Don de soi

Don de soi

Après tant de rappels frénétiques, Virginia, l’incomparable pianiste, demeura perplexe. Le public réclamait encore, il trépignait. Alors lui vint une idée : elle ôta délibérément sa robe et se remit au piano.
Ah ! Jouer du Fauré en petite chemise. Jamais elle n’avait atteint cette finesse de touche, cette légèreté…Quel délire dans la salle !
Non, non, ce n’était pas assez. Alors elle ôta sa petite chemise, son corset et ses bas, et se remit au piano.
Tous les oiseaux du désir, d’un coup d’aile, se blottirent dans son soutien-gorge.
Ah ! Jouer du Manuel de Falla en soutien-gorge. Jamais, jamais la chair et le sang n’avaient donné une telle frappe à son jeu. Les accords flambaient dans les entrailles des auditeurs.

Non, non, ce n’était pas assez.
Alors elle enleva son soutien-gorge et se remit au piano.

Un grand cri traversa la salle : « Je suis sa mère » hurlait une femme, « tout de même, je suis sa mère ! ».
Mais le public : « Encore, encore ! »
Alors, Virginia ôta son slip qu’elle jeta dans la foule comme une fleur, et se remit au piano.
Musique aussi dépouillée résonna-t-elle ainsi dans le cœur des hommes ?
Schönberg avait du génie.
Lorsque, éclatante et nue, elle salua de nouveau, l’enthousiasme, à son comble, n’était qu’une épée dirigée contre son être. Alors Virginia, sublime, se jeta tête première dans le ventre du piano. Le couvercle se rabattit sur elle dans un coup de tonnerre
Quatre hommes de main survinrent qui emmenèrent le cercueil.
                                                                                                                                                          René de Obaldia

Nu au piano

Encore ou bis?

Il n’est à l’évidence pas de la plus grande originalité de présenter sur son blog la vidéo d’un pianiste en scène interprétant une des œuvres les plus connues de Chopin. Il ne sera donc reproché à personne de réagir aussitôt par un long soupir, doublé, très haut ou in petto, d’un « encore !? » profondément agacé…

Sauf que dans le cas présent cet « encore » serait prématuré, et partant, l’agacement plutôt inadapté. Il y aurait en effet fort à parier qu’après écoute, « encore » change de ton et de sens, et qu’il se transforme finalement en un énorme et enthousiaste « bis! »

Pourquoi? Parce que chez ce jeune pianiste russe de 22 ans, Daniil Trifonov, il y a, comme le dit Martha Argerich – excusez du peu – dans une interview au Financial Times,

« tout et plus encore ».

L’immense dame du piano ajoute :

« Ce qu’il fait avec ses mains est techniquement incroyable. Mais c’est aussi son toucher, il possède à la fois la tendresse, la délicatesse et les attributs du diable. Je n’ai jamais rien entendu de pareil. »

Ce garçon fait chanter son clavier comme par le passé un Richter ou un Gilels. Il exprime sa joie de jouer dans une économie de moyens exceptionnelle, on dirait que ses mains sont collées sur les touches, tant son attitude est discrète, mais…

Pour compléter cette phrase restée en suspens il suffit de prêter au talent du jeune Daniil une oreille qui ne manquera certes pas de convoquer sa jumelle aussitôt les premières notes jouées. Le cœur ne devrait pas tarder à suivre. Les adjectifs dithyrambiques risquent de manquer.

 Frédéric Chopin : « Andante spianato et grande polonaise » – Opus 22

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Après cela il est de peu d’importance d’afficher le palmarès de ce pianiste d’exception. On mentionnera seulement qu’il a obtenu en 2011 deux reconnaissances pour le moins prestigieuses :

  • Concours international de piano Arthur Rubinstein à Tel Aviv  : Premier prix, prix de la meilleure performance en musique de chambre, prix de la meilleure performance dans une pièce de Chopin et prix du public.
  • Concours Tchaïkovski à Moscou : Premier prix et Grand Prix (toutes catégories confondues), prix pour la meilleure performance dans un concerto de chambre.

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Et si vous avez crié « Bis » ou « Encore » :

Daniil Trifonov joue pour vous le « Nocturne opus 62 N°1 » d’un Chopin au sommet de son art et proche de ses derniers instants.

Pièce romantique s’il en est, ce nocturne est empreint d’un profond mystère ; celui que l’on peut rencontrer sur le chemin d’une intense méditation et que les doigts coulant sur le clavier essaient de transmettre. Elle exige de l’interprète qu’il oublie la partition pour rendre à cette musique la fluidité spontanée et continue de l’improvisation si chère à Chopin.

Daniil a tout pour cela et plus encore!

Bravo!… Encore!… Bis!

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