Suis-je normal, Docteur ?

Vient de paraître sur « De braises et d’ombre » :

Suis-je normal, Docteur ?

Je ne peux pas plus me passer de la musique de Jean-Sébastien Bach que je ne peux cesser de fréquenter le théâtre de Shakespeare.

— Suis-je normal, Docteur ?

Le plus souvent, lorsque je reviens d’un numineux voyage dans la lumière céleste, à califourchon sur la trompette d’un ange, auquel m’a invité le Cantor, c’est un personnage de Shakespeare qui m’accueille, l’espace d’un instant, sur le quai du retour.

— Suis-je normal, Docteur ?

[…]

Prendrez-vous votre diagnostic, cher Docteur, sans avoir rejoint un bref instant la joyeuse prière de ce chœur de Bach ? Sans avoir écouté le banquier Shylock, répondant au Marchand de Venise, brosser par quelques traits d’humour une caricature, hélas trop vraie, de ce que nous sommes ?  

— Suis-je normal, Docteur ?

Lire, voir, écouter la suite . . .

Lumière du chœur : le Cantique de Jean Racine

Vient de paraître sur « De braises et d’ombre » :

Lumière du chœur : le Cantique de Jean Racine

« L’homme désire l’éternité mais il ne peut avoir que son ersatz : l’instant de l’extase. »

Milan Kundera (« Les Testaments trahis »)

Gabriel Fauré 1845-1924

Verbe égal au Très-Haut, notre unique espérance,
Jour éternel de la terre et des cieux,
De la paisible nuit…

Lire, voir, écouter la suite . . .

Marie : Variations en forme de triptyque

« Je vous ai recommandé la dignité du scepticisme : voilà que je rôde autour de l’Absolu. Technique de la contradiction ? Rappelez-vous plutôt le mot de Flaubert : « Je suis un mystique et je ne crois en rien ». »

 Cioran (La Tentation d’exister – in Œuvres – Gallimard Quarto – P. 890)

« L’écriture est le lieu du miracle », relevait, je ne sais plus où, Christian Bobin, très inspiré par la spiritualité chrétienne, et dont la plume fait la plus grande joie de l’homme de peu de foi que je suis.
Seulement l’écriture ?  aurais-je envie de respectueusement lui répondre… sauf, alors, peut-être, à mettre une majuscule à « Écriture » !

… Et je l’inviterais, en ce jour de l’Assomption, à partager avec nous les émotions que soulève en nos diverses sensibilités, religieuses ou profanes, chaque volet de ce triptyque composé, pour la circonstance, de quelques-uns des innombrables « miracles artistiques » nés de l’admiration suscitée par Marie, mère de Jésus-Christ.

  Au centre :

Un récit multiforme depuis le Calvaire

Retable d'Issenheim 1515 - détail (St Jean soutenant Marie au pied de la croix) - Musée Unterlinden Colmar

Mathias Grünewald – Retable d’Issenheim 1515 – détail (St Jean soutenant Marie au pied de la croix) – Musée Unterlinden Colmar

[…]
Elle est debout sur le Calvaire
Pleine de larmes et sans cris.
C’est également une mère.
Mais quelle mère de quel fils !

Elle participe au Supplice
Qui sauve toute nation,
Attendrissant le sacrifice
Par sa vaste compassion.

Et comme tous sont les fils d’elle,
Sur le monde et sur sa langueur
Toute la charité ruisselle
Des sept blessures de son cœur,

Au jour qu’il faudra, pour la gloire
Des cieux enfin tout grands ouverts,
Ceux qui surent et purent croire,
Bons et doux, sauf au seul Pervers,

Ceux-là vers la joie infinie
Sur la colline de Sion
Monteront d’une aile bénie
Aux plis de son assomption.

Paul Verlaine (Sagesse XXIV – Poésie/Gallimard P.74)

Karol Szymanowski (1882-1937) : Stabat Mater op. 53
1.  Stała Matka bolejąca  (Stabat Mater dolorosa)

D’un côté :

Un hommage « chuchoté sous l’arceau »

« Aimez l’amour qui parle avec la lenteur basse
« Des Ave Maria chuchotés sous l’arceau ;
« C’est lui que vous priez quand votre tête est lasse,
« Lui dont la voix vous rend le rythme du berceau. »
Germain Nouveau (« L’amour de l’amour » in « Les poèmes d’Humilis »)

De l’autre :

Une visite, émue et émouvante, à midi

 

Il est midi. Je vois l’église ouverte. Il faut entrer.
Mère de Jésus-Christ, je ne viens pas prier.

Je n’ai rien à offrir et rien à demander.
Je viens seulement, Mère, pour vous regarder.

Vous regarder, pleurer de bonheur, savoir cela
Que je suis votre fils et que vous êtes là.

Rien que pour un moment pendant que tout s’arrête.
Midi !
Être avec vous, Marie, en ce lieu où vous êtes.

Ne rien dire, regarder votre visage,
Laisser le cœur chanter dans son propre langage,

Ne rien dire, mais seulement chanter parce qu’on a le cœur trop plein,
Comme le merle qui suit son idée en ces espèces de couplets soudains.

Parce que vous êtes belle, parce que vous êtes immaculée,
La femme dans la Grâce enfin restituée,

La créature dans son honneur premier et dans son épanouissement final,
Telle qu’elle est sortie de Dieu au matin de sa splendeur originale.

Intacte ineffablement parce que vous êtes la Mère de Jésus-Christ,
Qui est la vérité entre vos bras, et la seule espérance et le seul fruit.

Parce que vous êtes la femme, l’Éden de l’ancienne tendresse oubliée,
Dont le regard trouve le cœur tout à coup et fait jaillir les larmes accumulées,

Parce que vous m’avez sauvé, parce que vous avez sauvé la France,
Parce qu’elle aussi, comme moi, pour vous fut cette chose à laquelle on pense,

Parce qu’à l’heure où tout craquait, c’est alors que vous êtes intervenue,
Parce que vous avez sauvé la France une fois de plus,

Parce qu’il est midi, parce que nous sommes en ce jour d’aujourd’hui,
Parce que vous êtes là pour toujours, simplement parce que vous êtes Marie, simplement parce que vous existez,

Mère de Jésus-Christ, soyez remerciée !

Paul Claudel (in Œuvre poétique, Poèmes de guerre – La Pléiade, Gallimard)

Cliquer pour agrandir

Mathias Grünewald - Retable d'Issenheim (1515) - Musée Unterlinden Colmar

Mathias Grünewald – Retable d’Issenheim (1515) – Musée Unterlinden Colmar

Et le baume devient poison…

« Ach, wer heilet die Schmerzen
« Des, dem Balsam zu Gift ward ? »

Goethe -« Harzreise im Winter »

Hélas, qui peut guérir la douleur
De celui à qui le baume est devenu poison ?

Goethe – Voyage dans le Harz en hiver

Ce 22 septembre 1869, à Lichtenthal, tout près de Baden-Baden, Julie Schumann, fille de Clara et Robert Schumann, épouse le comte Vittorio Amadeo Radicati di Marmorito. Johannes Brahms, fidèle et inconditionnel ami de la famille Schumann, lui offre en cadeau de mariage l’une de ses plus belles œuvres, née de la profonde déréliction dans laquelle l’a plongé l’évènement.

Quelques mois plus tôt, alors qu’elle annonçait à Johannes les fiançailles de Julie, Clara fut saisie par la grande contrariété que la nouvelle venait de provoquer chez le jeune compositeur. « Il en fut aussitôt métamorphosé et s’enferma dans sa vieille mélancolie », note-t-elle. Julie, à l’évidence, ne laissait pas Brahms indifférent, la nouvelle l’accabla.

Assurément très dépité d’avoir tu ses sentiments, Brahms devait se reprocher de s’être, une fois encore, calfeutré dans cette habituelle solitude désabusée, née sans doute d’une forme particulière de misogynie qui ne consentirait à s’effacer que devant les forces d’une passion précisément ciblée. « J’étais fait pour le cloître, disait-il quand parfois il acceptait de parler de lui-même, mais le genre de couvent qu’il m’aurait fallu n’existe pas. »

A ce point paroxystique de la déception sentimentale, Brahms entrait en fraternité sans doute avec Werther au travers de ce sentiment spectral de dénuement et d’abandon qui nimbe les rivages de la mort. Est-ce le fruit du hasard, si, en ces difficiles moments, alors même qu’il venait de terminer la composition du poignant Requiem allemand, Johannes rencontrait un poème de Goethe, « Harzreise im Winter » (Voyage dans le Harz en hiver) dont trois strophes allaient lui inspirer l’une de ses plus émouvantes compositions : la « Rhapsodie pour Alto, chœur d’hommes et orchestre » ?

Goethe par Josef Lehmkuhl

Goethe par Josef Lehmkuhl

Quelques mots nécessaires sur l’histoire de ce poème :

Avec la publication des « Souffrances du jeune Werther » en 1774, Goethe, bien malgré lui, offre à la jeunesse de son temps une sorte de bible de la désespérance amoureuse dans laquelle se reconnaissent tous les amoureux malheureux de l’époque. Nombreux sont les jeunes hommes qui, se prenant pour Werther, écrivent à Goethe, souhaitant trouver dans les réponses du poète des raisons d’espérer encore. L’un de ces jeunes déprimés, une connaissance épistolaire de Goethe, Friedrich Plessing, l’invite à venir lui rendre visite, dans la région du Harz, au centre de l’Allemagne, afin de l’aider à se défaire des idées suicidaires qui le harcèlent. Et au cours de l’hiver 1777, Goethe fait le voyage à la découverte des montagnes du Harz, et à la rencontre de son jeune correspondant qu’il commencera par aborder incognito afin de le laisser librement exprimer les causes et les formes de sa mélancolie.

Goethe écrira douze strophes qui racontent ce voyage d’hiver dans le Harz. C’est l’amorce pour le poète d’une nouvelle vision, plus philosophique, de lui-même et de son art. Trois d’entre elles (V/VI/VII) – qui forment en elles-mêmes une entité particulière – concernent sa relation avec le jeune Plessing, très déprimé, qui, réconforté par la visite du grand écrivain, finira, avec le temps, par guérir de son mal. Ainsi qu’en exprime le sincère désir Goethe dans la prière au Père d’Amour qui conclue cet ensemble.

Clara Wieck-Schumann

Clara Wieck-Schumann

C’est en découvrant la mise en musique d’une de ces strophes par un certain Reichardt que Brahms décide de composer sa « Rhapsodie », qu’il hésite d’ailleurs à éditer tant elle traduit son moi « intime », exprime ses failles et dévoile les ressorts de sa spiritualité. Mais c’est peut-être aussi pour ces mêmes raisons qu’il choisit d’en faire son cadeau de mariage à Julie.

Comme toujours, c’est à Clara qu’il réserve la primeur de ses œuvres, et c’est donc, évidemment, à Clara qu’il présente d’abord, ce jour-là, la « Rhapsodie » destinée à Julie. Il faut lire ce que Clara écrivait dans son journal, à cette date, pour percevoir combien cette composition expose à la lumière l’âme de Brahms :

« Johannes m’a présenté une pièce splendide… les mots du Voyage d’hiver dans le Harz de Goethe, pour Alto, chœur d’hommes et orchestre. Il dit que c’est « son chant nuptial pour la comtesse Julie ». Il y a bien longtemps, autant que je m’en souvienne, que je n’ai été aussi émue par la profondeur d’une souffrance exprimée par les mots et la musique. Cette œuvre me semble, ni plus ni moins que l’expression de l’angoisse de son propre cœur. Si pour une fois il pouvait parler avec cette même authenticité ! »

Cette Rhapsodie s’ouvre par une introduction orchestrale en Ut mineur – tonalité des profondeurs et des ténèbres – qui plante le décor hivernal et lugubre. La voix de contralto assène alors son angoissante question au cœur de ce paysage dramatique. Poursuivant son discours au rythme processionnaire de cet adagio, la voix laisse le soin à l’orchestre de ponctuer chaque vers comme pour amplifier la solennité du monologue.

Avec la deuxième strophe du poème, Brahms choisit un mouvement plus allant, plus lyrique aussi, pour exprimer avec toute sa sensibilité la lamentation résignée de celui que frappe ce mal romantique, enfermé dans l’impuissance de son désespoir, prisonnier tragique de sa misanthropie.

Progressivement la tonalité s’ouvre vers le majeur et avec l’entrée des chœurs pénètre la lumière de l’espérance. C’est une prière dans le style populaire cher à Brahms qui s’élève, pleine de confiance, vers le Ciel. Désormais la voix de soliste, l’orchestre et les chœurs se rassemblent, comme dans un hymne, en une communion spirituelle dominée par un sentiment d’apaisement et de sérénité.

Chant triomphal de Johannes en voie de vaincre le dépit que lui a causé le mariage de Julie ?

Réponse métaphysique à la question centrale du poème : « Qui peut guérir la douleur de celui à qui le baume est devenu poison ? » ?

Assurément, merveille de la musique ! Mahler déjà s’y profile…

Le long silence qui suit cette superbe interprétation est encore de la musique, n’est-ce pas ?

Aber abseits wer ist’s ?
Im Gebüsch verliert sich der Pfad.
Hinter ihm schlagen
Die Sträuche zusammen,
Das Gras steht wieder auf,
Die Öde verschlingt ihn.
Mais là-bas, qui est-ce ?
Son chemin se perd dans les bois
Derrière lui se referment les branchages,
L’herbe se redresse
La solitude l’engloutit.
Ach, wer heilet die Schmerzen
Des, dem Balsam zu Gift ward ?
Der sich Menschenhaß
Aus der Fülle der Liebe trank?
Erst verachtet, nun ein Verächter,
Zehrt er heimlich auf
Seinen eigenen Wert
In ungenugender Selbstsucht.
Hélas, qui peut guérir la douleur
De celui à qui le baume est devenu poison ?
De qui a bu la haine des hommes
Dans la plénitude de l’amour ?
D’abord méprisé, à présent contempteur,
Il méprise en secret le meilleur de soi
En vain égoïsme.
Ist auf deinem Psalter,
Vater der Liebe, ein Ton
Seinem Ohre vernehmlich,
So erquicke sein Herz !
Öffne den umwölkten Blick
Über die tausend Quellen
Neben dem Durstenden
In der Wüste !
S’il est dans ton psautier, Père d’Amour,
Un chant que son oreille puisse entendre,
Réconforte son cœur !
Ouvre le regard obnubilé
Sur les mille sources
Proche des assoiffés dans le désert.

« I have a dream… »

Oui, je fais ce rêve de voir et d’entendre un jour le peuple de France, conduit par la seule baguette d’un chef d’orchestre, réuni par la musique dans tous les coins du pays, autour de son unique drapeau, chanter d’un seul chœur en liesse, fier et enthousiaste,  « Tu ne marcheras plus tout seul », comme le font les anglais, ici en 2013 avec la merveilleuse Joyce Di Donato, à la fin du concert annuel des « Proms » au Royal Albert Hall de Londres. (Et ils ne chantent pourtant pas encore le « Rule Britannia », ni même le « God Save The Queen »…).

Un chant de paix, pour tous, et surtout contre personne ; loin des temples, sans ballon, sans fusil, sans victoire, sans défi, sans vengeance ; un chant, tout simplement pour chanter… ensemble.

« Seule l’utopie du futur réconforte contre le pessimisme de l’Histoire » (Elisabeth Badinter)

Le chant commence à 2’40

Mélodie extraite de la comédie musicale, « Carousel »  (Carrousel en français) de Richard Rogers et Oscar Hammerstein (1945).

Quand tu marches à travers une tempête, garde la tête haute
Et n’aie pas peur du noir
A la fin de la tempête se trouve un ciel d’or
Et le doux chant d’une alouette
Marche à travers le vent
Marche à travers la pluie
Même si tes rêves ont été ballottés et soufflés au loin
Marche, marche avec l’espoir au cœur…

Et tu ne marcheras jamais seul

Elévation

C’est le 15 août!

L’apogée du temps des vacances pour la plupart.

Pour certains d’entre nous c’est aussi la fête de Marie, devenue l’Assomption, un des dogmes de l’Église catholique, célébrant l’élévation de la mère de Jésus vers les cieux.

La Pietà - Michel Ange 1499

La Pietà – Michel Ange 1499

Pour l’auteur de ce billet, une occasion toute profane de naviguer au milieu des merveilles musicales innombrables qu’a inspirées Marie, Vierge donnant naissance à l’enfant Jésus et Mère douloureuse, spectatrice éplorée des tortures infligées à son fils.

Stabat Mater Dolorosa (Dvoràk)

Par delà la profondeur religieuse et la simplicité de la prière qu’exprime cet extrait du Stabat Mater de Dvoràk, – « Eia mater, fons amoris »  (Elle, la mère, source d’amour) -, les images de presse regroupées dans cette vidéo transforment cet hommage individuel et sacré à la Mère douloureuse de Jésus torturé, en un hommage collectif et humain au courage de toutes les mères déchirées par le malheur de leurs enfants.

La mère, source d’amour, se tient toujours debout dans la douleur.

Eia Mater, fons amoris,           Ô Mère, source de tendresse,
me sentire vim doloris            Fais-moi sentir grande tristesse
fac, ut tecum lugeam.             Pour que je pleure avec toi.

Ω

A toutes les époques, qu’ils fussent investis par la foi et pénétrés d’esprit religieux, ou qu’ils se fussent tenus, pour diverses raisons, éloignés des églises, les compositeurs de musique ont écrit en hommage à Marie des partitions envoûtantes de beauté, et pas toujours nécessairement inscrites dans le cadre d’œuvre sacrée.

Nous connaissons tous pour les avoir mille fois entendus, voire même chantés, les Ave Maria de Gounod et de Schubert.

Croyants ou non croyants, nous nous sommes, au moins une fois, spontanément recueillis, aux premiers accents d’un chœur entonnant un Ave Maris Stella de Bach, de Grieg, de Liszt ou de leurs illustres prédécesseurs, Guillaume Dufay ou Claudio Monteverdi.

Quelle poitrine, gonflée de foi ou simplement d’humanité, ne s’est-elle pas sentie étreinte par l’angélique duo contralto/soprano qui ouvre le merveilleux Stabat Mater de Pergolèse? Quelle peau ne s’est-elle pas tendue, glacée, au souffle du Stabat Mater de Vivaldi? Quel poil ne s’est-il pas dressé dès les premiers accords bouleversants des basses qui débutent celui de Poulenc?

C’est une immense vertu de la musique, entre autres, que de savoir réunir au delà des croyances et des convictions, même quand les thèmes qui l’ont inspirée trouvent leur source dans la pensée religieuse. La vraie religion ne serait-elle pas la musique elle-même, capable de rassembler les êtres sous la bannière unique de l’émotion tout droit sortie d’un chant soufi, d’un lamento séfarade, d’un Sanctus chrétien ou des afflictions sentimentales d’un musicien génial?

Pour nous séduire la beauté se suffit à elle-même.

C’est cette beauté que souhaite partager ce billet, dans l’esprit profane qui seul l’anime. Beauté contenue dans des pages musicales peu jouées ou peu connues, prières ou hommages compassionnels à la Vierge Marie, et auxquelles, bien évidemment, chacun donnera la dimension intérieure qu’il souhaitera leur accorder.

Puissent-elles simplement nous illuminer de leur spirituelle splendeur…

… Et nous élever un peu!

Ω

Ave Maria piena di grazia (Otello de Verdi)

Cette prière à la Vierge Marie est ici chantée par Desdémone (Sonya Yoncheva), épouse d’Otello, dans les derniers moments qui précèdent la tragédie de l’opéra de Giuseppe Verdi.

Le complot ourdi par Iago a consisté à faire croire à l’influençable Otello que Desdémone et Cassio sont épris l’un de l’autre. Le drame est sur le point de s’accomplir, Otello ayant menacé de tuer son épouse si la relation infidèle était avérée. Seule dans sa chambre, Desdémone pressent l’inéluctabilité de l’instant tragique, et implore une dernière fois la Vierge dans un Ave Maria superbe de finesse et de sensibilité, dont l’expression de sincérité serait capable de convertir le plus incroyant d’entre tous.

Ω

Ave Maria (dit de Caccini)

En réalité le compositeur de ce très beau moment est Vladimir Vavilov, un guitariste et luthiste russe du XXe siècle – il est mort en 1973.

En 1970 il écrit et publie cette œuvre en l’attribuant à Giulio Caccini, compositeur de la deuxième moitié du XVIe. Vavilov est assez coutumier du fait et attribue parfois des partitions écrites par lui à quelques lointains prédécesseurs, sans se soucier d’ailleurs de vérifier que le style de composition est en accord avec l’époque choisie.

Il n’empêche que le succès qu’a connu cet Ave Maria, de Caccini ou de Vavilov, n’est pas immérité. Il suffit, pour s’en convaincre avec plaisir d’écouter l’interprétation de la soprano japonaise Sumi Jo.

Ω

Ave Maria de Mascagni

Adapté du célèbre « Intermezzo » de l’opéra vériste que Pietro Mascagni écrivit avec succès en 1890, « Cavalliera rusticana », cet Ave Maria retrouve avec les interprètes modernes un regain de popularité.

Pour le découvrir ou l’apprécier encore, il suffit de se laisser envahir par la voix et le charme de Elina Garanca :

Ave Maria, Madre Santa,                                   Je vous salue Marie, Sainte Mère,
Sorreggi il piè del misero che t’implora,      Guidez les pas du malheureux qui vous supplie
In sul cammin del rio dolor                               Le long du chemin de douleur amère
E fede, e speme gl’infondi in cor.                    Et emplissez les cœurs de foi et d’espérance.

Ω

Ave Maria, Madre de Dios de William Gomez

Encore une splendide proposition de voyage vers le plus haut des cieux, avec la ravissante soprano russe Olga Zinovieva qui chante depuis les graviers brûlés du chemin cette incantation à la Vierge Marie composée par le jeune salvadorien William Gomez, âgé aujourd’hui de 28 ans.

Un bonheur!

ΩΩΩ

Va pensiero!

L’objet de ce blog, comme chacun l’aura compris en parcourant ses billets, n’est aucunement de participer à la vie politique, ni de commenter d’ailleurs les options du monde actuel aussi perturbé et perturbant soit-il. Dès le début, et sans une once d’hésitation, le parti – naïf, peut-être, au regard de certains – a été pris de tourner les sens vers d’autres sensibilités, pour y puiser à loisir la part intemporelle des émotions exprimées ou suscitées par des œuvres dont leurs créateurs, souvent, ne pouvaient imaginer la portée. Mais surtout pour tenter d’échapper à « l’épaisseur de vulgarité », comme le disait Baudelaire, qu’a acquise notre monde.

Parfois l’émotion impose que l’on franchisse la frontière de sa réserve.

Ainsi me suis-je senti en devoir de relayer l’évènement relaté ici vers ceux qui me font l’amitié de venir régulièrement sur ces pages chercher un peu de l’âme immortelle d’Orphée. Pourquoi? Parce que j’ai vivement perçu que cette âme à laquelle nous devons tant, en conscience ou inconsciemment, était vraiment menacée. Partout.

Voici les faits :

Giuseppe Verdi (1813-1901)

Giuseppe Verdi (1813-1901)

En mars 2011, l’Italie fêtait les 150 ans de son unification – dans une ambiance plutôt divisée -, et à cette occasion était donnée à l’opéra de Rome une représentation de « Nabucco » de Giuseppe Verdi, sous la baguette prestigieuse du chef Riccardo Muti. Cette œuvre évoque l’esclavage des juifs à Babylone et trouve un point culminant avec le célèbre Chœur des esclaves, « Va pensiero »,  qui revêt un caractère symbolique fort pour les italiens – sous le joug de l’occupation autrichienne au moment où Verdi, acteur important de l’indépendance, le composait.

Quand on sait à quel niveau se situe l’opéra dans le cœur des italiens, ce qui suit est édifiant.

Voici la vidéo de l’évènement : In italiano! Certo!

Et le récit, en français, tel que je l’ai reçu.

« Avant la représentation, Gianni Alemanno, le maire de Rome, est monté sur scène pour prononcer un discours dénonçant les coupes dans le budget de la culture du gouvernement. Et ce, alors qu’Alemanno est un membre du parti au pouvoir et un ancien ministre de Berlusconi.

Cette intervention politique, dans un moment culturel des plus symboliques pour l’Italie, allait produire un effet inattendu, d’autant plus que Sylvio Berlusconi en personne assistait à la représentation…
Repris par le Times, Riccardo Muti, le chef d’orchestre, raconte ce qui fut une véritable soirée de révolution : « Au tout début, il y a eu une grande ovation dans le public. Puis nous avons commencé l’opéra. Il se déroula très bien, mais lorsque nous en sommes arrivés au fameux chant « Va Pensiero », j’ai immédiatement senti que l’atmosphère devenait tendue dans le public. Il y a des choses que vous ne pouvez pas décrire, mais que vous sentez. Auparavant, c’est le silence du public qui régnait. Mais au moment où les gens ont réalisé que le « Va Pensiero » allait démarrer, le silence s’est rempli d’une véritable ferveur. On pouvait sentir la réaction viscérale du public à la lamentation des esclaves qui chantent : « Oh ma patrie, si belle et perdue ! ».

Alors que le chœur arrivait à sa fin, dans le public certains s’écriaient déjà : « Bis ! » Le public commençait à crier « Vive l’Italie ! » et « Vive Verdi ! » Des gens du poulailler commencèrent à jeter des papiers remplis de messages patriotiques, certains demandant « Muti, sénateur à vie ».

Bien qu’il l’eût déjà fait une seule fois à La Scala de Milan en 1986, Muti hésita à accorder le « bis » pour le « Va pensiero ». Pour lui, un opéra doit aller du début à la fin. « Je ne voulais pas faire simplement jouer un bis. Il fallait qu’il y eût une intention particulière.  », raconte-t-il.

Mais le public avait déjà réveillé son sentiment patriotique. Dans un geste théâtral, le chef d’orchestre s’est alors retourné sur son podium, faisant face à la fois au public et à M. Berlusconi, et voilà ce qui s’est produit :

[Après que les appels pour un « bis » du « Va Pensiero » se sont tus, on entend dans le public : « Longue vie à l’Italie ! »]

Le chef d’orchestre Riccardo Muti : – Oui, je suis d’accord avec ça, « Longue vie à l’Italie » mais…

[Applaudissements]

Muti :– Je n’ai plus 30 ans et j’ai vécu ma vie, mais en tant qu’Italien qui a beaucoup parcouru le monde, j’ai honte de ce qui se passe dans mon pays. Donc j’acquiesce à votre demande de bis pour le « Va Pensiero » à nouveau. Ce n’est pas seulement pour la joie patriotique que je ressens, mais parce que ce soir, alors que je dirigeais le Chœur qui chantait « O mon pays, beau et perdu », j’ai pensé que si nous continuons ainsi, nous allons tuer la culture sur laquelle l’histoire de l’Italie est bâtie. Auquel cas, pour nous, notre patrie, serait vraiment « belle et perdue ».

[Applaudissements à tout rompre, y compris des artistes sur scène]

Muti : Depuis que règne par ici un « climat italien », moi, Muti, je me suis tu depuis de trop longues années. Je voudrais maintenant… Nous devrions donner du sens à ce chant ; comme nous sommes dans notre Maison, le théâtre de la capitale, et avec un Chœur qui a chanté magnifiquement, et qui est accompagné magnifiquement, si vous le voulez bien, je vous propose de vous joindre à nous pour chanter tous ensemble.
C’est alors qu’il invita le public à chanter avec le Chœur des esclaves.

«J’ai vu des groupes de gens se lever. Tout l’opéra de Rome s’est levé. Et le Chœur s’est lui aussi levé. Ce fut un moment magique dans l’opéra. »
« Ce soir-là fut non seulement une représentation du Nabucco, mais également une déclaration du théâtre de la capitale à l’attention des politiciens. » »