Et pourtant, infiniment… il chante !

Vient de paraître sur « De braises et d’ombre » :

Et pourtant, infiniment… il chante !

« J’écris des morceaux de piano dans mes moments de loisirs … en fait, le piano ne m’intéresse pas parce qu’il ne peut pas chanter. »

Jean Sibélius (1865-1957)

Qui, après avoir écouté l’œuvre de Jean Sibelius pour le piano, pourrait accorder quelque crédit à ce propos tenu par le grand compositeur finlandais lui-même à son élève Bengt von Törne à la fin des années 1930 ? Sans doute était-ce pour lui…

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Rue des artistes – Artistes des rues

 » Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
 » Où tout, même l’horreur, tourne aux enchantements…  »                                                                                               ( Baudelaire –  » Les petites vieilles  » )

Street-Art-Paris - David Walker

Street-Art-Paris – David Walker

Plus trop d’enchantement au détour de nos rues ! Le plus souvent, hélas, inutiles balafres sur les murs et les portes, des tags hideux signent le rien violent d’égos désespérés. Les cœurs sont effacés, brisées les flèches qui les transperçaient, noircies de haine les initiales qui les faisaient souvenirs de bonheurs éphémères.

Désormais, bien souvent, dans nos vieilles capitales, droguées de bruit, et de tout et de trop, c’est en horreur que tourne ce qui jadis était enchantement.

Et pourtant, quelquefois, sur une place piétonnière, un sourire, une acrobatie, un mime ou une danse. Et la ville s’éclaire des lumières d’un geste, du regard amoureux d’une marionnette, des jongleries d’un clown, des facéties d’un magicien : ils sont venus, les artistes des rues, égayer nos quotidiens sinistres.

« Viens voir les comédiens… ! »

Mime - Marcel Marceau

Mime – Marcel Marceau

Regarde Colombine cet Arlequin sans tréteaux qui fait des entrechats pour te séduire !

Écoute Roxane ce Cyrano, sous son balcon imaginaire, te dire le charme d’un baiser !

Et toi petit Poucet, lève les yeux ! Vois là-haut ce saltimbanque qui s’envole pour te cueillir un bout de ciel !…

C’est la fête ! Pour un moment inattendu la ville s’embrase de l’illusion d’un bonheur germé dans les errances et les souffrances d’espoirs contrariés.

« Viens voir les comédiens !

« Demain matin quand le soleil va se lever
« Ils seront loin,
« Et nous croirons avoir rêvé. »

♠  ♥  ♦  ♣

Une des chorégraphes les plus douées de notre époque, la jeune canadienne Aszure Barton, a investi la rue avec sa troupe de danseurs.

Un enchantement dans un pli sinueux de vieille capitale : Busk*

* To busk : jouer, chanter dans la rue

♠  ♥  ♦  ♣

Après l’amour… Chanter

Ta cigarette après l’amour
Je la regarde à contre-jour
Mon amour.
C’est chaque fois la même chose
Déjà tu penses à autre chose
Autre chose.
Ta cigarette après l’amour
Je la regarde à contre-jour
Mon amour.
Il va mourir avec l’aurore
Cet amour-là qui s’évapore
En fumée bleue qui s’insinue.
La nuit retire ses marées
Je n’ai plus rien à déclarer
Dans le jour j’entre les mains nues.
Ta cigarette après l’amour
Je la regarde à contre-jour
Mon amour.
Déjà tu reprends ton visage
Tes habitudes et ton âge
Et ton âge.
Ta cigarette après l’amour
Je la regarde à contre-jour
Mon amour.
Je ne pourrai jamais me faire
A ce mouvement de la terre
Qui nous ramène toujours au port.
Aussi loin que l’on s’abandonne
Ni l’un ni l’autre ne se donne
On se reprend avec l’aurore.
Ta cigarette après l’amour
S’est consumée à contre-amour
Mon amour.

C’est le printemps ! Portugal

Quand on chante le printemps, le soir, dans les ruelles étroites de l’Alfama, ce très vieux quartier de Lisbonne, on ne pousse pas la chansonnette qui salue le retour et les joies des beaux jours. Oh non ! On chante, mélancolique, la nostalgie des amours perdues, les peines et les souffrances de l’âme. On chante la  » saudade « .

Les cordes des guitares sont faites de chair humaine et vibrent aux larmes, comme des cœurs meurtris ; la voix, long lamento venu du plus profond des entrailles, envoie quelques lambeaux d’espérance à l’âme qui s’enténèbre et qui crie sa douleur.

Là-bas, on chante le  » Fado  » !

Tout cet amour qui nous souda
Comme s’il était de cire
Se brisait et se défaisait.
Aïe funeste printemps
Nous aurions vraiment dû
Mourir ce jour-là.

J’étais tellement condamnée
À vivre seule avec mes larmes
À vivre, à vivre sans toi.
Vivre sans jamais oublier
Cet enchantement
Que ce jour-là j’ai perdu.

Le pain dur de la solitude
C’est seulement ce que l’on nous donne
Ce que l’on nous donne à manger.
Qu’importe que mon cœur
Dise oui ou dise non
S’il continue à vivre.

Tout cet amour qui nous souda
S’il se brisait, se défaisait,
En terreur se convertissait.
Que personne ne me parle du printemps
Ah si seulement, nous étions
Morts ce jour-là !

(Traduction approximative)

Dans chaque Fado, une larme pour la grande et inoubliable Amalia Rodrigues.

« I have a dream… »

Oui, je fais ce rêve de voir et d’entendre un jour le peuple de France, conduit par la seule baguette d’un chef d’orchestre, réuni par la musique dans tous les coins du pays, autour de son unique drapeau, chanter d’un seul chœur en liesse, fier et enthousiaste,  « Tu ne marcheras plus tout seul », comme le font les anglais, ici en 2013 avec la merveilleuse Joyce Di Donato, à la fin du concert annuel des « Proms » au Royal Albert Hall de Londres. (Et ils ne chantent pourtant pas encore le « Rule Britannia », ni même le « God Save The Queen »…).

Un chant de paix, pour tous, et surtout contre personne ; loin des temples, sans ballon, sans fusil, sans victoire, sans défi, sans vengeance ; un chant, tout simplement pour chanter… ensemble.

« Seule l’utopie du futur réconforte contre le pessimisme de l’Histoire » (Elisabeth Badinter)

Le chant commence à 2’40

Mélodie extraite de la comédie musicale, « Carousel »  (Carrousel en français) de Richard Rogers et Oscar Hammerstein (1945).

Quand tu marches à travers une tempête, garde la tête haute
Et n’aie pas peur du noir
A la fin de la tempête se trouve un ciel d’or
Et le doux chant d’une alouette
Marche à travers le vent
Marche à travers la pluie
Même si tes rêves ont été ballottés et soufflés au loin
Marche, marche avec l’espoir au cœur…

Et tu ne marcheras jamais seul

La poésie Borges

Jorge-Luis Borges (1899-1986)

Jorge-Luis Borges (1899-1986)

« Dans tous les cas, la poésie est antérieure à la prose: on dirait que l´homme chante avant de parler »

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Le sud

Du fond de tes patios avoir regardé
les antiques étoiles,
depuis un banc dans l’ombre avoir fixé
ces lumières éclatées
que mon ignorance n’a appris à nommer
ni à ordonner en constellations,
avoir senti le cercle de l’eau
dans la secrète citerne,
l’odeur du jasmin et du chèvrefeuille,
le silence de l’oiseau endormi,
la voûte du vestibule, l’humidité
– ces choses, peut-être, sont le poème.

Jorge Luis Borges –  « Ferveur de Buenos Aires » (1923)

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Van Gogh – La nuit étoilée

El sur

Desde uno de tus patios haber mirado
las antiguas estrellas,
desde el banco de
la sombra haber mirado
esas luces dispersas
que mi ignorancia no ha aprendido a nombrar
ni a ordenar en contelaciones,
haber sentido el circulo del agua
en el secreto aljibe,
el olor del jazmin y la madreselva,
el silencio del pájaro dormido,
el arco del zanguán, la hemedad
–esas cosas, acaso, son el poema.

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« Il existe une heure de la soirée où la prairie va dire une chose. Elle ne le dit jamais. Peut-être le dit-elle infiniment et nous ne l’entendons plus, ou nous l’entendons, mais ce quelque chose est intraduisible comme une musique… »

Bonnard - paysage du soir

Pierre Bonnard – Paysage du soir

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