24 Préludes… à la méditation

Vient de paraître sur « De braises et d’ombre » :

24 Préludes… à la méditation

« J’ai qualifié les Préludes de remarquables. J’avoue que je me les figurais autres et traités comme ses Études, dans le grand style. C’est presque le contraire : ce sont des esquisses, des commencements d’études ou, si l’on veut, des ruines, des plumes d’aigle détachées de toutes les couleurs sauvagement agencées. Mais chaque morceau présente la carte de visite d’une fine écriture perlée : « de Frédéric Chopin » ; on le reconnaît à sa… »   (Robert Schumann)

Les 24 préludes de Chopin interprétés par Yuja Wang à la Fenice de Venise le 3 avril 2017

Ω

Décidément, le piano ne devrait pas quitter la chambre  !

Ou comment 2400 personnes peuvent-elles, ensemble, d’un seul trait de musique,

« se fondre dans la caresse pour un amoureux abandon » ?

 

Lire, voir, écouter la suite . . .

Plus que 5 minutes !

Les caméras de télévision sont en place, les preneurs de son terminent leurs derniers réglages, le régisseur s’assure que tout est en ordre sur le plateau pour le récital en direct qui ne va pas tarder à enchanter les ondes. Il informe le pianiste qu’il ne lui reste plus que quelques minutes pour se chauffer les doigts… Mais tout ne va pas au mieux pour notre comédien-concertiste, Victor Borge : le deuxième thème, « più mosso », de la valse de Chopin Opus 64 N°2 en Ut dièse mineur ne passe pas, les croches accrochent à la main droite.

Il s’exerce malgré les mouvements incessants des techniciens qui s’affairent autour de lui… pour notre grand plaisir :

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Et si on écoutait cette valse sous les doigts de Yuja Wang dont Chopin aurait sans doute énormément aimé les interprétations… mais pas que…

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Alors, pour que notre concertiste en difficulté ne s’inquiète pas, rappelons-lui qu’il est toujours possible de progresser… un peu, avec beaucoup de travail.

Pour preuve Yuja Wang il y a quelques années…

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Un faubourg, un couteau, un tango… et Borges

Le tango pourvoyeur de souvenirs, nous forge
Un passé presque vrai. Dans ce faubourg perdu
C’est moi qu’on a trouvé sur le sol étendu,
Un couteau dans la main, un couteau dans la gorge.
J. L. Borges, Le tango.

Tango rueEt, même après la rudesse de cette belle et juste vision, n’aurait-t-on pas la tentation, au risque de choquer,  de détourner vers le tango quelques uns des propos que Gide notaient sur la musique de Chopin, et de dire de cette musique mythique des faubourgs de Buenos-Aires telle qu’elle est servie par Astor Piazzola, son Maître absolu, qu’elle  » propose, suppose, insinue, séduit, persuade ; qu’elle n’affirme presque jamais. » ?
A quelle vérité, d’ailleurs, pourrait prétendre le reflet d’un souvenir nostalgique dans le miroir flou d’une larme ancienne ?
N’aurait-on pas encore l’envie d’aller chercher, comme Gide pour Chopin, ces vers exquis de Paul Valéry : « Est-il art plus tendre / Que cette lenteur ? »
Même si, comment l’ignorer, chacun sait que le couteau vengeur demeure toujours à portée de la main de l’ange aux cheveux noirs et qui conduit la danse.

Le temps d’un « Hiver à Buenos-Aires »Invierno Porteño –  pour s’en laisser persuader, et se laisser séduire, par des musiciens hollandais…

Et de belle manière !

Arrangement pour trio (Piano-Violon-Violoncelle) d’une des « Cuatro estaciones porteñas »
[Porteño : Habitant de Buenos-Aires, enfant d’émigrants, né en Argentine]

Et la voix de Valeria Munarriz pour entendre chanter ce que Borges dit au Tango :

 

ALGUIEN LE DICE AL TANGO

Tango que he visto bailar
contra un ocaso amarillo
por quienes eran capaces
de otro baile, el del cuchillo

Tango de aquel Maldonado
con menos agua que barro,
tango silbado al pasar
desde el pescante del carro.

Despreocupado y zafado,
siempre mirabas de frente.
Tango que fuiste la dicha
de ser hombre y ser valiente.

Tango que fuiste feliz,
como yo también lo he sido,
según me cuenta el recuerdo;
el recuerdo fue el olvido.

Desde ese ayer, ¡cuántas cosas
a los dos nos han pasado!
Las partidas y el pesar
de amar y no ser amado.

Yo habré muerto y seguirás
orillando nuestra vida.
Buenos Aires no te olvida,
tango que fuiste y serás.

QUELQU’UN DIT AU TANGO

Tango, toi que j’ai vu danser
Contre un long crépuscule jaune,
Par tous ceux qui étaient capables
De cette danse du couteau.

Tango venu de ce ruisseau, Maldonado,
Contenant plus de boue que d’eau,
Tango qu’on sifflait en passant
Depuis le siège du chariot.

Insouciant et effronté,
Tu regardais toujours en face,
Tango qui as été la joie
D’être homme et d’avoir de l’audace.

Tango qui as été heureux
Comme je l’ai été aussi,
C’est ce que dit mon souvenir ;
Le souvenir ce fut l’oubli….

Depuis ce passé que de choses
A tous deux nous sont arrivées !
Les départs avec les chagrins
D’aimer et n’être pas aimé.

Je serai mort, tu resteras
Coulant au bord de notre vie.
Pour Buenos-Aires pas d’oubli,
Tango tu fus et tu seras.

 

La nuit 8 – La chambre des amants

 » On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière et on se dit : j’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois ; mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui.  »    Alfred de Musset

Éternels gestes de l’amour, pantomime universelle, danse rituelle spontanément éclose au fond des âges ; chorégraphie naturelle des corps, jamais apprise et cependant sue ; magie toujours recommencée et chaque fois différente d’un souffle de création unique, épiphanie du divin, fusion de deux êtres de chair dans l’indicible lumière d’une éphémère union :

Deux amants, dans l’intimité de leur chambre d’amour.

Deux exceptionnels danseurs, Lucia Lacarra et Cyril Pierre, un chorégraphe inspiré, Val Caniparoli, et un musicien (au hasard), Frédéric Chopin, et nous voilà transportés dans la chambre des amants. Désormais, grâce à eux, spectateurs émerveillés d’un pas d’amour que la pudeur du couple blotti dans sa nuit aurait encore dissimulé à la curiosité de nos regards envieux.

Aimer !

Vidéo visible en HD (roue dentelée en bas et à droite de l’image)

Triptyque d’une émotion

Comme chacun le sait désormais, les pages de ce blog sont autant de feuillets d’un journal intime offert impudiquement en partage à tous ceux qui, un instant, se complairaient à rejoindre leur auteur sur les rivages frissonnants d’une émotion ou d’une autre. Et le plus souvent cette émotion partagée n’est rien d’autre que la relation unique et univoque qui s’installe entre un évènement – au sens le plus large -, harmonieuse conjonction d’effets, et une accueillante sensibilité.

Parfois, mais rarement, chacun des effets constitutifs de cette source est aussi, en lui-même, par son expression propre, créateur d’une émotion, différente, bien que voisine ou connexe, de la sensation d’ensemble qui d’emblée nous a capté.

L’émotion qui s’est logée dans ce billet est de cette nature. En se démultipliant, elle a pris la forme d’un triptyque. La force qu’elle déploie s’abreuve à la confluence de trois sentiments distincts dont chacun, à lui seul, détient le secret d’une émotion qui lui est propre et qu’il transmet comme une variation du thème principal.

Volet gauche : la puissance maîtrisée d’une main déterminée et précise capable de s’effacer humblement devant la délicatesse et la sensibilité d’un cœur alangui qu’une autre main caresse. Exceptionnel talent d’une jeune pianiste, juste et merveilleuse interprète des partitions les plus ardues et les plus sensibles.

Panneau central : la poésie volatile et colorée du piano de Scriabin où souvent, en discret filigrane, se fait entendre l’écho d’un accent polonais tout droit venu de Nohant.

Volet droit : galbe d’une jambe élégante, courbe souple d’une épaule nue, profondeur halée d’un dos décolleté offert au regard tel un océan au rêve du voyageur : la femme. Circé ensorceleuse, inatteignable Vénus.

Encore ou bis?

Il n’est à l’évidence pas de la plus grande originalité de présenter sur son blog la vidéo d’un pianiste en scène interprétant une des œuvres les plus connues de Chopin. Il ne sera donc reproché à personne de réagir aussitôt par un long soupir, doublé, très haut ou in petto, d’un « encore !? » profondément agacé…

Sauf que dans le cas présent cet « encore » serait prématuré, et partant, l’agacement plutôt inadapté. Il y aurait en effet fort à parier qu’après écoute, « encore » change de ton et de sens, et qu’il se transforme finalement en un énorme et enthousiaste « bis! »

Pourquoi? Parce que chez ce jeune pianiste russe de 22 ans, Daniil Trifonov, il y a, comme le dit Martha Argerich – excusez du peu – dans une interview au Financial Times,

« tout et plus encore ».

L’immense dame du piano ajoute :

« Ce qu’il fait avec ses mains est techniquement incroyable. Mais c’est aussi son toucher, il possède à la fois la tendresse, la délicatesse et les attributs du diable. Je n’ai jamais rien entendu de pareil. »

Ce garçon fait chanter son clavier comme par le passé un Richter ou un Gilels. Il exprime sa joie de jouer dans une économie de moyens exceptionnelle, on dirait que ses mains sont collées sur les touches, tant son attitude est discrète, mais…

Pour compléter cette phrase restée en suspens il suffit de prêter au talent du jeune Daniil une oreille qui ne manquera certes pas de convoquer sa jumelle aussitôt les premières notes jouées. Le cœur ne devrait pas tarder à suivre. Les adjectifs dithyrambiques risquent de manquer.

 Frédéric Chopin : « Andante spianato et grande polonaise » – Opus 22

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Après cela il est de peu d’importance d’afficher le palmarès de ce pianiste d’exception. On mentionnera seulement qu’il a obtenu en 2011 deux reconnaissances pour le moins prestigieuses :

  • Concours international de piano Arthur Rubinstein à Tel Aviv  : Premier prix, prix de la meilleure performance en musique de chambre, prix de la meilleure performance dans une pièce de Chopin et prix du public.
  • Concours Tchaïkovski à Moscou : Premier prix et Grand Prix (toutes catégories confondues), prix pour la meilleure performance dans un concerto de chambre.

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Et si vous avez crié « Bis » ou « Encore » :

Daniil Trifonov joue pour vous le « Nocturne opus 62 N°1 » d’un Chopin au sommet de son art et proche de ses derniers instants.

Pièce romantique s’il en est, ce nocturne est empreint d’un profond mystère ; celui que l’on peut rencontrer sur le chemin d’une intense méditation et que les doigts coulant sur le clavier essaient de transmettre. Elle exige de l’interprète qu’il oublie la partition pour rendre à cette musique la fluidité spontanée et continue de l’improvisation si chère à Chopin.

Daniil a tout pour cela et plus encore!

Bravo!… Encore!… Bis!

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Piano que baise une main frêle

Le piano que baise une main frêle

Le piano que baise une main frêle
Luit dans le soir rose et gris vaguement,
Tandis qu’un très léger bruit d’aile
Un air bien vieux, bien faible et bien charmant
Rôde discret, épeuré quasiment,
Par le boudoir longtemps parfumé d’Elle.

Qu’est-ce que c’est que ce berceau soudain
Qui lentement dorlote mon pauvre être ?
Que voudrais-tu de moi, doux Chant badin ?
Qu’as-tu voulu, fin refrain incertain
Qui vas tantôt mourir vers la fenêtre
Ouverte un peu sur le petit jardin ?

                                                            Paul Verlaine

Paul Verlaine (1844-1896)

Paul Verlaine (1844-1896)

Main gauche

Le premier outil de l’homme et donc de l’art n’est-il pas la main ? Mais, injustice fondamentale et naturelle, nos deux mains n’ont pas les mêmes pouvoirs, caractérisées par l’inégalité de leurs performances.

Il se trouve que la plus grande partie de l’humanité est droitière – pour des raisons qui ne sont pas vraiment connues, malgré les nombreuses tentatives d’explication de certains chercheurs. Ceci revient à énoncer cette évidence, et nous en faisons chaque jour le constat, que pour la plupart d’entre nous, la main gauche est plutôt « gauche », malhabile à effectuer bien des gestes si simples pour notre dextre. A tel point que notre main « senestre » – tout est dit – est devenue le symbole universel de la maladresse.

Chopin-main gauche

Main gauche de Chopin

Pour couvrir l’étendue du clavier, les deux mains du pianiste ne lui sont pas de trop. Toutefois il arrive que les accidents de la vie le privent temporairement ou définitivement de l’usage de l’une d’elles. Et le problème se pose alors.

« Quel est le bruit d’une seule main qui applaudit ? » questionne un koan japonais.

Steinway - designed by Alma-Tadema-1887

Steinway – designed by Alma-Tadema-1887

Quand la main droite fait défaut, le pianiste va devoir jouer le chant, la mélodie, avec une main gauche, par définition moins habile, plus « faible », et habituée à tenir l’accompagnement, le plus souvent sur la partie gauche du clavier, domaine des sonorités graves et basses. Toutefois les doigts forts (pouce, index, majeur), à droite de la main gauche, resteront un atout précieux pour faire ressortir la partie mélodique, généralement jouée à droite du clavier, domaine des médiums et des aigus.

Dans le cas inverse, si la main gauche s’avérait indisponible, le pianiste serait confronté à l’extrême difficulté d’avoir à jouer la mélodie avec les doigts faibles de sa main droite et l’accompagnement avec la partie forte.

Pour cette raison, et surtout parce que l’on est souvent atteint au membre le plus sollicité, à droite donc en vertu des constats statistiques, c’est pour la main gauche qu’a été écrit le répertoire de piano pour une seule main.

Depuis un siècle et demi environ, si les compositeurs ont créé des pièces pour la seule main gauche, c’est soit par recherche d’une autre manière d’écrire pour le piano, soit pour produire des exercices sophistiqués destinés à renforcer les qualités de cette main, mais c’est essentiellement pour constituer un répertoire destiné à des pianistes dont la main droite a été rendue inopérante, paralysée par quelques maladies ou accidents ou perdue, amputée.

Ainsi, pour ne citer qu’un exemple, le plus célèbre sans doute, le « Concerto pour la main gauche » que Maurice Ravel composa en 1930 pour le pianiste Paul Wittgenstein, sur commande de celui-ci.

Issu d’une famille aisée, dont les parents avaient fréquenté assidûment les grands noms de la musique du XIXème siècle, Paul Wittgenstein, amputé du bras droit lors de la Première Guerre Mondiale, commanda une quarantaine d’œuvres pour la main gauche à divers compositeurs, dont ce fameux concerto à Ravel. Ce qui, pour la petite histoire, ne servit pas la sérénité de leurs relations, Ravel reprochant à Wittgenstein les modifications qu’il apporta à sa composition.

Les termes de l’épreuve n’en restent pas moins posés : faire chanter d’une seule main, faible, un piano, comme si deux mains servaient l’interprétation.

Tendons l’oreille, ça chante dans le coin :

A tout seigneur, tout honneur : un extrait du « Concerto pour la main gauche », au piano Pierre-Laurent Aimard.

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Chopin, étude, transcrite pour la main gauche par un habitué du genre, le pianiste et compositeur américain Léopold Godowsky (1870-1938), interprétée par le formidable pianiste canadien, Marc-André Hamelin.

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Un beau moment du romantisme éthéré d’Alexandre Scriabine (1872-1915) offert par Andréï Gavrilov.

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D’un compositeur russe peu connu, Félix Blumenfeld (1863-1931), une délicieuse étude jouée par la main gauche d’un pianiste que je découvre avec plaisir à cette occasion, Vestard Shimkus.

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La main gauche peut aussi être virtuose, comme dans cette étude du compositeur allemand Moritz Moskowski (1854-1925) interprétée par Alain Raes. Cette pièce rappelle volontiers quelque étude pour guitare de Villa-Lobos, me semble-t-il.

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Ou comme dans cette étude de Tchaïkovsky transcrite pour la main gauche par Marc-André Hamelin lui-même qui l’interprète ici.

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Invitation à la valse

Bien que la valse Opus 64 N°2 en Ut dièse mineur soit une des rares valses de Chopin à avoir vocation à la danse, ce n’est pas sur le parquet lisse et brillant que je vous invite. C’est plutôt à écouter, une fois encore, cette valse, mille fois entendue.

Comme les enfants qui chaque soir, pour s’endormir rassurés, demandent à entendre le même conte, écoutons, nous aussi, la même musique qui nous raconte l’histoire éternelle du poète. La fée sera Yuja Wang, dans sa belle robe rouge.

Elle joue sans pathos, sans emphase. La simplicité de son jeu fait chanter la musique qui ne demande rien d’autre. Les états d’âme du poète vont et viennent à travers la mélodie au rythme de ses  humeurs, librement, tantôt partant  chercher au loin un souvenir enfui, tantôt laissant gronder la passion de l’instant. Tout le récit est dans la nuance.

Il y a dans cette interprétation une pudeur et une fraîcheur qui pourraient volontiers ressembler à celles de notre cher compositeur, et qui se continuent dans les expressions discrètes du fin visage de Yuja.

Et puisqu’il était question initialement d’écoute et de ré-écoute, ne lâchons pas en chemin. Ré-écoutons cette valse… par la même pianiste… âgée d’une dizaine d’années. Vous trouverez les qualificatifs tout seuls…

Une ballade…? Oui, mais la « 4ème » !

Quelques mots… Mais sont-ils nécessaires ?

La 4ème ballade :

1842-1843. Chopin est dans les années de sa pleine maturité, au sommet de son art. C’est l’époque des longs séjours heureux avec Georges Sand, à Nohant. La maladie n’a pas encore véritablement entrepris son travail dévastateur.

Au château, sur le piano du grand salon, des partitions sont étalées, fraîchement écrites ou en prochain devenir : une polonaise, quelques mazurkas, un scherzo. Sur celle, à peine achevée, qui domine le tas, on peut lire : « 4ème ballade – A Madame La Baronne C. de Rothschild ». Tonalité : Fa mineur. Elle portera le numéro d’opus 52.

Dans cette œuvre, plus que dans toute autre peut-être, Chopin fait se côtoyer le rêve doucereux du poète romantique, et les éclats du drame qui déchire le patriote polonais en exil. Une tranche de vie s’y déroule, comme celle du héros dans son épopée.

Bien que l’affirmation semble contestable, eu égard aux préférences compositionnelles du pianiste, certains, comme Schumann, ont vu dans cette ballade la mise en musique par Chopin d’un poème de son ami et compagnon d’exil, Adam Mickiewitz (Le Dante polonais). Si cela était, on ne pourrait que mieux comprendre encore la part de sensibilité polonaise qui anime cette ballade. Dans son poème, Mickiewitz évoque le sort de trois frères partis à la guerre défendre leur Pologne opprimée: le premier en revient sans son cheval, mort au combat ; le second, à son retour, découvre que son épouse a été assassinée ; le troisième, lui, a perdu sa patrie.

N’est-ce pas encore Schumann qui disait des œuvres de Chopin qu’elles étaient comme des « canons enfouis sous des fleurs » ?

L’interprétation : Kathia Buniatishvili.

Cette jeune pianiste de 25 ans, originaire de Tbilissi, réunit sous ses doigts autant de délicatesse que de puissance maîtrisée ; caresse d’un pétale ou colère de la poudre. On ne compte déjà plus à travers le monde les grandes salles de concert qui l’ont ovationnée. Certains critiques avertis voient en elle une héritière de Martha Argerich dont elle est une admiratrice passionnée.

Certes ils sont nombreux les « géants » – hélas disparus – qui ont laissé de formidables versions de cette 4ème ballade ! Nombreux aussi leurs dignes successeurs, jeunes ou moins jeunes, à en donner encore des visions d’anthologie. Alors, pourquoi Kathia plutôt que le profond Claudio Arrau, le magique Arthur Rubinstein, ou le raffiné Kristian Zimerman ? Pour sa prodigieuse jeunesse…? Parce que le succès la place déjà sur les plus hautes marches…? Parce qu’il convient de « trouver beau tout ce qui vient de loin »…?

Non! Évidemment non! Parce que, à écouter et réécouter avec un inépuisable plaisir, ce monument musical, sous mille doigts différents, il arrive qu’une interprétation s’impose, naturellement, simplement, comme celle que l’on aurait rêvé jouer soi-même… Pour un temps, tout au moins. Séduction, coup de foudre, plutôt que conscience et raison.

Dans l’interprétation très personnelle de Kathia Buniatishvili, on ressent d’abord cette spontanéité qui correspond à l’idée que l’on peut avoir d’un Chopin improvisateur ; lui qui souvent ne jouait pas une œuvre de sa composition sans avoir préalablement laissé un moment ses mains flâner sur le clavier, jusqu’à la rencontre de la tonalité attendue. Le naturel du toucher de Kathia fait oublier le travail et l’effort pour laisser imaginer que la musique s’invente sous ses doigts.

Du son charnel qu’elle offre, émane un chant sensuel, ennuagé dans une aura de mélancolie qui semble lui appartenir en propre, indépendamment de l’œuvre, et qui révèle plus encore cette opposition entre le poète et le combattant. Mais qui permet également à l’âme d’abandonner l’histoire pour un lointain voyage au bout des rêves.

En cliquant sur ce lien vous accéderez à une « playlist vidéo« d’une vingtaine d’interprétations différentes de la 4ème ballade.