Le premier mot d’un vers

Vient de paraître sur   « De braises et d’ombre » :

Le premier mot d’un vers

Inaltérable plaisir de lire et de relire, d’entendre et de ré-entendre, un texte dans lequel vibrent à l’unisson, confondus dans la densité de l’instant, l’émoi du poète, l’humanité d’un regard, l’humilité du sage, et l’empathie du sachant.

Inoubliable Laurent Terzieff !

Immortel Rainer-Maria Rilke !

Rainer-Maria Rilke (1875-1926)

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Pour écrire un seul vers

Il y a les beaux textes, vrais, sensibles, justes dans leurs allégations, servis par l’extrême qualité d’une langue simple et précise, écrits par des auteurs qui n’ignorent pas toute la considération que mérite le lecteur.

Et il y a ceux ou celles qui les servent, et parmi eux, ceux qui les disent ou les illustrent, uniquement par amour, pour le seul bonheur de communier quelques instants autour de la beauté.

Christine, à l’évidence, appartient à cette famille là . Je ne la connais, sur la toile seulement, que depuis quelques semaines, lorsque j’ai publié l’article « Ton souvenir » où on l’entend dire tendrement ce joli poème d’Albert Samain. J’ai découvert aussi ses autres publications. J’étais conquis.  J’aime les émotions qu’elle transmet avec ses choix de textes et d’images, la qualité de sa réalisation et la simple justesse du son de sa voix. Je serai bien égoïste en ne partageant pas ; surtout qu’elle a la gentillesse de me le permettre.

Je m’apprêtais à publier une nouvelle vidéo de sa composition lorsque j’ai reçu son dernier montage qui m’a ému aux larmes. Je ne pouvais pas résister au plaisir de changer ma programmation. Il s’agit d’un texte extrait du roman de Rainer-Maria Rilke, « Les cahiers de Malte Laurids Brigge », écrit en 1910.

Rilke pour le magnifique texte, Christine récitante, Papidou, poète du montage et musique de Georges Delerue… S’il vous manque quelque chose, dites le!

Pour moi tout y est!

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Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin.
Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas ( c’était une joie faite pour un autre ), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles — et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela.
Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient.
Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups.
Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs.
Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent.
Car les souvenirs ne sont pas encore cela.
Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.