’encens sur un jardin de roses »

                                                                 Baudelaire (« Un voyage à Cythère »)

C’est décidé, pour un instant je serai Gene Kelly sous le charme sexy de la belle Cyd Charisse!

Let’s dance!

Et maintenant, Fred Astaire – why not? – prêt à séduire la même Cyd Charisse… Moins sophistiquée!

I’m in love!