Scènes d’enfants

Vient de paraître sur « De braises et d’ombre » :

Scènes d’enfants

« J’envie cet enfant qui se penche sur l’écriture du soleil, puis s’enfuit vers l’école, balayant de son coquelicot pensums et récompenses. »
René Char – « Fureur et mystère » (1948) –
partie « Feuillets d’Hypnos » (1943-1944)
Gallimard / Poésie – 1962

Petite fille dans une rue de Paris – photographe inconnu

20 novembre :
Journée Internationale de l’Enfance

Au fond, seuls les enfants savent parler de l’enfance. Voilà qui explique sans doute que personne mieux que le poète ou le musicien, qui jamais ne la quittent, ne sait l’évoquer avec autant de pertinence, et autant de beauté.

Ce n’est certes pas un hasard si c’est au plus « enfant » des compositeurs de la musique classique, Robert Schumann, que revient le mérite d’avoir écrit les plus émouvantes partitions sur le thème de l’enfance : « Kinderszenen » (Scènes d’enfants).

Écoutons les, comme un hymne délicat aux joies insouciantes de nos jeunesses perdues, interprétées en janvier 2018 à Barcelone par la grande Martha Argerich.

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Et le baume devient poison…

« Ach, wer heilet die Schmerzen
« Des, dem Balsam zu Gift ward ? »

Goethe -« Harzreise im Winter »

Hélas, qui peut guérir la douleur
De celui à qui le baume est devenu poison ?

Goethe – Voyage dans le Harz en hiver

Ce 22 septembre 1869, à Lichtenthal, tout près de Baden-Baden, Julie Schumann, fille de Clara et Robert Schumann, épouse le comte Vittorio Amadeo Radicati di Marmorito. Johannes Brahms, fidèle et inconditionnel ami de la famille Schumann, lui offre en cadeau de mariage l’une de ses plus belles œuvres, née de la profonde déréliction dans laquelle l’a plongé l’évènement.

Quelques mois plus tôt, alors qu’elle annonçait à Johannes les fiançailles de Julie, Clara fut saisie par la grande contrariété que la nouvelle venait de provoquer chez le jeune compositeur. « Il en fut aussitôt métamorphosé et s’enferma dans sa vieille mélancolie », note-t-elle. Julie, à l’évidence, ne laissait pas Brahms indifférent, la nouvelle l’accabla.

Assurément très dépité d’avoir tu ses sentiments, Brahms devait se reprocher de s’être, une fois encore, calfeutré dans cette habituelle solitude désabusée, née sans doute d’une forme particulière de misogynie qui ne consentirait à s’effacer que devant les forces d’une passion précisément ciblée. « J’étais fait pour le cloître, disait-il quand parfois il acceptait de parler de lui-même, mais le genre de couvent qu’il m’aurait fallu n’existe pas. »

A ce point paroxystique de la déception sentimentale, Brahms entrait en fraternité sans doute avec Werther au travers de ce sentiment spectral de dénuement et d’abandon qui nimbe les rivages de la mort. Est-ce le fruit du hasard, si, en ces difficiles moments, alors même qu’il venait de terminer la composition du poignant Requiem allemand, Johannes rencontrait un poème de Goethe, « Harzreise im Winter » (Voyage dans le Harz en hiver) dont trois strophes allaient lui inspirer l’une de ses plus émouvantes compositions : la « Rhapsodie pour Alto, chœur d’hommes et orchestre » ?

Goethe par Josef Lehmkuhl

Goethe par Josef Lehmkuhl

Quelques mots nécessaires sur l’histoire de ce poème :

Avec la publication des « Souffrances du jeune Werther » en 1774, Goethe, bien malgré lui, offre à la jeunesse de son temps une sorte de bible de la désespérance amoureuse dans laquelle se reconnaissent tous les amoureux malheureux de l’époque. Nombreux sont les jeunes hommes qui, se prenant pour Werther, écrivent à Goethe, souhaitant trouver dans les réponses du poète des raisons d’espérer encore. L’un de ces jeunes déprimés, une connaissance épistolaire de Goethe, Friedrich Plessing, l’invite à venir lui rendre visite, dans la région du Harz, au centre de l’Allemagne, afin de l’aider à se défaire des idées suicidaires qui le harcèlent. Et au cours de l’hiver 1777, Goethe fait le voyage à la découverte des montagnes du Harz, et à la rencontre de son jeune correspondant qu’il commencera par aborder incognito afin de le laisser librement exprimer les causes et les formes de sa mélancolie.

Goethe écrira douze strophes qui racontent ce voyage d’hiver dans le Harz. C’est l’amorce pour le poète d’une nouvelle vision, plus philosophique, de lui-même et de son art. Trois d’entre elles (V/VI/VII) – qui forment en elles-mêmes une entité particulière – concernent sa relation avec le jeune Plessing, très déprimé, qui, réconforté par la visite du grand écrivain, finira, avec le temps, par guérir de son mal. Ainsi qu’en exprime le sincère désir Goethe dans la prière au Père d’Amour qui conclue cet ensemble.

Clara Wieck-Schumann

Clara Wieck-Schumann

C’est en découvrant la mise en musique d’une de ces strophes par un certain Reichardt que Brahms décide de composer sa « Rhapsodie », qu’il hésite d’ailleurs à éditer tant elle traduit son moi « intime », exprime ses failles et dévoile les ressorts de sa spiritualité. Mais c’est peut-être aussi pour ces mêmes raisons qu’il choisit d’en faire son cadeau de mariage à Julie.

Comme toujours, c’est à Clara qu’il réserve la primeur de ses œuvres, et c’est donc, évidemment, à Clara qu’il présente d’abord, ce jour-là, la « Rhapsodie » destinée à Julie. Il faut lire ce que Clara écrivait dans son journal, à cette date, pour percevoir combien cette composition expose à la lumière l’âme de Brahms :

« Johannes m’a présenté une pièce splendide… les mots du Voyage d’hiver dans le Harz de Goethe, pour Alto, chœur d’hommes et orchestre. Il dit que c’est « son chant nuptial pour la comtesse Julie ». Il y a bien longtemps, autant que je m’en souvienne, que je n’ai été aussi émue par la profondeur d’une souffrance exprimée par les mots et la musique. Cette œuvre me semble, ni plus ni moins que l’expression de l’angoisse de son propre cœur. Si pour une fois il pouvait parler avec cette même authenticité ! »

Cette Rhapsodie s’ouvre par une introduction orchestrale en Ut mineur – tonalité des profondeurs et des ténèbres – qui plante le décor hivernal et lugubre. La voix de contralto assène alors son angoissante question au cœur de ce paysage dramatique. Poursuivant son discours au rythme processionnaire de cet adagio, la voix laisse le soin à l’orchestre de ponctuer chaque vers comme pour amplifier la solennité du monologue.

Avec la deuxième strophe du poème, Brahms choisit un mouvement plus allant, plus lyrique aussi, pour exprimer avec toute sa sensibilité la lamentation résignée de celui que frappe ce mal romantique, enfermé dans l’impuissance de son désespoir, prisonnier tragique de sa misanthropie.

Progressivement la tonalité s’ouvre vers le majeur et avec l’entrée des chœurs pénètre la lumière de l’espérance. C’est une prière dans le style populaire cher à Brahms qui s’élève, pleine de confiance, vers le Ciel. Désormais la voix de soliste, l’orchestre et les chœurs se rassemblent, comme dans un hymne, en une communion spirituelle dominée par un sentiment d’apaisement et de sérénité.

Chant triomphal de Johannes en voie de vaincre le dépit que lui a causé le mariage de Julie ?

Réponse métaphysique à la question centrale du poème : « Qui peut guérir la douleur de celui à qui le baume est devenu poison ? » ?

Assurément, merveille de la musique ! Mahler déjà s’y profile…

Le long silence qui suit cette superbe interprétation est encore de la musique, n’est-ce pas ?

Aber abseits wer ist’s ?
Im Gebüsch verliert sich der Pfad.
Hinter ihm schlagen
Die Sträuche zusammen,
Das Gras steht wieder auf,
Die Öde verschlingt ihn.
Mais là-bas, qui est-ce ?
Son chemin se perd dans les bois
Derrière lui se referment les branchages,
L’herbe se redresse
La solitude l’engloutit.
Ach, wer heilet die Schmerzen
Des, dem Balsam zu Gift ward ?
Der sich Menschenhaß
Aus der Fülle der Liebe trank?
Erst verachtet, nun ein Verächter,
Zehrt er heimlich auf
Seinen eigenen Wert
In ungenugender Selbstsucht.
Hélas, qui peut guérir la douleur
De celui à qui le baume est devenu poison ?
De qui a bu la haine des hommes
Dans la plénitude de l’amour ?
D’abord méprisé, à présent contempteur,
Il méprise en secret le meilleur de soi
En vain égoïsme.
Ist auf deinem Psalter,
Vater der Liebe, ein Ton
Seinem Ohre vernehmlich,
So erquicke sein Herz !
Öffne den umwölkten Blick
Über die tausend Quellen
Neben dem Durstenden
In der Wüste !
S’il est dans ton psautier, Père d’Amour,
Un chant que son oreille puisse entendre,
Réconforte son cœur !
Ouvre le regard obnubilé
Sur les mille sources
Proche des assoiffés dans le désert.

Rêve d’été

Fermez les yeux un instant et laissez-vous emporter dans la moiteur d’une chaude nuit d’été en Caroline du Sud, au cœur des Etats Unis du début des années 30. La grande dépression n’épargne personne, mais dans le contexte de l’époque, la population noire afro-américaine est particulièrement atteinte. Le statut qui lui est réservé amplifie pour elle les terribles difficultés de ces temps de crise.

Cependant dans un quartier de Charleston, à Catfish-Row, on chante, on boit plus que de raison, on fait du trafic d’alcool et de drogue, et on entend entre les éclats de voix, à espace régulier, le roulement bref et sec des dés sur le sol, scansion lancinante des parties de « craps » endiablées.

Ange au milieu des démons, Clara, une jeune maman noire, essaie d’endormir son enfant et lui chante une délicate mélodie aux accents de negro-spirituals : « Summertime ».

Vous êtes au premier acte de « Porgy and Bess », l’opéra composé par George Gershwin en 1937.

Selon la forme qu’aura prise votre rêve, vous ouvrirez les yeux dans des univers différents et pourtant si proches :

–          Vous pourriez vous trouver profondément assis dans le velours pourpre d’un fauteuil d’orchestre d’une salle de concert réputée, captivé par le charme « classique »  de Kathleen Battle interprétant la version originale de cette mélodie.

&

–          Peut-être sentiriez-vous sous les fesses la fermeté des gradins d’un remuant festival de jazz, sous une pinède encore brûlante d’un jour épuisé de lumière ; votre pied droit battant le contretemps. Votre émerveillement serait partagé entre les prouesses de Satchmo à la trompette, et l’éternelle séduction de la voix chaude d’Ella. Vous les entendriez tous les deux donner la plus belle version entre mille de ce standard du jazz.

&

Mais, puisque c’est un rêve, tout est possible ! Cumulons les plaisirs!

Les délices de la Fée Dragée

A qui cette musique serait-elle inconnue? Mille fois jouée, mille fois reprise par la publicité, nouveau vecteur de diffusion de la musique « classique ».

A partir d’un conte d’Hoffmann (« Casse noisette et le Roi des souris ») repris par Alexandre Dumas, Ivan Vsevolojski et Marius Petipa écrivent le livret du ballet « Casse noisette » que met en musique Piotr Tchaïkovski à la fin du XIXème siècle.

Comme dans le célébrissime « Lac des Cygnes », l’amour est aux prises avec les forces du mal. Après quelques danses féériques de ses parents déguisés, autour de l’arbre de Noël, la petite Clara reçoit de son mystérieux oncle, un casse-noisette, en guise de cadeau. Jaloux, son frère brise l’objet aussitôt réparé par l’oncle. Clara, le met alors à l’abri, en convalescence pour la nuit, dans sa maison de poupée.

A minuit, Clara va prendre des nouvelles de son petit casse-noisette, mais les souris grattent et l’encerclent. Miraculeusement réduite à la taille de ses assaillants, Clara voit venir à son secours le Prince casse-noisette et ses troupes. Le Prince et Clara s’envolent alors au son d’une valse chantée par un chœur d’enfants pour un voyage à travers flocons et sapins. Fin de l’Acte I.

Au second acte, ce rêve féérique les conduit au cœur du Royaume des Délices. Là, la Fée Dragée leur offre un festin de danses à la gloire du café, du chocolat et autres délices. Elle exécute à leur intention un merveilleux pas de deux avec le Prince Orgeat, et termine cette offrande « chorégraphico-magique » par la célèbre « Danse de la Fée Dragée », délice suprême dont nous ne manquerons pas la dégustation de la moindre pirouette.

Régalons-nous avec Nina Kaptsova, première danseuse au Bolchoï… C’est bien le moins que nous méritons! N’est-ce pas?

Attention! La gourmandise guette!