Sensation du soir : Triste, la beauté ?

« Ne sommes-nous pas parfois enclins à croire que Mozart n’a jamais été sali par la pensée de la mort, et n’a jamais été infecté par ses tristesses délétères. Bien que, dans une lettre écrite quelques années avant sa disparition, il confesse son intimité avec la pensée de la mort, il serait pourtant difficile d’y trouver à cette époque, si l’on excepte la fatigue et l’élan comprimé, une réflexion morbide, qui aurait tendu ses arcs noirs au dessus de son univers. »

Cioran – « Le livre des leurres » 1936 – Quarto Gallimard, p. 177

Mozart par LangeCes « arcs noirs », que sa santé fragile lui avait pourtant laissé apercevoir dans sa jeunesse, la vie s’était chargée de les bander autour de lui en 1778, lors du douloureux décès de sa mère. Une fois encore les voici « tendus au dessus de son univers » en cette année 1787, millésime de « Don Giovanni » et de la « Petite Musique de Nuit ». La lettre en date du 4 avril que Wolfgang Amadeus écrit à son père malade qui vit ses derniers instants, donne au jeune homme de 31 ans l’occasion d’affirmer sa pleine lucidité vis à vis de la mort :

« Comme la mort, à y regarder de plus près est le vrai but de la vie, je me suis, depuis quelques années, tellement familiarisé avec cette véritable, parfaite, amie de l’homme, que son image m’est très apaisante et réconfortante ! Je ne me couche jamais sans songer que le lendemain peut-être, si jeune que je sois, je ne serai plus là… »

C’est sans doute à cette subtile clairvoyance que l’on doit la délicate retenue qui préside à l’expression contemplative – indéniablement mélancolique pourtant – de ce joyau qu’est le lied « Abendempfindung ». Mozart l’écrit en juin 1787, quelques semaines à peine après la mort de Léopold, son père… Il ne serait pas surprenant que la partition ait conservé quelques traces de son émotion, les larmes ont la fâcheuse manie de nous échapper.

Plus on se délecte de la grâce béate de cette musique, plus grande est la tentation de rejoindre en pensée ce musicologue italien* qui déclarait que la contemplation sereine de la mort qu’inspire ce texte musical lui apparait comme une préfiguration de sa manifestation définitive et suprême que Mozart exprimera dans son œuvre ultime, le « Requiem ».

* Pier-Luigi Petrobelli

C’est avec toute la lumière de sa voix que Sophie Karthäuser éclaire ce soir de profonde intimité.

Triste, la beauté ?

Abendempfindung

Abend ist’s, die Sonne ist verschwunden,
Und der Mond strahlt Silberglanz
So entflieh’n des Lebens schönste Stunden
Flieh’ vorüber wie im Tanz

Bald entflieht des Lebens bunte Szene,
Und der vorhang rollt herab.
Aus ist unser Spiel ! Des Freundes Träne
Fliesset schon auf unser Grab.

Bald vielleicht mir weht, wie Weswind leise,
Eine stille Ahnung zu-
Schliess’ ich deises Lebens Pilgerreise,
Fliege in dans Land der Ruh’.

Werd’t ihr dann an meinem Grabe weinen
Trauernd meine Asche seh’n,
Dann, o Freunde, will ich euxh erscheinen
Und will Himmel auf euch weh’n.

Schenk’ auch du ein Tränchen mir
Und pflücke mir ein Veilchen auf mein Grab.
Und mit deinem seelenvollen Blicke
Sieh’ dann sanft auf mich herab.

Weih’ mir eine Träne und ach !
Schäme dich nur nicht, sir mir zu weih’n
O sie wird in meinem Diademe
Dann die Schönste Perle sein.

(?) Joachim Heinrich Campe (1746-1818)

Sensation du soir

C’est le soir, le soleil s’est retiré
Et la lune brille d’un éclat argenté.
Ainsi s’enfuient les plus belles heures de la vie,
Qui s’envolent comme en dansant.

Bientôt s’éteindra la scène bariolée de l’existence,
Et le rideau tombera.
Terminé notre spectacle, la larme de l’ami
Coulera déjà sur notre tombe.

Bientôt peut-être (comme un léger vent d’ouest,
Un paisible pressentiment m’envahit)
Achèverai-je mon pèlerinage à travers cette vie
Et m’envolerai-je pour le royaume de paix.

Alors vous pleurerez sur ma tombe,
Affligés, vous penchant sur mes cendres ;
Alors je vous apparaîtrai, mes amis,
Et du ciel, vous adresserai un signe.

Toi aussi, fais-moi don d’une petite larme
Et cueille pour moi une violette sur ma tombe,
Puis vers moi, doucement, incline
Ton regard plein d’âme.

Offre-moi une larme, ne redoute la honte
De t’épancher pour moi.
Sur mon diadème, alors, cette larme sera
La perle la plus belle.

Nous l’appellerons toujours Mimi

« … Et depuis un an, pas une « perle » de la Tebaldi dans ces pages gorgées de merveilleuses musiques… et de femmes charmantes […]  Pourquoi? « Ne voulais-tu pas l’inviter à l’anniversaire de ton blog? Peut-être vas-tu enfin te décider à la faire apparaître ici pour le plus grand plaisir de tous… »  Voilà ce que m’écrivait tout récemment l’un de mes tout proches amis. Ce billet me servira donc de réponse : Mon cher Gérard, C’est toute la question du choix des thèmes des billets publiés sur « Perles » que tu poses ici. Comme tu le sais mes sélections d’articles n’obéissent à aucune organisation rationnelle ; seules l’émotion, l’envie spontanée, les rencontres du moment ou autres circonstances imprévisibles guident mes billets. Comme ça vient, comme je le ressens, ici et maintenant. Renata-Tebaldi----DECCABien sûr, mon admiration pour La Tebaldi est immense… et tu le sais fort bien. Comment pourrait-il en être autrement, quand on aime, comme je les aime, les voix féminines… et la beauté de celles qui les font vibrer? Ton message a été l’occasion pour moi de me concentrer ces temps derniers sur les enregistrements de Renata Tebaldi, de tomber, évidemment, mille fois sous le charme de cette voix sublime, pas toujours servie, hélas, par les prises de son audio ou vidéo, époque oblige. Je n’ai connu la Tebaldi qu’au disque, et de façon distraite alors, je l’avoue, car à la grande époque de cette splendide voix, c’est mon père qui écoutait. Moi je ne faisais qu’entendre, d’assez loin en vérité. Mais avec les années… Ah! si jeunesse savait… Mon plaisir aujourd’hui est comblé de pouvoir partager ici cet enchantement. Merci de m’avoir « forcé la main », en me suggérant ce billet qui, de toutes façons, n’aurait pas pu ne pas exister. J’ai choisi, parmi les choix limités du web, la splendide interprétation de « Si, mi chiamano Mimi » (« La bohème » de Puccini) que la Tebaldi chante en compagnie du ténor suédois Jussi Bjorling qui fut souvent son partenaire. L’enregistrement est de 1956, les costumes, les décors et la mise en scène datent certes, mais la voix est éternellement belle à pleurer. Et, à mon avis, dans ce rôle – comme dans bien d’autres d’ailleurs – inégalée, malgré les Joan Sutherland, Mirella Freni, Renée Fleming… ou autres merveilleuses cantatrices qui lui ont succédé. Laissons couler le miel dans nos oreilles et jusqu’au fond de l’âme. Le bonheur! Et nous l’appellerons toujours MimiRodolfo resté dans sa mansarde pour terminer l’écriture d’un article pendant que ses amis l’attendent dans la rue, reçoit la visite d’une voisine. Elle a besoin de feu pour rallumer sa modeste chandelle. Il tombe aussitôt amoureux et déclare sa flamme soudaine à celle qu’il vient de rencontrer et qu’il presse de lui dire qui elle est. Elle lui répond :

On m’appelle Mimì, Mais mon vrai nom est Lucia. Mon histoire est brève. Sur de la toile, sur de la soie, Je brode chez moi ou dehors. Je suis tranquille et heureuse. Mon passe-temps, c’est faire des lys et des roses. Elles me plaisent, ces choses qui ont ce charme si doux, qui parlent d’amour, de printemps, de songes et de chimères : ces choses que l’on nomme poésie. Me comprenez-vous?

On m’appelle Mimì, Et j’en ignore le pourquoi. Seule, je me prépare pour moi-même mon déjeuner. Je ne vais pas toujours à la messe, Mais je prie beaucoup le Seigneur. Je vis seule, toute seule. Depuis une petite chambre blanche, Je regarde les toits et le ciel. Mais lorsqu’arrive le dégel Le premier soleil est à moi, Le premier baiser d’avril est à moi. Quand bourgeonne une rose dans un vase, Feuille après feuille, je la guette. Comme il est léger, le parfum d’une fleur ! Mais les fleurs que je fais, Hélas !, n’ont pas d’odeur. Je ne saurais vous en dire davantage sur moi. Je suis votre voisine Qui, à une heure indue, vient vous importuner

(traduction texte : Wikipédia)

Deux chattes sur une scène ardente

Ainsi donc, vous pensez qu’une cantatrice, une diva, sur scène de surcroit, ne se laisserait jamais aller à l’humour et à la dérision.

Et si elles sont deux, alors là…!

Eh bien, détrompez-vous!

Même à deux (surtout à deux), même si ce sont deux immenses sopranos, et britanniques en plus, même si elles sont sur scène au Royal Albert Hall de Londres à l’occasion du célébrissime festival annuel des « Proms », elles s’amusent et nous amusent.

Et avec quel talent !  Et avec quelle grâce !

A la fin de leur brillante prestation lors du festival de 1996, Ann Murray (brune) et Felicity Lott (blonde) reçoivent le traditionnel bouquet. Mais si Felicity se voit offrir une splendide gerbe portant la flatteuse inscription « Dame Felicity Lott », Ann n’est gratifiée que d’un tout petit bouquet portant la modeste inscription « Miss Ann Murray« , qui serait plutôt destinée à une jeune débutante.

Et c’est là prétexte à l’interprétation de la remarquable mélodie parodique écrite par Rossini : le « Duo des chats ».

Les deux chattes se livrent à un merveilleux combat d’égos, où l’une, de son miaulement tantôt déçu, tantôt rageur exprimera sa peine et sa colère, tandis que l’autre miaulera fièrement en réponse sa joie et son orgueil.

Jeux de voix, jeux d’actrices, jeux de femmes, qui finiront par faire triompher l’estime réciproque que se portent ces deux chattes si complices.

Un régal dont je serais heureux qu’il participe au bonheur de votre dimanche.