A la recherche de Marietta

Si vous ne connaissez pas Marietta, je gage que vous l’adorerez, aussitôt découverte. Si vous l’avez déjà rencontrée, vous n’aurez évidemment pas pu l’oublier, et vous vous ferez une joie, j’en suis sûr, de la retrouver un instant.

Sa beauté, flattée depuis 1920 par la musique de Korngold, s’est incarnée dans tant de séduisants visages et la sensualité qu’elle dégage s’est exprimée à travers tant de voix aussi enivrantes les unes que les autres, que je ne peux commencer ce billet autrement que par l’aveu d’un réel embarras face au difficile choix de la Marietta, héroïne de l’opéra « Die tote stadt » (La ville morte), que je convierai.

Mais rencontrer Marietta suppose de la connaître. Qui est-elle ? D’où vient-elle ?

Elle apparaît d’abord, héroïne tragique, dans la littérature belge de la fin du XIXème avant de renaître, dans les années qui suivent la fin de la Première Guerre Mondiale sur les scènes des opéras du monde. Commençons donc par la chercher là où son personnage se montre pour la première fois, près des eaux immobiles et noires qui glissent, lugubres, entre les béguinages et les beffrois de « Bruges­­­-la-morte », ainsi qu’avait été nommée la célèbre ville flamande par Georges Rodenbach, maître du Symbolisme  belge, dans son roman éponyme, écrit en 1892, et publié initialement sous forme de feuilleton dans Le Figaro de l’époque.

Georges Rodenbach (1855-1898)

Georges Rodenbach (1855-1898)

Fernand Khnopff  :  À Bruges. Aspect de Bruges, Le Lac d'Amour

Fernand Khnopff : À Bruges. Aspect de Bruges, Le Lac d’Amour

C’est dans cette ville, première héroïne de l’ouvrage, où l’étrange prend immédiatement les couleurs inquiétantes du drame lorsque l’esprit, tel celui de Rodenbach, conçoit un rapport particulier à la mort, que l’auteur installe ses personnages.

Bruges la morteQuel meilleur choix que Bruges où « tous les jours y ont un air de Toussaint », « l’eau sensitive y a un regard ambigu », cité partagée entre Dieu et Diable dans les vapeurs mêlées de l’encens et du soufre, pour accueillir Hugues ? Profondément chrétien, le suicide lui est interdit ; où donc ce mort-vivant romantique pourrait-il mieux se consacrer à la morbide méditation qu’il s’impose pour garder avec sa femme adorée, désormais disparue, un contact de tous les instants ? Tout à Bruges, dans la brumeuse atmosphère des canaux qu’un carillon parfois déchire, porte à la rêverie ; tout dans la chambre de Hugues se conjugue au passé nostalgique, parle d’elle, la morte. On trouve même dans ce sanctuaire, conservée dans un coffret de verre, une tresse de sa chevelure, relique, objet de la profonde vénération du veuf inconsolé.

Un jour, au cours d’une promenade, Hugues rencontre le sosie de son épouse disparue. Et si la vie avait décidé de lui redonner espoir ! Il suit l’inconnue, apprend que c’est une danseuse lilloise, Jane, venue à Bruges avec sa troupe. -(Elle deviendra Marietta dans l’opéra de Korngold, quand Hugues se transformera en Paul).

Il ne tarde pas à devenir son amant et pénètre ainsi dans le rêve fou qui l’encourage à se convaincre du retour de sa bienaimée. Mais la réalité le rattrape, la jeune femme n’est pas celle qu’il imaginait. Elle se révèle vulgaire, volage, perverse, se rit de lui, et les rumeurs de la ville bien-pensante enflent jusqu’à la limite du scandale.

Le jour de la procession du Saint-Sang, Hugues a invité Jane chez lui. Il se rend compte du monde qui sépare son souvenir de son présent, essaie de sortir de son rêve dans lequel le désir et la jalousie le maintiennent. La tragédie se joue enfin ce jour-là, lorsque Jane profane la chevelure de la défunte en l’enroulant, ironie provocante, autour de son cou. Les mains de Hugues s’emparent des deux extrémités de la tresse. Il serre, serre…

Jane meurt étranglée.

Comme la Marietta de Korngold, dans la même ville de Bruges, plus tard, par la furie libératrice de Paul…

Pendant ce temps, à Vienne, un certain Docteur Freud signe l’acte de naissance de la psychanalyse…

tetea

Erich Wolfgang Korngold (1897-1957)

Erich Wolfgang Korngold (1897-1957)

En 1920, Erich Wolfgang Korngold, jeune musicien autrichien, prodige de 23 ans, élève de Zemlinsky, chaleureusement encouragé dans la carrière par Mahler, Puccini et Richard Strauss (on pourrait trouver pires parrains…), s’inspire de la pièce de théâtre  » Le Mirage « , que Rodenbach a bâtie à partir de son propre roman,  » Bruges-la-morte « , et compose l’opéra  » Die tote stadt  » ( La ville morte). Fait unique dans l’histoire du genre, l’œuvre est simultanément donnée le même soir à Hambourg sous la baguette du compositeur lui-même et à Cologne, dirigée par Otto Klemperer. Le succès est immédiat, justifié et total. Les scènes du monde entier s’empressent de mettre l’œuvre à leur programme.

Malgré un profond respect pour le texte de Rodenbach, Korngold est contraint de faire quelques aménagements que lui imposent la forme musicale d’une part et l’indispensable variété des jeux scéniques qu’exige un opéra, d’autre part.

Dès l’Acte I, peu de temps après leur rencontre, dans la rapide intimité qui les unit déjà, Paul (Hugues) demande à Marietta (Jane) de lui chanter une chanson. Elle entonne ce lied mélancolique:  » Glück, das mir verblieb… «  (Bonheur qui me reste…). La douce fluidité de la voix de soprano lyrique y fait entendre également l’ensorcelante poésie du chant wagnérien et l’émouvante profondeur des lieder de Richard Strauss, toutes deux naturellement liées dans la composition cependant très personnelle de Korngold. Une merveille mélodique et vocale qui demeure, et sans doute pour toujours, la signature de cet opéra.

– Te voilà donc enfin, Marietta ! Chante ! Chante ta chanson triste !

Pour visionner dans de meilleures conditions d’image et de son cette vidéo romantique à souhait, superbement interprétée par Carol Neblett et René Kollo, il y a quelques années, cliquer sur le cœur : 

Glück, das mir verblieb,                                          Bonheur qui me reste
rück zu mir, mein treues Lieb.                               Viens avec moi, mon véritable Amour.
Abend sinkt im Hag                                                 Dans le bois le soir descend.
bist mir Licht und Tag.                                            Tu es ma lumière et mon jour.
Bange pochet Herz an Herz                                   Inquiet, un cœur bat contre un autre
Hoffnung schwingt sich himmelwärts.               [Tandis que] l’espoir escalade le ciel.

Wie wahr, ein traurig Lied.                                     Comme c’est vrai, une chanson triste.
Das Lied vom treuen Lieb,                                      Le chant du véritable amour
das sterben muss.                                                      Voué à la mort.

Ich kenne das Lied.                                                    Je connais ce chant,
Ich hört es oft in jungen,                                         Je l’ai souvent entendu,
in schöneren Tagen.                                                  Plus jeune, en des temps meilleurs.
Es hat noch eine Strophe                                         Il a encore d’autres vers,
weiß ich sie noch?                                                       M’en souvient-il encore ?

Naht auch Sorge trüb,                                               Bien que s’assombrisse la tristesse
rück zu mir, mein treues Lieb.                                Viens à moi, mon véritable amour.
Neig dein blaß Gesicht                                              Penche vers moi ton visage blême,
Sterben trennt uns nicht.                                         La mort ne nous séparera pas.
Mußt du einmal von mir gehn,                                Si tu devais un jour m’abandonner
glaub, es gibt ein Auferstehn.                                 Dis-toi qu’une vie existe après la vie.

Comment résister à cette autre Marietta, Anne-Sofie von Otter, venue chanter son lied au Théâtre du Châtelet en 2000, dans la belle version arrangée pour quintette avec piano et voix. Plus pudique, plus sereine, plus profonde, plus grave, mezzo-soprano oblige certes, mais absolu talent, incontestablement, qui sait le chemin du cœur.

 » Glück, das mir verblieb…  » : un sextuor vocal ?!

Le déjà grand compositeur, après le triomphe de « Die tote stadt », est promis à une brillante carrière qu’interrompra le nazisme. Korngold rejoindra les États-Unis où il deviendra le compositeur de musiques de film que l’on sait. Il persistera après 1946 à écrire des œuvres néo-romantiques qui n’auront plus les faveurs des temps nouveaux. Il n’en demeure pas moins un immense compositeur hélas trop peu souvent inscrit au répertoire.

Elle peint… les notes d’une havanaise

Que faites-vous ce soir ?

Si vous n’avez pas de programme prévu, je vous invite dans un petit bistro catalan à deux pas de Gerone et à quelques lieues de plus au sud de Perpignan.

Bien sûr on y retrouvera des amis. Évidemment nous mangerons la cuisine de Catalogne : peut-être une « Esqueixada », délicieuse salade de morue avec tout ce qu’il faut de soleil, de tomates, d’olives, de poivron, de persil, de vinaigre de Xeres… et d’huile d’olive. Ou bien alors une « Cargolada » d’anthologie (escargots fourrés au lard fondu avec de belles tartines d’aïoli) . Le tout arrosé de vin de la région, cela va sans dire.

Mais la vraie dégustation, je vous la réserve pour le dessert. Oh, gourmands impénitents, vous pensez déjà à la crème brûlée catalane traditionnelle ? Soit, il y en aura, j’en suis presque sûr. Toutefois le superbe dessert que je voudrais vous faire goûter n’est pas à la carte. Il ne vient ni de la terre, ni de la mer, mais des cieux les plus profonds. Il ne se mange pas mais il régale l’âme. C’est un clafoutis de douceur, de charme, d’harmonies et de poésie, nappé du miel de la voix de Sìlvia Pérez Cruz.

Quand, pour ce petit concert intime, accompagnée à la guitare sèche, elle changera son éclatant sourire en un chant de lumières polychromes, au rythme langoureux d’une habanera  » Vestida de nit « , nous serons, nous aussi, habillés de nuit pour mieux nous fondre, auditeurs invisibles et charmés, dans les ombres heureuses du rêve.

Elle peint les notes de sa musique…

Viendrez-vous ?


Pinto les notes d’una havanera
blava com l’aigua d’un mar antic.
Blanca d’escuma, dolça com l’aire,
gris de gavines, daurada d’imatges,
vestida de nit.

Miro el paisatge, cerco paraules,
que omplin els versos sense neguit.
Els pins m’abracen, sento com callen,
el vent s’emporta tot l’horitzó.esqueixsada

Tornada
Si pogués fer-me escata
i amagar-me a la platja
per sentir sons i tardes del passat,
d’aquest món d’enyorança,
amor i calma, perfumat de lluna, foc i rom.

Si pogués enfilar-me a l’onada més alta
i guarnir de palmeres el record,
escampant amb canyella totes les cales
i amb petxines fer-los-hi un bressol.

Els vells em parlen plens de tendresa,
d’hores viscudes amb emoció.
Joves encara, forts i valents,
prínceps de xarxa, herois de tempesta,
amics del bon temps.

Els ulls inventen noves històries,
vaixells que tornen d’un lloc de sol.
Porten tonades enamorades.
Dones i Pàtria, veles i flors.

Tornada
Si pogués fer-me escata
i amagar-me a la platja
per sentir sons i tardes del passat,
d’aquest món d’enyorança,
amor i calma, perfumat de lluna, foc i rom.

Si pogués enfilar-me a l’onada més alta
i guarnir de palmeres el record,
escampant amb canyella totes les cales
i amb petxines fer-los-hi un bressol.

 ◊

Je peins les notes d’une habanera
Bleue comme les eaux d’une mer antique,
Blanche d’écume, douce comme l’air,
Grise telle la mouette, incrustée d’images dorées,
Vêtue de nuit.

Je regarde le paysage, je cherche les mots
Pour paisiblement poser mes vers.
Les pins m’embrassent, je suis emplie de silence,
Le vent s’empare de l’horizon.

Si je pouvais gravir la plus haute vague
Et orner de palmes les souvenirs,
Envahir les plages des senteurs de cannelle,
Et y faire un berceau de coquillages.

Un aîné me parle tendrement
Des heures vécues avec émoi.
Jeune encore, fort et courageux,
Prince des courants, héros de tempête,
Ami des temps heureux.

Les yeux inventent de nouvelles histoires,
Vaisseaux revenus d’un lieu unique,
Ils rapportent des chants d’amour.
Femmes et Patrie, cierges et fleurs.

. . .

C’est le printemps ! Autriche

Le voyage de printemps en Autriche  ne peut pas commencer sans une visite délicieuse aux vertes vallées du Tyrol, où Reine nature, plus que partout ailleurs, se pare de ses plus beaux atours, tout neufs, pour enchanter ses admirateurs.

De tout là bas, au pied d’un sommet qui garde encore sur sa tête son chapeau blanc d’hiver, on entend le chant joyeux des bergers. C’est le  » Hirtenchor «  extrait de Rosamunde, musique de scène d’un autrichien de génie, Franz Schubert :

 » Ici dans les champs avec des joues roses, Bergères, venez vite pour la danse !  Laissez vous envahir par l’enchantement du printemps. Amour et joie sont comme un éternel mois de Mai. « 

Les chœurs, toujours calfeutrés dans les montagnes, ne peuvent apparaître sur la vidéo…

ƒ

Sans doute, pendant la saison, à Salzbourg, prendrons-nous le temps d’écouter, assis au soleil sur un banc du jardin Mirabell , île au milieu d’une mer de fleurs multicolores ,  » Le printemps « , un des quatuors que Mozart dédia à Haydn. Oui, nous achèterons nos billets pour une soirée Beethoven, au Festspielhaus, et sans doute quelque merveilleux pianiste y jouera sa cinquième sonate,  » Le Printemps « … Et encore, et encore…

ƒƒ

Mais, évidemment, nous ne pourrons pas ne pas aller à Vienne.

Sur les bords du Danube, au fil du courant, nous verrons se prélasser toute l’histoire de notre Europe. Nous nous inviterons, au café Sacher à la table de Stefan Zweig pour qu’il nous raconte son  » monde d’hier «  où il aimait tant vivre. Après avoir admiré la maîtrise des écuyers de l’École Espagnole d’Équitation, nous demanderons à notre cocher de nous conduire au Musée Léopold ; là nous réfléchirons un instant à la vie et à la mort, le regard profondément enfoui dans les toiles de Kokoshka ou d’Egon Schiele. Et puis nous rentrerons à notre hôtel nous préparer pour le bal de la soirée, non sans avoir, au détour d’Augustinerstraße, adressé un salut discret à Franz Kafka qui passait par là.

Chacun de nos pas, dans cet écrin de tant de merveilles et de raffinement, sera rythmé par la musique des plus grands compositeurs, Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert, Mahler, Bruckner, et les modernes Schoenberg, Webern et Berg… Du sommet des clochers à la racine des myosotis, toute la ville résonne de leur génie.

Mais, quand on entre dans la danse à Vienne, c’est un nom, un seul nom qui vient aux lèvres : Strauss. La famille Strauss.

Alors faisons quelques pas de valse avec Johann II et avec l’extraordinaire et adorablissime Lucia Popp .

Vienne, capitale éternelle de la musique.

Wunderbar !

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Johann Strauss Monument in Stadt Park. Vienna, Austria. (Photo Wikipédia)

Johann Strauss Monument in Stadt Park. Vienna, Austria. (Photo Wikipédia)

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Le rossignol muet

Les oiseaux libres ne souffrent pas qu’on les regarde. Demeurons obscurs, renonçons à nous, près d’eux.  (René Char)

Il y a fort longtemps, dans un pays que les hommes ne connaissent plus, un roi acheta un rossignol. La voix exceptionnelle de l’oiseau devait égayer ses journées et séduire son entourage. Il installa son nouvel hôte dans une cage luxueuse et le comblait de ses nourritures favorites. Et chaque jour le roi, charmé par le chant de l’oiseau, trouvait plus beau le concert. Et chaque jour les ministres étalaient de nouveaux éloges pour flatter le bon goût du monarque et la qualité de son choix.

Roi et Rossignol

Tous les matins, la cage était posée une heure durant sur le rebord d’une fenêtre pour offrir à l’oiseau la fraîcheur vivifiante de l’aurore et la clarté des premières lueurs du jour. Un matin, que rien ne différenciait des autres, un autre oiseau vint se poser au plus près de la cage et murmura quelques mots au chanteur captif avant de reprendre son essor. Depuis cet instant, précisément,  le rossignol se tut. Installé dans son silence, aucune des simagrées ou des suppliques du roi ne sut le convaincre de chanter à nouveau.

Désespéré, ne sachant plus que faire, le roi décida de demander l’aide du vieil ermite des montagnes dont on disait qu’il savait le langage des oiseaux. Il fit venir l’homme, lui expliqua son malheur, et le pria de questionner le rossignol sur les raisons de son mutisme.

L’oiseau dit à l’ermite :

– Autrefois, au temps où je faisais de chaque branche mon palais, ignorant des chasseurs et des cages, je ne me suis pas méfié du piège que l’on me tendait, et n’écoutant que mon insatiable appétit je me précipitai d’un coup d’aile avide dans le panier du preneur d’oiseaux. Très vite il me vendit à cet homme qui m’enferma dans cette cage. Et chaque jour je me lamente et vocifère, espérant qu’on me libèrera. Mais il ne comprend rien, et prend ma plainte pour un chant de joie et de gratitude. L’autre matin, un oiseau est venu près de ma cage et m’a dit simplement ceci : « Arrête de geindre, cesse de te lamenter, c’est pour cette raison qu’on te tient enfermé! »  Alors je me suis tu.

L’ermite rapporta fidèlement au roi ce que le rossignol venait de lui confier. Perplexe, le monarque fit quelques pas pensifs autour de la pièce puis s’arrêta net. Redressant le menton, décision prise, il envoya quelques mots en direction du vieil homme :

– A quoi bon garder un rossignol qui ne chante pas? Ouvre grand la porte de sa cage!

(Il se pourrait bien que ce petit conte revenu spontanément à ma mémoire trouve sa source dans une lecture ancienne du « Cercle des menteurs » de Jean-Claude Carrière)

Ξ

Mais quand, libre, il veut conquérir la rose, le rossignol…

Le chant des esprits sur les eaux

C’est par le chemin de Staubbach, dans l’Oberland bernois, où gronde sans cesse la chute tumultueuse des eaux de la montagne, que j’ai rejoint aujourd’hui « Les cosaques des frontières ».

Alors que je faisais là une longue halte pour m’enivrer de ces splendeurs, comme Goethe, quelques siècles plus tôt, j’entendis, moi aussi, le chœur des esprits des eaux. Ils me parlaient des hommes, de leur âme, de leur destinée. Ils chantaient le poème qu’ils avaient jadis inspiré au Maître de Weimar ; Schubert en avait composé la  musique.

J’étais sous le charme, envoûté.

De cet envoûtement, en valeureux cosaque, je fis mon butin. En fidèle compagnon, je me devais au plaisir de le partager.

Votre part vous attend au « Fort Bastiani« , le repaire des « cosaques » :

Pour abaisser le pont-levis, cliquez sur le titre ci-dessous :

« Gesang der Geister über den Wassern »

(Chant des esprits au-dessus des eaux)

Robe verte et chemise rouge

Dans quelques centaines d’années, quand les paléontologues et éthologues du troisième type regarderont ces vidéos pour essayer de comprendre les comportements des humains au cours des siècles qui les auront précédés, ils auront vite fait de déchiffrer les codes de la parade amoureuse des bipèdes mammifères qui peuplaient la terre entre le XVIIème et le XXème siècles.

Il ne leur échappera pas que la femelle amoureuse devait nécessairement porter une robe verte pour exprimer son désir et exhorter le mâle à la séduire. Ils comprendront également que, pour manifester ses sentiments, le mâle devait revêtir un pantalon noir et une chemise rouge avant d’entreprendre le chant de séduction.

Et, chercheurs éminents, ils déduiront de leurs fines observations que, la parade étant identique en Italie au XVIIème siècle et au Vénézuéla au XXème – les mélodies exceptées, compte tenu d’un lien étroit avec la géographie et la langue – cette procédure constituait, évidemment, un rituel préliminaire indispensable à toute formation du couple humain en ces époques… où, par bonheur, on vibrait encore de plaisir au son de la musique populaire.

Alors, puisque nous pouvons encore prétendre à ce bonheur…

courons mettre nos robes vertes et nos chemises rouges…!

« La carpinese » – Tarentelle italienne du XVIIème

(L’Arpeggiata de Christina Pluhar – Marco Beasley ténor)

Pigliate la paletta e vae pi’ ffoco
E va’ alla casa di lu ‘nnammurato
E passa duje ore ‘e juoco.
Si mamma se n’addona ‘e chiste juoco
Dille ca so’ state falelle de foco,
E vule di’ e llà, chello che vo’ la femmena fa!
Luce lu sole quanno è buono tiempo,
Luce lu pettu tujo, donna galante
Mpietto li tieni duje pugnali argiento.
A chi li tocchi bella, nci fa santo,
E ti li tocchi je ca so’ l’amante
E ‘mParaviso jamme certamente…
E vule di’ e llà, chello che vo’ la femmena fa!
Prends la pelle et ravive le feu,
va chez ton amoureux
passe deux heures dans les jeux.
Si ta mère se fâche pour ton jeu,
dis-lui que ton visage est rouge à cause du feu.
Dis-lui ce que tu veux,
toute femme fait ce qu’elle veut
Le soleil brille lorsqu’il fait beau,
tes seins resplendissent, femme galante,
ta poitrine abrite deux poignards en argent.
Celui qui les touche, ma belle, devient un saint.
Et je les touche, moi, qui suis l’amant.
Nous irons sans doute au Paradis.
Dis-lui ce que tu veux,
toute femme fait ce qu’elle veut

« El currucha » – Chant populaire vénézuélien composé par

Juan Bautista Plaza

J’aime, j’aime ma femme à peau noire
plus que les sandales que je porte aux pieds
J’aime, j’aime ma femme à peau noire
plus que la carafe quand la soif me prend
J’aime, j’aime ma femme à peau noire
plus que le hamac et ses rêves charmants
plus que mon fidèle alezan
et les mille trophées qu’il me fait gagner.

Lorsque ma femme danse le joropo
tous ses pas résonnent en moi
pointe et talon en cadence
rythme d’une interminable quirpa.
Ses hanches en mouvement
me font perdre la raison.
Ah ses hanches en cadence
me font perdre la raison.

Si dans les yeux je regarde ma femme noire
elle rougit plus qu’un paraguatà
dont la fleur illumine toute la forêt
et attire l’abeille qui fait miel.
Si quand elle danse je la frôle
grande chaleur vient à ma tête
elle est de feu, ma femme,
et son amour me brûle et me réduit en cendres.

Joropo = musique vénézuélienne
Quirpa = danse du Vénézuéla
Paraguatà = arbre rouge (sans doute un flamboyant)

Mélodie française ou l’art pour l’art

Comme il est injuste, ainsi qu’on le fait hélas trop souvent, de ranger la « mélodie française » au fond du tiroir des chansons désuètes. Aussi injuste et triste que d’enfouir sous les claviers abandonnés des vieux ordinateurs la belle poésie du XIXème siècle et du début du XXème qui en nourrit les textes.

Il est vrai que depuis de nombreuses années les « chanteurs » – et les auditeurs – ont préféré le brio des grands airs d’opéra ou les effets du « bel canto », plutôt que l’intimité et l’élégance exigeante de la « mélodie française ». Et cependant, le « lied » allemand n’a jamais cessé de diffuser ses charmes, peut-être parce que jugé par beaucoup comme « moins futile ».

Mais qu’on ne s’y trompe pas, la « mélodie française » n’est pas le « lied », même si leurs ressemblances sont certaines. Certes dans les deux cas le poème est mis en musique et chanté par une voix accompagnée d’un instrument (souvent le piano), ou d’un orchestre. Mais le lied tire ses origines de chants populaires, ecclésiastiques – ou au moins spirituels – , alors que la « mélodie française » est d’abord musique savante – on pourrait presque dire mondaine. Elle constitue sans doute au cœur de l’art français, le point de rencontre de la musique et de la littérature. Son esthétique, en écho à la volonté littéraire du temps de supprimer tout but au poème, de le sortir du romantisme et de sa forme engagée, pourrait se résumer à cette phrase de Benjamin Constant : « L’art pour l’art, et sans but ; tout but dénature l’art. » Idée que développera Théophile Gautier.

Si le lied est déjà à son apogée avec Schubert, Schumann, Brahms ou Hugo Wolf, la mélodie française, dans le même temps est à ses premiers frémissements. C’est avec « Les nuits d’été » de Berlioz, en 1841 sur des poèmes de Théophile Gautier, que la « romance » devient la « mélodie française »Désormais le lien entre la musique et le poème se resserre, la fidélité au texte devient primordiale supposant de la part du compositeur une écriture plus subtile, plus aboutie. La qualité du texte doit pouvoir rehausser la valeur intrinsèque de la musique. Gounod, Massenet et Saint-Saëns vont emboîter le pas de l’inoubliable compositeur de la « Symphonie fantastique ».

Déjà avec le « Parnasse », et surtout à partir des années 1870, avec le « Symbolisme », la « mélodie française » connaît ses plus belles heures ; les compositeurs comme Debussy, Duparc, Fauré ou Chausson et Reynaldo Hahn s’évertuent dans leur langage harmonique et leur prosodie à servir le poème dans toute la pudique sensualité de son expression, et pour notre plus grand enchantement.

Le genre continuera de se développer jusque dans les années 1960 avec Henri Sauguet, Darius Milhaud, Poulenc, Messiaen ou Dutilleux. Il s’arrête avec l’atonalité ; historien de la musique, Alain Corbellari écrira fort justement : « Une fois le pacte tonal rompu, la jouissance simultanée de la musique et de la lettre du poème n’a plus de raison d’être ». Le public de la « mélodie française » entre alors dans une triste somnolence à laquelle échappent quelques nostalgiques, mais aujourd’hui de formidables interprètes – pas toujours français d’ailleurs – ne manquent pas de réveiller les auditoires. Une belle occasion de se réjouir!

S’il avait pu entendre les accords raffinés des partitions que Duparc ou Fauré ont consacrées à la poésie française, Victor Hugo aurait sans doute renié la terrible phrase qu’un moment d’humeur lui extorqua : « Rien ne m’agace comme l’acharnement de mettre de beaux vers en musique. »

♫ ♫ ♫

J’ai assez

Après un voyage, petit ou grand, au moment où, rentré chez moi, je me pose lourdement sur mon canapé, heureux de ces retrouvailles égoïstes avec mon univers, je voudrais pouvoir chanter la plénitude de mon plaisir.

Je me ferais accompagné d’un hautbois léger et mélodieux qui m’emporterait au bout des cieux et je chanterais d’une voix chaude et profonde la satisfaction de posséder le peu qui est mien – dans la langue de Bach, bien sûr.

Mais voilà, l’allemand m’est hélas étranger, je n’ai pas d’ami hautboïste et mon chant ne ferait pas plus apparaître de belle à son balcon (sauf peut-être avec une bassine d’eau froide) qu’il n’obligerait un Ulysse à s’enchaîner au mât de son navire.

Alors je ferme les yeux… et j’écoute… (la ferveur de la foi en moins)

J’écoute à en pleurer de bonheur.

Ich habe genug  (j’ai assez)

Kol Nidrei (Tous les voeux)

Demain la communauté juive célèbrera « Yom Kippour », autrement appelé le « Grand Pardon ». C’est en effet le jour solennel de la repentance, considéré comme le plus saint de l’année pour l’ensemble du peuple juif. Une unique thématique anime cette journée de prières, de chômage et de jeûne : le pardon, la réconciliation.

Gottlieb-Jews_Praying_in_the_Synagogue_on_Yom_Kippur

Gottlieb – Juifs priant à la synagogue pour Yom Kippour

Ce soir, veille de Yom Kippour, les célébrations commenceront par un chant, le « Kol Nidrei » qui n’est pas à proprement parler une prière, mais plutôt une proclamation qui a pour vocation d’annuler tous les vœux prononcés de manière inconsidérée.

Par ce chant particulièrement émouvant, on efface collectivement les engagements religieux que l’on n’a pu ou ne pourra tenir. C’est l’occasion d’un moment de joie collective que recherchent même ceux parmi les croyants, qui ne sont pas très attachés à la pratique religieuse. On peut dire que c’est autour du Kol Nidrei que réside la valeur symbolique du jour de Yom Kippour.

Comme toujours dans l’esprit des « Perles d’Orphée », c’est sous l’angle profane que l’on regardera la fête religieuse à quelque confession qu’elle appartienne, et – on s’en serait douté – c’est par l’expression musicale qu’elle suscite qu’on se plaira à l’évoquer.

Et cependant, s’agissant du texte du Kol Nidrei, on ne peut pas dire qu’il soit particulièrement musical. Écrit à l’origine (assez mal connue en vérité) en araméen, il consiste essentiellement en un long article juridique définissant les conditions du pardon et de l’annulation des vœux. C’est, semble-t-il à partir du onzième ou douzième siècle qu’il s’habille, chanté par les rabbins ashkénazes du sud de l’Allemagne, d’une mélodie qui le place au premier plan des chants de cette période à la fois festive et recueillie. Le chantre entonne dès le début un pneuma très grave qui progressivement remonte tel un sanglot.

En voici une belle version (en concert) du cantor et éminent professeur de musique liturgique de la Fifth Avenue Synagogue de New-York, Joseph Malovany :

Mais si ce chant est devenu aussi célèbre, c’est peut-être parce que, comme le raconte la légende, de grands compositeurs sont souvent venus assister à la synagogue à ce genre de célébration. Et pour n’en citer qu’un, Beethoven lui-même, qui, dans les premières mesures du Quatuor en Ut dièse mineur Opus 131, fait allusion au thème sonore du Kol Nidrei.

Max Bruch (1838-1920)

Max Bruch (1838-1920)

C’est en 1880, avec Max Bruch – qui, contrairement à l’idée reçue, n’était pas juif et n’avait pas l’intention de composer une pièce spécifiquement « juive »- que la musique s’enrichit d’un splendide concerto pour violoncelle inspiré de ce moment et écrit pour la communauté juive de Liverpool.

Initialement cette œuvre portait le titre de « Adagio sur 2 Mélodies Hébraïques pour Violoncelle et Orchestre avec Harpe », dans laquelle le violoncelle figure la voix du chantre de la synagogue. Elle a naturellement fini par prendre le nom de Kol Nidrei et est devenue une des pièces majeures du répertoire des violoncellistes.

Avec les accents humains poignants qu’il sait si bien exprimer, le violoncelle, depuis chacune de ses cordes, fait monter vers nos poitrines une tension émotionnelle que peu d’œuvres savent provoquer. Lorsque de surcroît la musique fait enfler la part de foi de l’auditeur, l’émotion peut atteindre à un paroxysme.

Ici, Mischa Maisky tient l’archet…

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« Des temples dans l’ouïe »

« Écrits comme un monument funéraire
pour Véra Ouckama Knopp
au château de Muzot en février 1922″

C’est ainsi que Rainer-Maria Rilke complète le titre des « Sonete an Orpheus » (Sonnets à Orphée). Dans une lettre à Gertrude Ouckama Knopp, la mère de Vera, la jeune musicienne de 19 ans que la vie vient d’abandonner, le poète écrit : « En quelques jours de saisissement immédiat, alors que je pensais m’atteler à tout autre chose, ces sonnets m’ont été donnés.« 

Dans le même élan, Rilke écrira les dernières « Elégies de Duino » et vers la fin de ce mois de février réalisera la deuxième partie des « Sonnets à Orphée ». A propos de l’intensité créatrice de son séjour à Muzot, il dira qu’il était pris dans une « tempête », dans un « ouragan » qui ne lui laissait guère le temps de se nourrir. C’est sans doute cette ferveur qui confère une sorte de gémellité, bien que leurs formes soient différentes, aux « Élégies » et aux « Sonnets »,  deux œuvres (traduites, hélas) que je mettrais volontiers dans l’immense malle qu’il me faudra pour aller sur mon île déserte.

Voici, juste pour faire sentir le nectar des vers de Rilke, comme on humerait, avant dégustation, le bouchon à peine ôté d’un très grand cru, le premier « Sonnet à Orphée ». Le « veuf », » l’inconsolé » chante, s’accompagnant avec sa lyre. La musique – toujours elle – qui apaise les âmes les plus troublées, charme les animaux envoûtés jusqu’à leur dresser des « temples dans l’ouïe ».

Da stieg ein Baum. O reine Übersteigung!
O Orpheus singt! O hoher Baum im Ohr!
Und alles schwieg. Doch selbst in der Verschweigung
ging neuer Anfang, Wink und Wandlung vor.

Tiere aus Stille drangen aus dem klaren
gelösten Wald von Lager und Genist;
und da ergab sich, daß sie nicht aus List
und nicht aus Angst in sich so leise waren,

sondern aus Hören. Brüllen, Schrei, Geröhr
schien klein in ihren Herzen. Und wo eben
kaum eine Hütte war, dies zu empfangen,

ein Unterschlupf aus dunkelstem Verlangen
mit einem Zugang, dessen Pfosten beben, –
da schufst du ihnen Tempel im Gehör.

Rainer-Maria Rilke (« Sonette an Orpheus »)

Rilke

Deux traductions en français :


Lors s’éleva un arbre. O pure élévation ! O c’est Orphée qui chante !
O grand arbre en l’oreille ! Et tout se tut.
Mais cependant ce tu lui-même
fut commencement neuf, signe et métamorphose.


De la claire forêt comme dissoute advinrent
hors du gîte et du nid des bêtes de silence;
et lors il s’avéra que c’était non la ruse
et non la peur qui les rendaient si silencieuses


mais l’écoute. En leurs cœurs, rugir, hurler, bramer
parut petit. Et là où n’existait qu’à peine
une cabane, afin d’accueillir cette chose,


un pauvre abri dû au désir le plus obscur,
avec une entrée aux chambranles tout branlants,
tu leur fis naître alors des temples dans l’ouïe.

Traducteur inconnu

Or, un arbre monta, pur élan, de lui-même.
Orphée chante ! Quel arbre dans l’oreille !
Et tout se tut. Mais ce silence était
lui-même un renouveau : signes, métamorphose…

Faits de silence, des animaux surgirent
des gîtes et des nids de la claire forêt.
Il apparut que ni la ruse ni la peur
ne les rendaient silencieux ; c’était

à force d’écouter. Bramer, hurler, rugir,
pour leur cœur c’eût été trop peu. Où tout à l’heure
une hutte offrait à peine un pauvre abri,

— refuge fait du plus obscur désir,
avec un seuil où tremblaient les portants, —
tu leur dressas des temples dans l’ouïe.

Traduction Maurice Betz 1942 – ami très proche du poète.

Illustrations : Orphée charmant les animaux :

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