« Les Baricades Mistérieuses »

Comme il est curieux de constater combien une petite pièce pour clavecin composée en 1717, qui ne produit, dans son interprétation la plus longue, pas plus de 3 à 4 minutes de musique au maximum, a pu susciter à la fois tant d’intérêt, tant de fascination et provoquer tant de plaisir. Et depuis 300 ans.

Son titre, puisqu’il était de coutume d’en donner à chaque pièce en ce temps là, est à lui seul une énigme… que les siècles écoulés n’ont d’ailleurs pas vraiment aidé à résoudre, et dont le charme se renouvelle à chaque essai d’explication.

« Les baricades mistérieuses » de François Couperin.

Déjà, je vous entends, vous en fredonnez l’air. Aucun doute, c’est bien cela ! Écoutez la belle version clavecin qu’en donne Bruno Procopio : le tempo choisi et la sonorité acide de l’instrument restituent fort subtilement la fluidité grave et infinie de ce rondeau, et flattent la noblesse de sa délicate expression.

Combien d’artistes ont été inspirés par cette brève et fascinante pièce pour clavecin : des poètes comme Maurice Blanchard, Olivier Larronde ou encore Philippe Jaccottet qui la mentionne par deux fois (« La semaison » 1978 et « Ce peu de bruits » 2008), pour n’évoquer que les francophones ; des romanciers comme Paul Auster (« The music of chance » 1991 –« Moon palace » 1989 – Smoke, scénario du film en 1995), Edmond Jaloux en 1922, le romancier suédois Bengt Söderbergh en 1983 ; des cinéastes comme Sofia Coppola qui fait jouer cette musique par un claveciniste au milieu d’une réception dans son film « Marie Antoinette », ou encore Terrence Malick, en 2011 qui l’utilise pour illustrer des séquences de « The tree of life » ; et enfin, car il faut bien arrêter cette litanie qui ne demande qu’à se prolonger, des peintres comme Magritte ou plus proche de nous, l’artiste suisse Dominique Appia avec quatre tableaux sur ce thème entre 1968 et 1975, et le méditerranéen Vincent Bioulès.

Pour la petite histoire, Marcel Proust, qui, comme chacun sait, était un mélomane accompli et passionné, donnait un dîner suivi d’un concert, le 1er juillet 1907. Il n’aurait laissé le soin à personne d’établir le programme musical de la soirée et se chargea donc lui-même de l’établir minutieusement. Après avoir constaté avec satisfaction qu’il avait bien prévu des œuvres de Fauré, Chopin, Beethoven, Liszt, Schumann et Chabrier, – sérieuse affiche, pour le moins – le grand écrivain trouva opportun d’y ajouter « Les barricades mystérieuses » de François Couperin . (Anecdote rapportée par Jean-Yves Tadié dans sa biographie de Marcel Proust)

Quant aux musiciens, on n’aura aucun mal à les imaginer nombreux, du jazz au rock en passant par la composition contemporaine et les câbles des synthétiseurs, à s’être plongés dans cette troublante pièce. En 1982, Luca Francesconi compose ses « Barricades mystérieuses » pour flûte et orchestre, et en 1994, Thomas Adès écrit un arrangement pour quintette à vent et cordes du célèbre rondeau de François Couperin.

Oui, François Couperin, qu’il ne faudrait pas confondre avec son oncle distingué Louis Couperin, compositeur lui aussi pour l’orgue et le clavecin, mais de la première moitié du XVIIème, et qui aura dû attendre le milieu du XXème et la découverte tardive de certains de ses manuscrits pour obtenir la place de choix qu’il occupe aujourd’hui au panthéon français des maîtres de l’orgue.

François Couperin (1668-1733) - Artiste anonyme - Collection Château Versailles (Crédit Wikipédia)

François Couperin (1668-1733) – Artiste anonyme – Collection Château Versailles (image  Wikipédia)

François Couperin, « Le Grand », comme il a été justement surnommé, membre le plus éminent de la dynastie de musiciens à laquelle il appartient. Ce musicien d’exception en l’honneur duquel Maurice Ravel compose, quelques siècles plus tard, le fameux « Tombeau de Couperin ». Organiste titulaire à 17 ans, en 1685, de l’église Saint Gervais à Paris, tribune prestigieuse s’il en fut, et, quelques années plus tard, organiste, pour le quartier de janvier (le premier trimestre dirait-on de nos jours), à la Chapelle Royale de Louis XIV, après avoir obtenu un privilège pour ses Pièces d’orgue consistantes en deux messes, sur recommandation de Delalande lui-même, qui n’était rien moins, outre l’illustre inspirateur des œuvres chorales de Bach et de Haendel, que le premier organisateur de l’Administration musicale du roi soleil. 

Mais que sont donc ces « Barricades mystérieuses » au milieu de ce trésor baroque des œuvres majeures du Maître, telles que les Leçons des ténèbres, Psaumes, Motets et autres Messes pour orgue ou les quatre livres de Pièces pour clavecin ?

C’est un simple rondeau en Si bémol majeur qui prend place dans le 6ème ordre du Second Livre de Clavecin. – Ordre étant entendu au sens de suite de pièces musicales de même tonalité. Il est écrit en style brisé (ou style luthé), c’est à dire selon une technique propre à la musique française qui consiste à arpéger les accords de manière que soient évitées les attaques directes sur la corde, permettant ainsi de produire depuis le clavier cette fluidité de son que fait entendre le luth, par exemple.

Scott Tenant en offre une bien séduisante démonstration du fond des basses de sa guitare :

 

Au clavier, toute la pièce se joue sur la partie gauche, dans les graves, la main gauche produisant un mouvement indéfiniment répété des basses qui soutiennent la mélodie, un ostinato obsédant créant un effet circulaire hypnotique. Mais on ne saurait pour autant en déduire que la main droite est en charge de la mélodie, comme souvent, car cette mélodie est en réalité confiée aux deux mains entre lesquelles elle se partage en permanence, créant un trompe-l’œil sonore ou une sorte d’effet auditif kaléidoscopique.

C’est sans doute ce qui a fait dire à Thomas Adès que « Les Barricades mystérieuses » constituent la plus formidable leçon de composition qu’un musicien puisse recevoir, tant elles montrent comment faire naître la mélodie de l’harmonie et l’harmonie de la mélodie.

Mais que sont vraiment ces « barricades » ? Et en quoi sont-elles donc si « mystérieuses » ?

Rien, semble-t-il, à l’époque de Couperin déjà, ne permet de trouver une explication précise à ce titre énigmatique, et chaque essai paraît être plutôt une spéculation qu’une réelle définition. Certains ont voulu y voir les entraves à la communication entre les êtres, ou les cloisons qui séparent présent et avenir, vie et mort, mais ces hypothèses semblent conjectures au regard des biographes du compositeur.

D’aucuns ont imaginé poétiquement que ces barricades n’étaient autres que les cils des belles dames qui parpelégeaient en manière de séduction maintenant ainsi le doute de leurs prétendants quant à la grivoiserie de leurs regards ; d’autres, plus coquins, ont cru qu’il pouvait s’agir des sous-vêtements de ces belles… D’autres encore ont interprété le titre comme figurant les masques des bals costumés, et certains, enfin, qui se sont consacrés à l’étude détaillée de la partition, ont considéré que les syncopes constamment répétées figuraient des barres de mesure, des barricades masquées dans l’écriture musicale.

Mais, au fond, comprendre est-il si important quand il s’agit de plaisir ? La musique, quand on l’aime, se suffit à elle-même. Laissons-la donc pénétrer nos cœurs, nos esprits devraient ne s’en porter que mieux.

Les notes de la fin pour le piano de György Cziffra, plus familier, il est vrai, des œuvres de grande virtuosité, mais qui resplendit ici d’équilibre dans ce balancement circulaire infini et hypnotique si caractéristique de ces « Barricades mystérieuses ».

Peut-être nous enseignent-elles l’art subtil d’aimer les prisons secrètes de nos âmes ?

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Ce billet a été inspiré par :

L’article très documenté de Simon J. Evnine, professeur de Philosophie à l’Université de Miami

La très intéressante émission de Pierre Charvet (France Musique – 13/10/2013)

Joyeux Noël 2014

Noël

Quels meilleurs messagers de paix que Jean-Sébastien Bach et sa musique céleste pour transmettre à tous les vœux de Noël des « Perles d’Orphée » ?

Puisse chacun trouver dans cette aria angélique de cette cantate profane (« La chasse »), composée pour égayer les banquets du soir après la chasse, et fêter les princes qui les organisaient, la joyeuse sérénité qu’elle évoque et qui sied si bien au temps de Noël !

 Joyeux Noël !     Merry Christmas !

Schafe können sicher weiden,
Wo ein guter Hirte wacht.
Wo Regenten wohl regieren,
Kann man Ruh und Friede spüren
Und was Länder glücklich macht.

Les brebis peuvent paître en sécurité
Là où un bon berger veille.
Là où les souverains gouvernent avec sagesse,
On peut goûter le calme et la paix
Et c’est ce qui rend un pays heureux.

&

Les agapes de Noël terminées, les enfants épuisés de bonheur enfin endormis, les convives tous repartis ou couchés, tous repus et comblés, un dernier répit avant le sommeil de la nuit serait bienvenu, n’est-ce pas ?

Alors pourquoi ne pas s’asseoir quelques instants devant son piano et retrouver entre ses doigts la douce mélodie de cette aria, telle que l’a transcrite pour l’instrument, avec un tempo plus recueilli, le pianiste Egon Petri dans les années 50 ?

Et si l’on ne retrouve plus la clef du piano… voici une solution de remplacement. – A utiliser aussi d’ailleurs, même si, couvercle levé, le clavier offre impudiquement ses touches… Ce père Noël là – miraculé de la main droite – fait joliment chanter les cordes.

Deux comme : Un piano pour deux… Ou deux

  • Un piano pour deux

Quand on n’a qu’un seul piano pour deux, il faut bien faire avec.

Soit on joue chacun à son tour, soit on joue à quatre mains… en essayant de jouer la même partition à la même mesure, et, de préférence, au même rythme, sous peine de voir débarquer les voisins armés de seaux d’eau pour calmer l’ardeur des musiciens et de haches pour transformer l’instrument en bois de chauffage, par définition beaucoup plus silencieux.

À moins que l’on ait reçu le don de ces deux-là, complices devant un clavier – mais pas seulement – comme larrons en foire, qui s’amusent à bidouiller sans vergogne les partitions des opéras du grand Mozart. Comme ici avec l’air de Papageno dans « La Flûte Enchantée ». – Oui, vous le connaissez Papageno, c’est l’oiseleur qui apparaît à l’Acte I au son des cinq notes célèbres de sa flûte de pan, se vantant d’avoir tué le serpent qui a agressé le prince Tamino. Les trois dames d’honneur de la Reine de la Nuit, qui, elles, ont vraiment terrassé la bête, le puniront de sa prétention en le condamnant un temps au silence.

Voici comment Elizabeth et Greg s’amusent pendant quelques minutes avec les cinq notes du pauvre Papageno. On peut être persuadé que les voisins ne manqueront encore pas d’accourir sans tarder, mais cette fois les mains vides… pour pouvoir applaudir à tout rompre, bien sûr.

Posez donc stylo, livre, tablette, casserole et autre téléphone et écoutez ! Je gage que vous aurez besoin, vous aussi, de vos deux mains…

HD disponible : roue dentelée en bas à droite après démarrage de la vidéo

ou…

  • Deux pianos

Mais quand deux pianistes ont à leur disposition deux pianos, tout est changé. Chacun chez soi. Le confort, enfin. Un clavier tout entier pour soi seul, plus de bousculade, plus de risque de « s’emmêler les pinceaux »… Certes, mais si les deux pianos sont dans la même pièce, le problème reste entier : cohabitation !

Avec un peu de sérieux, et en s’oubliant de temps en temps pour écouter l’autre, les choses devraient pouvoir s’arranger.

Voyez comme nos deux jeunes turbulents et brillants pianistes, Greg et Elizabeth, sont concentrés sur leur propre clavier, tout à leur interprétation du mouvement « Allegro con spirito » de la Sonate en Ré majeur pour deux pianos du toujours très grand Wolfgang Amadeus. Ensemble parfaitement maîtrisé, allégresse et esprit, tout y est, selon les désirs du compositeur, respecté au soupir près, sauf que désormais les facéties – très réussies – sont dans le montage vidéo… Mais on ne s’en plaindra certainement pas, bien au contraire.

Ah ! Gardez toujours vos mains libres !  On ne sait jamais…

HD disponible : roue dentelée en bas à droite après démarrage de la vidéo

Anderson & Roe :

En voilà deux qui donnent envie d’être deux !

Quand Tom n’est pas là… Hiromi swingue

JerryElle a le minois espiègle de Jerry, la petite souris futée et amusante des dessins animés, qui joue des tours au gros chat Tom.

Avec ses yeux bridés et sa peau laiteuse, on a peine à croire qu’elle est la petite fille de Art Tatum et la fille de Oscar Petterson. Et, en effet, on a raison.

Mais quand elle s’assoit – pas toujours d’ailleurs, et cela n’empêche pas la question – devant un piano… on se demande comment ceux-là lui ont transmis leur talent. En tout cas, elle en a réellement hérité.

Son nom :  Hiromi Uehara.

Pianiste et compositrice japonaise. De jazz ! Improvisatrice aussi, bien sûr. Faites-vous une idée…  Et réservez-vous un peu de temps, il se pourrait bien que vous vienne une envie de vous attarder.

Hiromi nous raconte d’abord le lieu où elle aime être (« Place to be »). Paris peut-être : Debussy et Satie se cachent parfois sous ses doigts.

Romantique, nostalgique même au début de sa ballade, elle retrouve bien vite son sourire et son bonheur de vivre… Le bonheur de jouer ne l’abandonne pas.

Si vous voulez lui faire plaisir offrez lui son dessert favori, des « Choux à la crème », mais en attendant prenez celui-ci dans les oreilles. Attention votre pied droit risque fort de ne plus vous appartenir…

Et « Sicilian blue » … Le temps de déguster un « Bourbon sour » , comme au bon vieux temps du « Blue note » ou du « Village Vanguard ». Pour le plaisir!

Tom et Jerry piano