Des vœux… Oui, mais attention !

 En forme de réponse-clin d’œil au vœu de Marie Christine dans un commentaire récent.

On n’est jamais trop précis quand on formule ses vœux. Peut-être parce qu’on ne croit pas vraiment à leur réalisation ou par peur sans doute qu’une trop grande exigence la rende impossible. Le jeune Kitso en fit un jour la triste expérience :

Ce 25 décembre, comme tous les autres d’ailleurs,  à Tsabong au Botswana, en plein désert du Kalahari, autour de midi, rien ne bougeait, ni les feuilles sèches des arbres dispersés à l’entrée du village, ni les grains de sable jaune plaqués au sol par les rayons brûlants du soleil d’Afrique. Quelques rares insectes grattaient ou sifflaient depuis leurs indécelables cachettes, et de temps à autre la plainte lascive d’un dromadaire blatérant au loin déchirait la carapace de l’air. Mais, jour de Noël ou pas, pour Kitso ce décor demeurait immuable ; comme chaque jour de l’année, à l’exception peut-être des rares périodes de pluie, il venait s’assoir, solitaire, sous ce même acacia, pour y contempler le spectacle que lui offrait son impossible rêve d’une autre vie.

« On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans… »

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Aujourd’hui – qui saurait dire pourquoi ? – pendant sa rêverie quelques larmes ont glissé sur ses joues. Il voulut les chasser d’un mouvement de bras, mais l’une d’elles, trop rapide, parce que trop lourde peut-être, s’échappa vers le sol. La réaction alchimique fut immédiate : un immense génie se dressa, impressionnant, devant le jeune garçon effrayé qui déjà se levait pour fuir à grandes enjambées. Mais il n’en fit rien, le colosse venait de poser une énorme main sur son épaule, et le tenait immobile, debout contre son acacia.

– N’aie aucune crainte, garçon,  lui dit-il d’une voix profonde et douce. Je ne te veux aucun mal, bien au contraire. Je te vois depuis longtemps ici, rêvant quotidiennement à une autre vie. Aujourd’hui tes larmes m’ont ému, c’est Noël, alors comme tous les génies bienveillants j’ai décidé d’exaucer trois de tes désirs. Exprime les et ils seront réalisés.

Sa crainte apaisée et son étonnement assumé, Kitso demanda quelques minutes pour rassembler ses idées avant de formuler ses vœux. Il pencha la tête, ferma les yeux quelques courts instants, puis releva son regard vers son étrange bienfaiteur, sûr désormais des souhaits qu’il soumettrait à son pouvoir.

– Voilà, lui dit-il, d’abord je voudrais de l’eau. De l’eau, oui, de l’eau, beaucoup d’eau que je verrais couler à profusion.

– Ensuite ? demanda le génie.

– Ensuite, je souhaiterais… hum…

– Parle donc ! Rien n’est exclu ! Dis sincèrement ce que tu souhaites, allons !

– Eh bien, ensuite… hum… Je voudrais des femmes, des femmes, plein de femmes venues de partout dans le monde, une différente chaque jour, qui me chevaucheraient… hum… dans un bel appartement d’une grande ville…

– J’ai bien noté. Et ton troisième vœu ?

– Oh ! Je voudrais être blanc, oui blanc. Je voudrais vraiment être blanc.

– Es-tu sûr de tes choix, Kitso ? Sache que lorsque j’aurais frappé trois fois dans mes mains tes désirs se réaliseront immédiatement.

– Oui, oui ! Je ne change rien, répondit Kitso sans la moindre hésitation.

Alors le génie frappa trois fois dans ses larges mains. Et les désirs de Kitso furent aussitôt exaucés :

Il est devenu blanc, d’un blanc éclatant. Il habite un très bel appartement dans un palace entre Mayfair et Knightsbridge, à Londres. De l’eau, chaude, froide et même tiède coule sur lui à toute heure du jour et de la nuit pendant que, venues du monde entier, des femmes de tous âges et de toutes origines, le chevauchent à l’envers et à l’endroit.

Ce jour là, Kitso est devenu… le bidet de la suite 302 à l’InterContinental London Park Lane.

Les deux chiens

Cette petite histoire est célèbre. On l’attribue souvent au pays basque, mais elle trouverait volontiers son origine un peu partout dans le monde.

Elle pose tout bonnement la question de la question et pourrait bien faire figure de koan du genre « Ce qui te manque, cherche le dans ce que tu as », tant elle fleure bon l’absurde.

Dans un petit village d’une campagne lointaine où les habitants – peu nombreux –  ne sont pas réputés pour leur volubilité, vivait solitaire un vieux paysan, plus taiseux encore que le reste de la communauté. Sa grande distraction, après sa journée de labeur, consistait à faire une promenade le long de la route qui conduit au village, et sur laquelle ne passe pas grand monde, accompagné de ses deux chiens, l’un blanc, l’autre noir.

Ce soir là, comme tous les autres, le moment du retour venu, juste avant que la nuit efface complètement l’horizon,  il s’arrête et d’un sifflement sec rappelle ses chiens pour les engager sur le chemin de la ferme. C’est alors qu’un inconnu, ostensiblement étranger à la région, s’approche de lui et le salue. N’ayant reçu pour toute réponse qu’un discret grognement, le passant souhaitant entamer un dialogue lui demande :

– Ils courent vite ces chiens?

– Lequel? répond le paysan.

Surpris par la réponse, l’homme décontenancé dit au hasard :

– Le blanc.

– Le blanc, oui! dit le paysan.

– Et le noir?

– Le noir aussi.

Silence prolongé. Les animaux haletants viennent de rejoindre  le pied de leur maître. Le visiteur reprend :

– Ce sont de bons gardiens?

– Lequel? demande immédiatement le paysan.

– Le blanc, dit spontanément cette fois-ci, l’étranger.

– Le blanc oui!

– Et le noir?

– Le noir aussi.

Silence encore plus long, percé de temps à autre par un aboiement sourd. Le paysan s’apprête à repartir vers sa ferme quand le visiteur le questionne à nouveau :

– Pourquoi me demandez-vous toujours « lequel »?

– Parce que le blanc est à moi.

Grande réflexion perplexe du visiteur, suivie de l’inévitable question :

– Et le noir?

– Le noir aussi.

Chiens noir - blanc]