Un café ? Une cantate ? Pourquoi pas les deux !

Balthasar Denner (1685-1749) - Jeune fille offrant le café

Balthasar Denner (1685-1749) – Jeune fille offrant le café

Alors vous aussi ! Ah la publicité, décidément ! Allez, ne niez pas, j’ai déchiffré votre sourire, vos lèvres ont murmuré la désormais célèbre et inévitable question. Votre anglais, j’en suis sûr, n’aura jamais été aussi bon :  » Nespresso, what else ? « 

Sauf que cette charmante jeune fille, Mademoiselle Denner, fille du peintre, à en croire les historiens de l’art, ne posait pas ici pour la publicité d’une marque de café. Certes, l’Allemagne de ce milieu du XVIIIème siècle est particulièrement friande de cette nouvelle boisson qui déjà, partout en Europe, créé des addictions. Mais, à l’époque où les pinceaux de l’artiste étaient encore humides – et sur ces points les historiens sont formels et unanimes – on n’avait pas encore inventé la cafetière électrique à capsules et la télévision – chacun l’aurait deviné – n’avait pas encore fait de George Clooney, trop jeune, le séducteur que l’on connaît.

Mais nous ne nous interdirons pas le plaisir d’un petit scénario publicitaire anachroniquement fou. Imaginons que nous venons de perdre 279 ans, pas moins !

Zimmermannsches CaffeehausAutomne 1735 – Liepzig – Rue Sainte Catherine – Café Zimmermann.

A l’entrée du café où le Maître Jean-Sébastien Bach a coutume de réunir le Collegium Musicum, on aura placé, comme on le ferait d’une affiche aujourd’hui, le tableau attrayant de cette jeune fille offrant une tasse du délicieux breuvage. L’accroche, pour engager les passants à entrer nombreux, consisterait à faire dire à cette demoiselle :  » Jean-Sébastien Bach is inside !  » Ou plutôt :  » Johann-Sebastian Bach ist drinnen !  » –  Cela vous rappelle quelque chose de déjà vu, n’est-ce pas ?

Et la salle de se remplir, d’autant plus volontiers que – une fois n’est pas coutume – le Maître joue aujourd’hui une cantate pleine d’humour et de bonhomie,  » eine comische cantate  » (une cantate comique), selon son sous-titre original. C’est ici que nous quittons la fiction. Pour une fois, il ne rend pas hommage à Dieu, ni même à un prince. Celui qui inspire sa cantate c’est le café, tout simplement. Mais est-ce vraiment une cantate ? Cela ressemble plus sûrement à un petit opéra comique de poche, quelques saynètes qui n’enlèvent évidemment rien à la qualité de l’écriture musicale (on s’en serait douté), ni ne minimisent les rigueurs exigées des chanteurs.

Comme pour montrer le formidable compositeur d’opéra qu’il aurait pu être, Bach, parmi plus de 220 cantates composées, a produit une trentaine de cantates profanes qui ne sont en vérité que des opéras miniatures. La cantate du café (Kaffeekantate – BWV 211) en fait partie.

A l’instar d’une Passion, l’œuvre commence par un récitatif : un ténor demande au public de faire silence, une histoire va leur être racontée :  » Schweigt stille, plaudert nicht !  » (Silence, ne parlez plus !) 1. Est-on au théâtre ou à l’office ? Le ton et les mots qui suivent nous répondent : malgré la solennité de la musique, c’est au théâtre qu’on parle de  » vieux barbon qui grogne comme un ours « .

Ce vieux barbon à la voix de basse c’est Monsieur Schlendrian 2, le père d’une jolie jeune-fille, Liesgen, qui a tant de goût pour le café qu’elle en boit sans cesse. Désirant vivement l’éloigner de cette boisson du diable, il décide de la lui interdire 3. Liesgen argumente, expliquant dans une superbe aria soutenue par les harmonies d’une flûte enchanteresse que le café est assurément  » plus délicieux que mille baisers et plus doux que le vin des meilleurs muscats «   («  Ei ! wie schmeckt der Coffee süße « ) 4.

1. Recitativo (Ténor): « Schweigt stille, plaudert nicht » (Silence ! Ne parlez plus !)
2. Aria (Basse): « Hat man nicht mit seinen Kindern » (Avec ses enfants on n’a que des ennuis…) Début à 1’08
3. Recitativo (Soprano, Basse): « Du böses Kind, du löses Mädchen »  (Vilaine fille, fille trop libre…) – Début à 3’46
4. Aria (Soprano): « Ei! Wie schmeckt die Coffee süße » (Le café est plus délicieux que mille baisers) – Début à 4’27

Ce n’est que lorsque Schlendrian menace de ne pas lui permettre de se marier que Liesgen fait mine de se soumettre à la volonté de son père. Mais quand celui-ci s’apprête à lui trouver époux, Liesgen s’empresse de déclarer qu’elle exigera comme clause expresse du contrat de mariage que son époux s’engage à la laisser boire trois tasses de café par jour. Ainsi cette Kaffeekantate se termine-t-elle sur un rythme de menuet par cette fatale évidence chantée par le trio vocal :  » Die Katze lässt das Mausen nicht «  (Le chat ne peut s’empêcher d’attraper les souris), laissant comprendre par là que l’instinct des jeunes-filles du siècle est d’adorer le café.

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Alors, pour garder le sourire… Un café Cantor, what else !

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Pour aller au bout du plaisir, la version complète de cette cantate dirigée par Nicklaus Harnoncourt avec le Concentus Musicus de Vienne.

Janet Perry, Soprano (Liesgen)
Robert Holl, Basse (Schlendrian)
Peter Schreier, Ténor

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Et, si l’on ne craint pas de garder les oreilles ouvertes toute la nuit,  dégustons ensemble une dernière tasse de ce café  » plus délicieux que mille baisers et plus doux que le vin des meilleurs muscats «  . Sumi Jo le prépare assez corsé.

Kol Nidrei (Tous les voeux)

Demain la communauté juive célèbrera « Yom Kippour », autrement appelé le « Grand Pardon ». C’est en effet le jour solennel de la repentance, considéré comme le plus saint de l’année pour l’ensemble du peuple juif. Une unique thématique anime cette journée de prières, de chômage et de jeûne : le pardon, la réconciliation.

Gottlieb-Jews_Praying_in_the_Synagogue_on_Yom_Kippur

Gottlieb – Juifs priant à la synagogue pour Yom Kippour

Ce soir, veille de Yom Kippour, les célébrations commenceront par un chant, le « Kol Nidrei » qui n’est pas à proprement parler une prière, mais plutôt une proclamation qui a pour vocation d’annuler tous les vœux prononcés de manière inconsidérée.

Par ce chant particulièrement émouvant, on efface collectivement les engagements religieux que l’on n’a pu ou ne pourra tenir. C’est l’occasion d’un moment de joie collective que recherchent même ceux parmi les croyants, qui ne sont pas très attachés à la pratique religieuse. On peut dire que c’est autour du Kol Nidrei que réside la valeur symbolique du jour de Yom Kippour.

Comme toujours dans l’esprit des « Perles d’Orphée », c’est sous l’angle profane que l’on regardera la fête religieuse à quelque confession qu’elle appartienne, et – on s’en serait douté – c’est par l’expression musicale qu’elle suscite qu’on se plaira à l’évoquer.

Et cependant, s’agissant du texte du Kol Nidrei, on ne peut pas dire qu’il soit particulièrement musical. Écrit à l’origine (assez mal connue en vérité) en araméen, il consiste essentiellement en un long article juridique définissant les conditions du pardon et de l’annulation des vœux. C’est, semble-t-il à partir du onzième ou douzième siècle qu’il s’habille, chanté par les rabbins ashkénazes du sud de l’Allemagne, d’une mélodie qui le place au premier plan des chants de cette période à la fois festive et recueillie. Le chantre entonne dès le début un pneuma très grave qui progressivement remonte tel un sanglot.

En voici une belle version (en concert) du cantor et éminent professeur de musique liturgique de la Fifth Avenue Synagogue de New-York, Joseph Malovany :

Mais si ce chant est devenu aussi célèbre, c’est peut-être parce que, comme le raconte la légende, de grands compositeurs sont souvent venus assister à la synagogue à ce genre de célébration. Et pour n’en citer qu’un, Beethoven lui-même, qui, dans les premières mesures du Quatuor en Ut dièse mineur Opus 131, fait allusion au thème sonore du Kol Nidrei.

Max Bruch (1838-1920)

Max Bruch (1838-1920)

C’est en 1880, avec Max Bruch – qui, contrairement à l’idée reçue, n’était pas juif et n’avait pas l’intention de composer une pièce spécifiquement « juive »- que la musique s’enrichit d’un splendide concerto pour violoncelle inspiré de ce moment et écrit pour la communauté juive de Liverpool.

Initialement cette œuvre portait le titre de « Adagio sur 2 Mélodies Hébraïques pour Violoncelle et Orchestre avec Harpe », dans laquelle le violoncelle figure la voix du chantre de la synagogue. Elle a naturellement fini par prendre le nom de Kol Nidrei et est devenue une des pièces majeures du répertoire des violoncellistes.

Avec les accents humains poignants qu’il sait si bien exprimer, le violoncelle, depuis chacune de ses cordes, fait monter vers nos poitrines une tension émotionnelle que peu d’œuvres savent provoquer. Lorsque de surcroît la musique fait enfler la part de foi de l’auditeur, l’émotion peut atteindre à un paroxysme.

Ici, Mischa Maisky tient l’archet…

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