Des sabots pour un ballet ?

Imaginons un instant notre situation : nous venons de pénétrer dans les coulisses de l’Opéra (de Paris, de Londres, de Moscou, ou de New York, peu importe, un temple de la danse). Dans la salle, l’orchestre soutient, andante d’abord, puis adagio, les tendresses gracieuses que se prodiguent sur la scène – naïvement champêtre – un couple de jeunes campagnards amoureux. Là, à l’écart de tous, Lise et Colas s’amusent à virevolter autour d’un soyeux ruban rose, symbole du lien qu’ils souhaitent tisser ensemble, malgré la volonté contraire et intéressée de la Veuve Simone, la mère de Lise. Le public admiratif, sous le charme de cet euphorique et très classique pas de deux, est sur le point de s’envoler… Et nous donc, voyeurs discrets !

Soudain, tonitruante, dominant la fièvre affairée des coulisses au point qu’on la croirait capable de franchir le plateau pour aller briser les tympans du plus haut perché des spectateurs du poulailler, la voix sèche du régisseur habitué depuis mille ans à lancer ses consignes précises derrière le rideau retentit :

« Attention les filles, on ne traîne pas ! En scène dans 18 minutes ! Enfilez vos… sabots ! »

L’aboiement nous a fait sursauter, les mots de l’injonction nous figent dans notre stupéfaction. Surréalistes. Des « sabots » pour danser un ballet… à l’opéra ? Manquerait plus qu’un lapin blanc, les yeux rivés sur sa montre gousset, vienne nous taper sur l’épaule…!

Et pourtant ! Nous ne rêvons pas. Les danseuses chaussent leurs sabots. Sur la scène, transformée en cour de ferme, tous les villageois sont réunis pour préparer le mariage auquel tient tant Simone, la fermière, entre sa fille Lise et le fiancé qu’elle lui a choisi, Alain, le vigneron voisin, niais certes, mais… riche.

Cocasse et virtuose, « La danse des sabots », se prépare.

Ainsi tout s’explique : c’est bien à la campagne que se déroule toute l’action du programme de ce soir, « La fille mal gardée », le plus ancien ballet de danse classique du répertoire, basé sur les ressorts d’une comédie champêtre. O combien ! Le titre, à l’origine, était plus explicite : « Ballet-comédie de la paille… » ?

Contrairement à beaucoup d’œuvres que le temps a profondément enfouies dans les terres de l’oubli, ce ballet, depuis Dauberval, en 1789, son compositeur initial, a traversé les siècles et le monde avec bonheur ; la musique de Ferdinand Hérold puis celle de Peter-Ludwig Hertel ayant au cours de l’histoire fait évoluer la partition. Parmi les nombreuses chorégraphies dont ce ballet a fait l’objet, celle de Frederick Ashton, en 1960, qui domicilie sa comédie dans la campagne du Suffolk chère à son cœur, fait référence depuis sa création, et s’est inscrite depuis lors dans le répertoire des grandes compagnies de danse de la planète, aux côtés de Giselle ou du Lac des cygnes.

La danse des sabots est l’un des plus joyeux moments de cette allègre chorégraphie.        Au cours de ce rassemblement dans la cour de la ferme, Lise implore sa mère, Simone, d’entamer une danse avec les sabots qu’elle lui tend ; quelques fraîches paysannes danseront avec elle… Ou plutôt avec lui, car il est de coutume de confier le rôle de la Veuve Simone à un danseur travesti. Dans la version du Royal Ballet, c’est le remarquable Will Tuckett qui enfile ses sabots pour notre plus grand plaisir.

 « En scène Simone ! En scène les filles !… Et en sabots ! »

N.B. 😉

L’auteur de ce billet tient à se dégager de toute responsabilité personnelle envers ceux qui fredonneraient ou siffloteraient à longueur de journée l’air entêtant de cette danse, après visionnage de cette vidéo. Les protestations des proches ne seront pas recevables, non plus.

 

Slauerhoff

Jan-Jacob Slauerhoff (1898-1936)

Jan-Jacob Slauerhoff (1898-1936)

Si l’on m’avait demandé il y a quelques années de citer un seul poète néerlandais, j’avoue que je serais resté bien silencieux, même après une longue recherche au plus profond de ma mémoire. Je ne suis pas certain que beaucoup sauraient aujourd’hui lancer un nom en réponse à cette même question, et je doute que soit spontanément évoquée, à cette occasion, la mémoire de Jan-Jacob Slauerhoff. Ayant découvert le poète, je ne peux que regretter l’extrême discrétion dans laquelle il a été tenu jusqu’à ces dernières années.

Inscrit à la faculté de médecine à partir de 1916 à Amsterdam, il publie déjà quelques poèmes dans un journal étudiant. Très tôt il fait le choix d’une vie de bohème ; plus proche de Rimbaud que des mentalités estudiantines de l’époque.  Après avoir fait paraître dans une revue d’étudiants certains poèmes de jeunesse, Slauerhoff, quelques années plus tard, se voit offrir par le journal littéraire « La marée » de publier de nouveaux poèmes où s’exprime une véritable maturité. En 1923 est publié son premier recueil « Archipel ».

Dissuadé par les difficultés du temps de s’installer comme médecin , il choisit d’exercer sur les navires, au gré des compagnies de navigation, ses employeurs. Le goût du voyage ne le quittera plus. Et bien que de santé fragile, il parcourt le monde et ne cesse de « bercer suivant le rythme de la lame, son infini sur le fini des mers » (Baudelaire). Toutes les mers.

Poète de la désillusion et du désenchantement, sentiments qu’il traduit tant dans ses vers que dans sa prose de romancier, il sera considéré souvent par ses contemporains comme « rebelle » et « provoquant », heurtant sans doute par une modernité certaine. En permanente errance, ne trouvant nulle part en ce monde ce qu’il cherchait – dont il n’avait pas vraiment défini la teneur – celui qui devait se hisser parmi les tout premiers auteurs néerlandais ne se « posa » que contraint par sa santé fragile. La malaria contractée en Afrique du Sud se surajoutant aux dégâts déjà sérieux causés par la tuberculose qui le poursuivait depuis longtemps, l’obligea à revenir aux Pays Bas en 1936, où il fut accueilli dans une maison de santé, sa dernière adresse. Il avait 38 ans.

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CristinaslauerhoffC’est en écoutant le CD « O descobridor » (L’explorateur), enregistré en 2002 par  Cristina Branco  – la captivante interprète du fado moderne – que je découvre le poète Slauerhoff. Ce Cd lui est en effet consacré, et c’est une douzaine de ses poésies, traduites du néerlandais en portugais, mises en musique « fado », que chante avec bonheur Cristina.

De découverte en exploration, j’ai fini par trouver sur la toile, ces vidéos que je vous propose pour vous approcher de Jan Jacob Slauerhoff d’une part, et du fado envoûtant de Cristina, d’autre part.

Les solitaires

Dans la steppe, je suis immobile,
Le soleil pâle se couche,
Frêle, la lune apparaît.

Humide, gluante, l’herbe fume.
Le sol reste gelé en profondeur
Durant la brève chaleur de l’été.
C’est encore l´hiver en été.

On entend encore le tintement des cloches.
On voit encore les traces à demi effacées,
La carriole a déjà disparu.

Oui, tout s’en va, disparu
Ce qui reste
Est tendresse mais trop peu
Pour en vivre

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L’explorateur

Il aimait le pays pour lequel il s’embarquait

Comme une femme son secret caché.

Planté sur le gaillard avant,

Il rêvait déjà en y songeant

Et lorsque la proue se souleva


Il eut l’impression que cette terre approchait

Dans le lointain où elle somnolait

Tandis que le vaisseau, fendant les flots,

Pressait la voile pour la délivrance imminente

 

Mais lorsque la terre parut, la tromperie se révéla

Ils n’étaient pas reliés par ce cordon invisible

Il voulut cacher le fait – trop tard !

La chose était patente. Il ne lui restait plus

Qu’à continuer sa course, sans but, désolé,

Sans entrain, seul sur des mers désertes.

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Slauerhoff a écrit directement en français un petit recueil de poésies, « Fleurs de marécage », alors qu’il était aux Indes néerlandaises en 1928, corrigé par quelques uns de ses amis plus familiers de notre langue. Sans doute voulait-il faire plaisir à quelques proches, dont sa maîtresse, qui ne pratiquaient pas le néerlandais. Slauerhoff a souvent été comparé à Victor Segalen, l’auteur de « Stèles », lui aussi médecin de bord.

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Quelques liens pour approcher Jan Jacob Slauerhoff :

Brumes

Flandres – Hollande

Matricule des anges

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