Brumes et brouillards /13 – Les mots, dedans

Brassai - Avenue de l’observatoire dans le brouillard

Brassai – Avenue de l’observatoire dans le brouillard

Eugène Guillevic (1907-1997)

Eugène Guillevic (1907-1997)

Je n’aime pas
Qu’il y ait en moi

Ces espèces de brouillards
Qui empiètent sur mon domaine

Et ne me laissent pas voir
Où je suis, où j’en suis.

Alors j’attaque, je ramasse
Tout ce qu’au-dedans je trouve

Et tout ce qu’au-dehors j’arrache
Comme clarté ou moyen d’en faire naître.

Dans ce dehors,
Les mots percent.

Les mots sont des épées
Contre les ventres des brouillards.

(in Art poétique – Poésie Gallimard)

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Fernando Pessoa (1888-1935)

Fernando Pessoa (1888-1935)

J’ai en moi comme une brume
Qui n’est rien, qui ne détient
Ressouvenance d’aucune chose,
Ni désir d’un quelconque bien.

Je suis enveloppé par elle
Comme par un brouillard
Et je vois luire la dernière étoile
Par-dessus le rebord de mon cendrier.

J’ai fumé la vie. Quelle incertitude
Dans toutes ces choses que j’ai lues ou vues !
Le monde tout entier est un grand livre ouvert
Qui dans une langue ignorée me sourit.

 (16 juillet 1934)

Tenho em mim como uma bruma
Que nada é nem contém
A saudade de coisa nenhuma,
O desejo de qualquer bem.

Sou envolvido por ela
Como por um nevoeiro
E vejo luzir a última estrela
Por cima da ponta do meu cinzeiro.

Fumei a vida. Que incerto
Tudo quanto vi ou li!
E todo o mundo é um grande livro aberto
Que em ignorada língua me sorri.

In Poesias Inéditas (1930-1935)

« Le rendez-vous »

Les enfants qui s’aiment s’embrassent debout 
Contre les portes de la nuit 
Et les passants qui passent les désignent du doigt 
Mais les enfants qui s’aiment 
Ne sont là pour personne 
Et c’est seulement leur ombre 
Qui tremble dans la nuit 
Excitant la rage des passants 
Leur rage, leur mépris, leurs rires et leur envie 
Les enfants qui s’aiment ne sont là pour personne 
Ils sont ailleurs bien plus loin que la nuit 
Bien plus haut que le jour 
Dans l’éblouissante clarté de leur premier amour. 

Jacques Prévert

La guerre est finie. Paris pose pour Brassaï, un « cancre » de génie nommé Prévert écrit sa poésie sur les bords de la Seine et Kosma la met en musique. Les trois hommes se rencontrent près des Halles, dans une petite pièce, derrière la cuisine d’un bistro dont le propriétaire n’est autre que le père d’un jeune chorégraphe d’à peine plus de 21 ans. Le talent du jeune homme n’a d’égal que la vitalité qu’il  exprime dans ses engagements pour son art. D’ailleurs, c’est grâce au magnétisme qu’exerce sur eux ce garçon que les trois artistes se retrouvent réunis là. On ne le sait pas encore, mais son nom va briller de mille feux dans l’univers de la danse, et au-delà, il s’appelle Roland Petit. Pour l’heure, Il écoute, passionné, Prévert développer l’argument du futur ballet :  « Le Rendez-vous », celui d’un jeune homme avec « la plus belle fille du monde ».

Il va chorégraphier leur rencontre sur la musique de Kosma, les faire danser ensemble un pas de deux ultime dans une atmosphère aussi sombre que poétique dans les rues du Paris saisi par l’objectif de Brassaï. Il obtiendra même de Picasso qu’il dessine le rideau de scène.

Mais ce n’est pas un rendez-vous banal ; le destin veille : près de l’escalier du pont de Crimée, le jeune homme va tomber sous le coup décisif et fatal de celle qui vient de le séduire. Il ne savait pas qu’il avait rendez-vous avec la Mort.

Ce pas de deux, pas de rue, est ici interprété par Isabelle Ciaravola, envoûtante veuve noire aux jambes interminables, « la plus belle fille du monde », et par Nicolas Le Riche, qui communique à ce pauvre « jeune-homme » pris dans les rets de son inéluctable destin, son charisme et son formidable talent.

Et si pour le plaisir, au-delà de la danse elle-même, de retrouver cette ambiance des rues du Paris de la fin des années 1940 transposée sur la scène, et de fredonner les chansons de Prévert et Kosma, on souhaite se délecter de ce court ballet dans son intégralité, en voici la version intégrale.

On y côtoie, Michael Denard, Le Destin – Hugo Vigliotti, Le Bossu – Pascal Aubin, Le Chanteur – et les danseurs, passants et passantes, du Corps de Ballet et de l’École de danse de l’Opéra de Paris.

« Le rendez-vous »  à ne pas manquer !

Un clic sur une photo ouvre la galerie (photos agrandies)

Paris mon amour!

Si vous n’avez pas de programme pour ce week-end, pourquoi ne pas m’accompagner? Je vous invite à une promenade dans cet éternel Paris que j’aime.
D’abord dans le Paris d’aujourd’hui, cosmopolite – Arlequin pourrait-on dire -, avec ses architectures modernes et ses artistes contemporains. Nous longerons la Seine apaisante, nous chercherons sous les feuilles de ses jardins l’âme perdue d’un vieux poète. Nous aurons pour guide Danièle. Je ne connais d’elle que son blog, « La tribu d’Anaximandre » (je suppose qu’il s’agit du disciple de Thalès et du Maître de Pythagore, ces deux sauvages dont les théorèmes nous ont fait tant souffrir). Les photos qu’elle y présente sont parfois des poésies sans paroles.

Pour la rejoindre : Passe muraillePasser à travers le mur d’un clic

Nous continuerons notre flânerie dans le Paris des souvenirs pour certains, celui de l’histoire pour d’autres.  D’abord sous le ciel voilé des jours à travers les photographies de Robert Doisneau, puis dans le secret des nuits en longeant les murs sombres de Brassaï.

Paris profil jour avec les photos de Doisneau

Paris profil nuit sous l’œil de Brassaï

Bon week-end… à Paris!

Paris…

« Point le plus éloigné du paradis, Paris n’en demeure pas moins le seul endroit où il fait bon désespérer. »  

Cioran (Syllogismes de l’amertume) – Ecusson musical :  Ella Fitzgerald (April in Paris)