L’amour des livres

Il y a quelques jours je recevais un message d’Héléna – dont le blog a été le facteur déclenchant la création de « Perles d’ Orphée » –  me demandant, comme à d’autres de ses complices blogueurs, un commentaire sur les livres que j’aime. Elle se proposait de réaliser le billet que voici en publiant les réponses de chacun :

http://helenablue.hautetfort.com/archive/2013/05/08/pour-l-amour-des-livres.html

Pris par d’autres activités, j’ai tout simplement oublié de lui répondre et donc « zappé » la mission. Qu’elle veuille bien m’en excuser!

Alors, un peu tard, certes, et par solidarité avec cette sympathique initiative, j’ai décidé de publier ici ma réponse d’aujourd’hui.

Chère Héléna,

Si j’avais répondu spontanément à votre demande, sans attendre, j’aurais choisi de ne vous envoyer qu’une photo de la page de couverture des « Fleurs du mal ». Sans commentaire surtout. Tout me paraissant y être contenu. Mais ce délai, involontaire, peut-être acte manqué, aura transformé ma réponse, n’altérant cependant en rien ma conviction première. Il aura simplement permis un ajustement de ma réponse à votre question.

Toujours, cependant, un seul ouvrage d’un seul auteur mais plus de volubilité de ma part :

« Une histoire de la lecture » d’Alberto Manguel,

Ce livre est une exploration rare de la lecture, un riche voyage dans l’histoire des livres. Il est aussi une plongée essentielle dans le cœur du lecteur sans qui le livre n’aurait aucune raison d’être. « Tout écrit dépend de la générosité du lecteur », écrit Manguel. (page 216), et il ajoute quelques lignes plus bas : « Depuis le début, la lecture est l’apothéose de l’écriture ».

Manguel considère la lecture du côté du lecteur, et ça fait du bien. C’est le lecteur qu’il est lui-même d’abord, qui écrit ; sans nul doute marqué par le souvenir toujours présent de cet autre lecteur à la forte personnalité, Jorge-Luis Borgès. Avançant inexorablement vers la cécité, Borgès avait demandé au jeune homme qu’il était alors à Buenos Aires, de lui faire la lecture. Quelle expérience!

Si souvent l’histoire a besoin de la chronologie, l’auteur ici s’en affranchit sans tarder et avec bonheur, en intitulant déjà son premier chapitre : « La dernière page ». Le ton est donné d’entrée.

L’ouvrage constitue une bibliothèque à lui seul, mais une bibliothèque qui contiendrait les clés pour en ouvrir mille autres. Au delà du plaisir de lire et d’apprendre, qu’il nous offre comme une évidence, il est hommage à la lecture et encouragement à lire encore, s’il en était besoin. Et subrepticement il nous suggère une voie pour lire autrement… mieux sans doute.

« Nous lecteurs d’aujourd’hui, que l’on dit menacés d’extinction, nous avons encore à apprendre ce que c’est que de lire. » (page 39)

Manguel nous enrichit à chaque page par son incommensurable érudition. Il nous charme par sa simplicité et nous fait partager son amour immodéré des livres qui suffirait, selon lui, à en justifier le vol.

histoire-lectureSi ce billet avait pour effet de donner envie à quelqu’un ou à quelqu’une de lire « Une histoire de la lecture », qu’il ou elle m’autorise ce petit conseil pratique : Pour savourer plus encore le plaisir suave de votre lecture, n’hésitez pas à choisir cet ouvrage dans l’édition publiée par Actes sud… pour le format et le papier. Un livre s’adresse à tous nos sens, celui-ci surtout.

Pardon, chère Héléna d’avoir fait faux-bond à votre publication. Puisse l’enthousiasme que j’ai exprimé ici compenser un peu ma fâcheuse distraction.

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Alberto Manguel

Alberto Manguel

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Olivier Barrot a présenté ce livre ainsi, dans sa rubrique « Un livre, un jour » :

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Deux rêves

Borges JL

Les deux qui rêvèrent ( Conte de J-L Borges)

L’historien arabe El Ixaqui relate cet évènement :

« Les hommes dignes de foi racontent (mais seul Allah est omniscient et puissant et miséricordieux et ne dort pas) que vécut au Caire un homme possesseur de grandes richesses, mais si magnanime et si généreux qu’il les perdit toutes à l’exception de la maison de son père, si bien qu’il dut travailler pour gagner sa vie. Il travailla à tel point qu’un beau jour le sommeil s’empara de lui sous un figuier de son jardin. Il vit en songe un homme tout mouillé qui sortit de sa bouche une pièce d’or et lui dit : « Ta fortune est en Perse à Ispahan. Va la chercher. »

Au matin, il se réveilla, entreprit le long voyage, et affronta les périls des déserts, des navires, des pirates, des idolâtres, des fleuves, des bêtes féroces et des hommes. À la fin, il arriva à Ispahan.

Ispahan

La nuit le surprit dans l’enceinte de la ville et il s’étendit pour dormir dans la cour d’une mosquée. Contre la mosquée, il y avait une maison et, par décret du Dieu tout-puissant, une bande de voleurs traversa la mosquée et entra dans la maison. Les gens qui dormaient se réveillèrent à cause du vacarme que firent les voleurs, et appelèrent au secours. Les voisins crièrent aussi, l’officier du guet accourut avec ses hommes et les bandits s’enfuirent par la terrasse. L’officier fit fouiller la mosquée. On trouva l’homme du Caire que l’on rossa si fort à coups de bambou qu’il faillit en mourir.

Deux jours après, il reprit connaissance en prison. L’officier le fit amener et lui dit : « Qui es-tu ? Et quelle est ta patrie ? »

L’autre déclara: « Je suis de l’illustre cité du Caire et mon nom est Mohammed el Magrebi. »

L’officier lui demanda: « Qu’est-ce qui t’a attiré en Perse ? »

L’autre choisit de dire la vérité : « Un homme m’a ordonné en rêve de venir à Ispahan, parce que là était ma fortune. Me voici à Ispahan et la fortune qu’il m’a promise doit être ces coups de bâton que vous m’avez fait donner si généreusement ».

En entendant ces mots, l’officier rit à se découvrir les dents de sagesse et finit par dire :
« Homme insensé et crédule, j’ai rêvé trois fois d’une maison au Caire, au fond de laquelle il y a un jardin, dans le jardin un cadran solaire, derrière le cadran solaire un figuier, après le figuier une source, et sous la source un trésor. Je n’ai pas accordé le moindre crédit à ce mensonge. Mais toi, né de l’accouplement d’une mule avec un démon, tu as erré de ville en ville sur la seule foi de ton rêve. Que je ne te revoie pas à Ispahan ! Prends ces monnaies et va-t’en ! »

L’homme les prit et retourna dans sa patrie. Sous la source de son jardin (qui était celle du rêve de l’officier), il déterra le trésor. Ainsi, Dieu le bénit, le récompensa et l’exalta. Dieu est le Généreux, le Caché. »

Borges – « Histoire universelle de l’infamie »

Traduire un poème

Lorsqu’il demanda à Paul Valéry de traduire « les Bucoliques » de Virgile, le docteur Roudinesco insista pour avoir plus qu’une traduction. Il  souhaitait une transposition, « du Valéry, de beaux vers comme dans la « Jeune parque ».  » Valéry répliqua sourire aux lèvres : « Voulez-vous en plus des rimes? Alors je demande cent ans! »

Même si, par la richesse de ses formes et la profusion de son vocabulaire une langue est naturellement propice à l’expression poétique, elle n’en obtient pas pour autant, et c’est heureux, le monopole du poème. La poésie reste d’abord affaire d’âme, sans distinction d’origine ou de langage. Et, quand elle est écrite ou dite, pour atteindre l’autre, étranger au véhicule qu’elle emprunte, elle doit nécessairement faire appel au traducteur, indispensable traître, intermédiaire obligé entre l’œuvre et son destinataire.

Que de questionnements alors, que de responsabilités, pour celui qui va se charger de l’immense tâche de traduire. Recréer le poème et son flux de sensations et d’émotions, liées autant au rythme, au chant de la langue, qu’aux images suggérées par les mots, dans une autre langue où les différences avec la langue originale ne se bornent évidemment pas aux mots seulement. Le poète traducteur va devoir tout entier se fondre, à travers le poème, dans le poète lui-même, prendre sa place un temps, puis disparaître.

Qu’en disent les Maîtres?

« L’original est infidèle à la traduction. » Jorge-Luis Borges

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« La traduction est le plus pur des processus par lesquels s’affirme le talent poétique. » Rainer-Maria Rilke – cité par Alberto Manguel in « Une histoire de la lecture » (Actes sud / page 309)

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« La pensée poétique est ce qui transforme la poésie. […] C’est cela qui est à traduire. C’est cela la modernité d’une pensée, même pensée il y a très longtemps. Car elle continue d’agir. D’être active au présent ».  Henri Meschonnic in « Poétique du traduire »

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« Comme beaucoup, je tiens qu’un poème est intraduisible, mais qu’il peut être recréé dans une autre langue (je sais bien qu’en bonne logique, il suffirait d’un seul vers bien traduit pour réfuter cette assertion). Tout dépend, bien sûr, de ce qu’on entend par « bien traduit ». Pour moi, je suis nominaliste ; je me méfie des affirmations abstraites, et je préfère m’en tenir aux cas particuliers. »  Jorge-Luis Borges

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« Traduire un poème c’est conclure une alliance avec un premier traître : confronté au réel du bon sens, tout beau poème est par nature un contre-sens orienté par l’harmonie ; rien ne doit, rien ne peut dispenser le poète traducteur de l’impérieux devoir de créer dans une autre langue un contresens équivalent ; l’on n’a point affaire aux mots seulement, mais au miracle qui leur a permis d’être poésie ; il est salutaire que l’esprit tout entier sente son pouvoir s’exercer à loisir sur la sonorité d’une syllabe ; qui veut parvenir à la justesse doit se laisser séduire par une terrible rigueur, dont ne peuvent donner idée les nonchalances de l’exactitude. »

                                       Armand Robin

La poésie Borges

Jorge-Luis Borges (1899-1986)

Jorge-Luis Borges (1899-1986)

« Dans tous les cas, la poésie est antérieure à la prose: on dirait que l´homme chante avant de parler »

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Le sud

Du fond de tes patios avoir regardé
les antiques étoiles,
depuis un banc dans l’ombre avoir fixé
ces lumières éclatées
que mon ignorance n’a appris à nommer
ni à ordonner en constellations,
avoir senti le cercle de l’eau
dans la secrète citerne,
l’odeur du jasmin et du chèvrefeuille,
le silence de l’oiseau endormi,
la voûte du vestibule, l’humidité
– ces choses, peut-être, sont le poème.

Jorge Luis Borges –  « Ferveur de Buenos Aires » (1923)

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Van Gogh – La nuit étoilée

El sur

Desde uno de tus patios haber mirado
las antiguas estrellas,
desde el banco de
la sombra haber mirado
esas luces dispersas
que mi ignorancia no ha aprendido a nombrar
ni a ordenar en contelaciones,
haber sentido el circulo del agua
en el secreto aljibe,
el olor del jazmin y la madreselva,
el silencio del pájaro dormido,
el arco del zanguán, la hemedad
–esas cosas, acaso, son el poema.

ω

« Il existe une heure de la soirée où la prairie va dire une chose. Elle ne le dit jamais. Peut-être le dit-elle infiniment et nous ne l’entendons plus, ou nous l’entendons, mais ce quelque chose est intraduisible comme une musique… »

Bonnard - paysage du soir

Pierre Bonnard – Paysage du soir

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« Un seul homme… »

Jorge Luis BORGES (cité par Jean MAMBRINO in « Lire comme on se souvient » – Ed. Phébus)

Un seul homme est né, un seul homme est mort sur la terre.

Affirmer le contraire est pure statistique : l’addition est impossible.

Non moins impossible que celle d’ajouter l’odeur de la pluie au rêve que tu as rêvé l’autre nuit.

Cet homme est Ulysse, Caïn, Abel, le premier homme qui ordonna les constellations […] le forgeron qui grava des runes sur l’épée de Hengist […] Luis de Leon, le libraire qui engendra Samuel Johnson, le jardinier de Voltaire […]

Un seul homme est mort à Ilion, dans le Métaure. à Hastings, à Austerlitz, à Trafalgar, à Gettysburg.

Un seul homme est mort dans les hôpitaux, dans les navires, dans la difficile solitude, dans l’alcôve de l’habitude et de l’amour.

Un seul homme a regardé la vaste aurore.

Un seul homme a senti dans sa bouche la fraîcheur de l’eau, la saveur des fruits et de la chair.

Je parle de l’unique, de l’un, de celui qui est toujours seul.

TOI