J’ai assez

Après un voyage, petit ou grand, au moment où, rentré chez moi, je me pose lourdement sur mon canapé, heureux de ces retrouvailles égoïstes avec mon univers, je voudrais pouvoir chanter la plénitude de mon plaisir.

Je me ferais accompagné d’un hautbois léger et mélodieux qui m’emporterait au bout des cieux et je chanterais d’une voix chaude et profonde la satisfaction de posséder le peu qui est mien – dans la langue de Bach, bien sûr.

Mais voilà, l’allemand m’est hélas étranger, je n’ai pas d’ami hautboïste et mon chant ne ferait pas plus apparaître de belle à son balcon (sauf peut-être avec une bassine d’eau froide) qu’il n’obligerait un Ulysse à s’enchaîner au mât de son navire.

Alors je ferme les yeux… et j’écoute… (la ferveur de la foi en moins)

J’écoute à en pleurer de bonheur.

Ich habe genug  (j’ai assez)

Dessin dans le ciel

Claude Roy (1915-1997)

Claude Roy (1915-1997)

Dessin dans le ciel

(texte écrit par Claude Roy pour Serge Reggiani)

Si vous voulez savoir où je suis
Comment me trouver, où j’habite
C’est pas compliqué
J’ai qu’à vous faire un dessin
Vous n’pouvez pas vous tromper

Quand vous entrez dans la galaxie
Vous prenez tout droit entre Vénus et Mars
Vous évitez Saturne, vous contournez Pluton
Vous laissez la Lune à votre droite
Vous n’pouvez pas vous tromper
Quand vous verrez Jupiter, tournez dans les grands
Terrains vagues d’espace
Des spoutniks, des machins
Des trucs satellisés
Des orbites abandonnées
La fourrière d’en haut
La ferraille du ciel
C’est déjà la banlieue
La banlieue de la planète
Où je passe le temps
Vous continuez tout droit
Là, vous verrez tourner une boule
Pleine de plaies, pleine de bosses
C’est la Terre, j’y habite
Vous n’pouvez pas vous tromper

Vous vous laissez glisser le long du Groënland
Qui fait froid dans l’dos
Attention! Ça dérape…
Vous prenez à gauche par la mer du Nord
Et puis à droite par la Manche
Et là, vous verrez un machin
Qui ressemble à la tête d’un bonhomme
En forme d’hexagone
Avec un très grand nez
Un nez qui n’en finit plus
Un nez qui respire la mer
Un nez, un nez en forme de Finistère
C’est la France, j’y habite
Vous ne pourrez pas vous tromper

Vous continuez tout droit
Jusqu’à un fleuve blond
Qui s’appelle la Loire
Les yeux couleur de sable
Vous le prenez à gauche
Et puis à droite, et puis tout droit
Et quand vous êtes là
Quand vous êtes là
Demandez la maison
Tout l’monde nous connaît
Vous n’pouvez pas vous tromper
Elle a les yeux comme ceci
Et les cheveux comme cela
Il y a sa bouche qui est là
Et son sourire juste au coin
Elle est toujours là où je suis
Je suis toujours là où elle est
Elle est la lampe, elle est l’horloge
Mon feu de braise, mon lieu-dit
Elle est ma maison, mon logis
Et de toute façon quand vous aurez vu son sourire
Vous ne pourrez pas vous tromper

Parce que… Parce que…
Parce que… C’est là!

Enfin seul!

Tout seul!… Enfin!… La liberté !
L’exquise liberté…
Le silence absolu… Le repos bien-aimé…
Le calme où rien ne vibre…
En vérité,
Je n’ai vraiment l’impression que je suis libre
Que lorsque je suis enfermé.
Ah! Que c’est bon de s’enfermer!…
Et « s’enfermer », d’ailleurs, n’est pas du tout le terme.
Lorsque je fais tourner la clef
Ce n’est pas moi qui suis bouclé
Ce sont les autres que j’enferme !
Certes, il me semble
Qu’en faisant ça… je les enferme
Tous ensemble!
Il faut pouvoir ainsi s’évader à sa guise.
On a besoin
D’avoir son coin,
L’endroit clos où jamais l’âme ne se déguise,
Le petit coin
Tout prêt,
Très près,
Et dans lequel on est très loin.
Là, je suis vraiment seul !…  je peux gesticuler
Je peux fumer… je peux bâiller…
Je pourrais même travailler
Si j’en avais envie. Et puis, je peux parler
Je peux parler tout haut…
Je peux faire « Oh! Oh! »…
Réciter le monologue de Charles Quint :
« Charlemagne, pardon…ces voûtes solitaires…»
M’apercevoir que, de ces vers, je n’en sais qu’un…
Alors, ma foi, me taire.
C’est aussi très bon de se taire…
Je peux m’imaginer les choses les plus folles :
Que je n’ai qu’un seul œil…que je suis Espagnol…
Qu’un orchestre lointain
Pour moi tout seul joue un air tendre   …
Et me l’imaginer jusqu’au point de l’entendre!
Je peux parcourir un bouquin…
Pendant quelques instants… ne pas le refermer…
Respirer une rose…
Tout doucement me promener…
De long en large et tout en pensant à des choses…
Sourire en me voyant passer devant la glace…
Me regarder sévèrement … dire… : « Hum! Tout passe! »
Puis m’asseoir un instant… (…)
Me souvenir
De mon passé…
Puis me tourner vers l’avenir
Et me dire : « Demain… ? »
En songeant que j’ai fait la moitié du chemin,
Je peux,
Si je le veux,
Pleurer même au besoin sans trop me retenir
Et sans trop me forcer…
Et puis je peux penser.
Pour bien penser, faire le noir…
Mettre ma main sur mes deux yeux… ne plus rien voir.
Regarder bien au fond de moi-même… évoquer
Ma Volonté, ma Conscience et ma Mémoire…
Et puis aussi Ma Fantaisie! (…)
Oui, les voilà… les voilà bien toutes les quatre !
Ma Conscience à la fenêtre est accoudée
Avec son teint d’albâtre
Et son air de bouder…
Ma Volonté sur le divan s’est assoupie
Dans sa robe grisâtre…
Ma Fantaisie est accroupie
Auprès de l’âtre…
Et tandis
Qu’elle noue en riant les franges du tapis,
À mon oreille bien tendue
Ma Mémoire déjà me dit: « Te souviens-tu ? »
Ah! Que c’est bon d’être tout seul avec soi-même!
C’est que, voyez-vous, je vous aime
Toutes les quatre également.
Bien que ce soit pourtant de diverses façons:
Toi, parce que jamais, Mémoire, tu ne mens.
Toi, parce que jamais, Conscience, tu n’as tout à fait tort,
Ni tout à fait raison…
Toi, parce qu’en toute saison, ma chère Volonté, tu dors !
Et toi, ma Fantaisie, parce que je t’adore (…).

Sacha Guitry