Main gauche

Le premier outil de l’homme et donc de l’art n’est-il pas la main ? Mais, injustice fondamentale et naturelle, nos deux mains n’ont pas les mêmes pouvoirs, caractérisées par l’inégalité de leurs performances.

Il se trouve que la plus grande partie de l’humanité est droitière – pour des raisons qui ne sont pas vraiment connues, malgré les nombreuses tentatives d’explication de certains chercheurs. Ceci revient à énoncer cette évidence, et nous en faisons chaque jour le constat, que pour la plupart d’entre nous, la main gauche est plutôt « gauche », malhabile à effectuer bien des gestes si simples pour notre dextre. A tel point que notre main « senestre » – tout est dit – est devenue le symbole universel de la maladresse.

Chopin-main gauche

Main gauche de Chopin

Pour couvrir l’étendue du clavier, les deux mains du pianiste ne lui sont pas de trop. Toutefois il arrive que les accidents de la vie le privent temporairement ou définitivement de l’usage de l’une d’elles. Et le problème se pose alors.

« Quel est le bruit d’une seule main qui applaudit ? » questionne un koan japonais.

Steinway - designed by Alma-Tadema-1887

Steinway – designed by Alma-Tadema-1887

Quand la main droite fait défaut, le pianiste va devoir jouer le chant, la mélodie, avec une main gauche, par définition moins habile, plus « faible », et habituée à tenir l’accompagnement, le plus souvent sur la partie gauche du clavier, domaine des sonorités graves et basses. Toutefois les doigts forts (pouce, index, majeur), à droite de la main gauche, resteront un atout précieux pour faire ressortir la partie mélodique, généralement jouée à droite du clavier, domaine des médiums et des aigus.

Dans le cas inverse, si la main gauche s’avérait indisponible, le pianiste serait confronté à l’extrême difficulté d’avoir à jouer la mélodie avec les doigts faibles de sa main droite et l’accompagnement avec la partie forte.

Pour cette raison, et surtout parce que l’on est souvent atteint au membre le plus sollicité, à droite donc en vertu des constats statistiques, c’est pour la main gauche qu’a été écrit le répertoire de piano pour une seule main.

Depuis un siècle et demi environ, si les compositeurs ont créé des pièces pour la seule main gauche, c’est soit par recherche d’une autre manière d’écrire pour le piano, soit pour produire des exercices sophistiqués destinés à renforcer les qualités de cette main, mais c’est essentiellement pour constituer un répertoire destiné à des pianistes dont la main droite a été rendue inopérante, paralysée par quelques maladies ou accidents ou perdue, amputée.

Ainsi, pour ne citer qu’un exemple, le plus célèbre sans doute, le « Concerto pour la main gauche » que Maurice Ravel composa en 1930 pour le pianiste Paul Wittgenstein, sur commande de celui-ci.

Issu d’une famille aisée, dont les parents avaient fréquenté assidûment les grands noms de la musique du XIXème siècle, Paul Wittgenstein, amputé du bras droit lors de la Première Guerre Mondiale, commanda une quarantaine d’œuvres pour la main gauche à divers compositeurs, dont ce fameux concerto à Ravel. Ce qui, pour la petite histoire, ne servit pas la sérénité de leurs relations, Ravel reprochant à Wittgenstein les modifications qu’il apporta à sa composition.

Les termes de l’épreuve n’en restent pas moins posés : faire chanter d’une seule main, faible, un piano, comme si deux mains servaient l’interprétation.

Tendons l’oreille, ça chante dans le coin :

A tout seigneur, tout honneur : un extrait du « Concerto pour la main gauche », au piano Pierre-Laurent Aimard.

&

Chopin, étude, transcrite pour la main gauche par un habitué du genre, le pianiste et compositeur américain Léopold Godowsky (1870-1938), interprétée par le formidable pianiste canadien, Marc-André Hamelin.

&

Un beau moment du romantisme éthéré d’Alexandre Scriabine (1872-1915) offert par Andréï Gavrilov.

&

D’un compositeur russe peu connu, Félix Blumenfeld (1863-1931), une délicieuse étude jouée par la main gauche d’un pianiste que je découvre avec plaisir à cette occasion, Vestard Shimkus.

&

La main gauche peut aussi être virtuose, comme dans cette étude du compositeur allemand Moritz Moskowski (1854-1925) interprétée par Alain Raes. Cette pièce rappelle volontiers quelque étude pour guitare de Villa-Lobos, me semble-t-il.

&

Ou comme dans cette étude de Tchaïkovsky transcrite pour la main gauche par Marc-André Hamelin lui-même qui l’interprète ici.

&&&

Invitation à la valse

Bien que la valse Opus 64 N°2 en Ut dièse mineur soit une des rares valses de Chopin à avoir vocation à la danse, ce n’est pas sur le parquet lisse et brillant que je vous invite. C’est plutôt à écouter, une fois encore, cette valse, mille fois entendue.

Comme les enfants qui chaque soir, pour s’endormir rassurés, demandent à entendre le même conte, écoutons, nous aussi, la même musique qui nous raconte l’histoire éternelle du poète. La fée sera Yuja Wang, dans sa belle robe rouge.

Elle joue sans pathos, sans emphase. La simplicité de son jeu fait chanter la musique qui ne demande rien d’autre. Les états d’âme du poète vont et viennent à travers la mélodie au rythme de ses  humeurs, librement, tantôt partant  chercher au loin un souvenir enfui, tantôt laissant gronder la passion de l’instant. Tout le récit est dans la nuance.

Il y a dans cette interprétation une pudeur et une fraîcheur qui pourraient volontiers ressembler à celles de notre cher compositeur, et qui se continuent dans les expressions discrètes du fin visage de Yuja.

Et puisqu’il était question initialement d’écoute et de ré-écoute, ne lâchons pas en chemin. Ré-écoutons cette valse… par la même pianiste… âgée d’une dizaine d’années. Vous trouverez les qualificatifs tout seuls…

Une ballade…? Oui, mais la « 4ème » !

Quelques mots… Mais sont-ils nécessaires ?

La 4ème ballade :

1842-1843. Chopin est dans les années de sa pleine maturité, au sommet de son art. C’est l’époque des longs séjours heureux avec Georges Sand, à Nohant. La maladie n’a pas encore véritablement entrepris son travail dévastateur.

Au château, sur le piano du grand salon, des partitions sont étalées, fraîchement écrites ou en prochain devenir : une polonaise, quelques mazurkas, un scherzo. Sur celle, à peine achevée, qui domine le tas, on peut lire : « 4ème ballade – A Madame La Baronne C. de Rothschild ». Tonalité : Fa mineur. Elle portera le numéro d’opus 52.

Dans cette œuvre, plus que dans toute autre peut-être, Chopin fait se côtoyer le rêve doucereux du poète romantique, et les éclats du drame qui déchire le patriote polonais en exil. Une tranche de vie s’y déroule, comme celle du héros dans son épopée.

Bien que l’affirmation semble contestable, eu égard aux préférences compositionnelles du pianiste, certains, comme Schumann, ont vu dans cette ballade la mise en musique par Chopin d’un poème de son ami et compagnon d’exil, Adam Mickiewitz (Le Dante polonais). Si cela était, on ne pourrait que mieux comprendre encore la part de sensibilité polonaise qui anime cette ballade. Dans son poème, Mickiewitz évoque le sort de trois frères partis à la guerre défendre leur Pologne opprimée: le premier en revient sans son cheval, mort au combat ; le second, à son retour, découvre que son épouse a été assassinée ; le troisième, lui, a perdu sa patrie.

N’est-ce pas encore Schumann qui disait des œuvres de Chopin qu’elles étaient comme des « canons enfouis sous des fleurs » ?

L’interprétation : Kathia Buniatishvili.

Cette jeune pianiste de 25 ans, originaire de Tbilissi, réunit sous ses doigts autant de délicatesse que de puissance maîtrisée ; caresse d’un pétale ou colère de la poudre. On ne compte déjà plus à travers le monde les grandes salles de concert qui l’ont ovationnée. Certains critiques avertis voient en elle une héritière de Martha Argerich dont elle est une admiratrice passionnée.

Certes ils sont nombreux les « géants » – hélas disparus – qui ont laissé de formidables versions de cette 4ème ballade ! Nombreux aussi leurs dignes successeurs, jeunes ou moins jeunes, à en donner encore des visions d’anthologie. Alors, pourquoi Kathia plutôt que le profond Claudio Arrau, le magique Arthur Rubinstein, ou le raffiné Kristian Zimerman ? Pour sa prodigieuse jeunesse…? Parce que le succès la place déjà sur les plus hautes marches…? Parce qu’il convient de « trouver beau tout ce qui vient de loin »…?

Non! Évidemment non! Parce que, à écouter et réécouter avec un inépuisable plaisir, ce monument musical, sous mille doigts différents, il arrive qu’une interprétation s’impose, naturellement, simplement, comme celle que l’on aurait rêvé jouer soi-même… Pour un temps, tout au moins. Séduction, coup de foudre, plutôt que conscience et raison.

Dans l’interprétation très personnelle de Kathia Buniatishvili, on ressent d’abord cette spontanéité qui correspond à l’idée que l’on peut avoir d’un Chopin improvisateur ; lui qui souvent ne jouait pas une œuvre de sa composition sans avoir préalablement laissé un moment ses mains flâner sur le clavier, jusqu’à la rencontre de la tonalité attendue. Le naturel du toucher de Kathia fait oublier le travail et l’effort pour laisser imaginer que la musique s’invente sous ses doigts.

Du son charnel qu’elle offre, émane un chant sensuel, ennuagé dans une aura de mélancolie qui semble lui appartenir en propre, indépendamment de l’œuvre, et qui révèle plus encore cette opposition entre le poète et le combattant. Mais qui permet également à l’âme d’abandonner l’histoire pour un lointain voyage au bout des rêves.

En cliquant sur ce lien vous accéderez à une « playlist vidéo« d’une vingtaine d’interprétations différentes de la 4ème ballade.