« Egmont » : un sourire de Beethoven ?

“L’œuvre de Beethoven est pour nous un éternel commandement, une infaillible révélation”. (Franz Liszt)

Beethoven-LudwigEt si l’on considère que le final de sa neuvième symphonie nous commande, avec les mots de Schiller, de « pénétrer, ivres de feu, le sanctuaire céleste de la joie », on ne peut pourtant pas prétendre avoir entraperçu, ne serait-ce qu’une petite fois, le sourire du Maître exprimer un tel sentiment sur aucune des représentations que nous ont laissées de lui les artistes de son temps.

Mais qui sait si en ce jour de 1809, la petite souris cachée dans le bureau du directeur du Burgtheater de Vienne, n’a pas raconté à sa progéniture avoir surpris sur les lèvres du Maestro l’esquisse d’un rictus de véritable bonheur ? Rien de plus plausible : Beethoven venait de s’y voir confier la composition de la musique de scène pour la reprise de la pièce « Egmont », écrite par Goethe vingt ans plus tôt, au moment même où le jeune musicien découvrait Vienne grâce au comte Waldstein et y rencontrait Mozart.

Gageons que les souffrances d’une surdité déjà importante et, hélas, définitivement installée, n’auront pas altéré la possible tentative du Maestro d’accueillir d’un sourire satisfait pareille reconnaissance de son talent.

Quelle plus belle proposition, en effet, pour le compositeur parvenu à la pleine maturité de son art (la 5ème symphonie n’est terminée que depuis moins de deux ans) que de se voir offrir de mettre en musique une œuvre de Goethe, la figure littéraire à qui il voue depuis si longtemps une admiration quasi inconditionnelle ? Et, de surcroit, un drame tout entier dédié à la gloire de la liberté, véritable manifeste politique dans lequel s’incarnent, à travers la personnalité d’Egmont, comte flamand engagé au XVIème siècle dans la lutte pour l’indépendance des Pays-Bas Espagnols et farouchement opposé au despotisme du Duc d’Albe, représentant le roi Philippe II d’Espagne, les vertus de justice et de liberté nationale dont Beethoven a le cœur enflé.
Egmont
Beethoven, certes, avait déjà affiché ses idées avec son unique opéra « Léonore » – qui deviendra « Fidélio » en 1814 – et l’ouverture « Coriolan ». Il ne cachait pas non plus une sensibilité particulière pour Napoléon, parfaite incarnation, à ses yeux, du mythe prométhéen. Cette opportunité renouvelée de servir par sa musique la grandeur d’âme d’un prince digne et courageux qui accepte le funeste sort que lui réserve sa résistance à l’oppression, ne pouvait que l’enthousiasmer, au point qu’il s’en ouvrit directement à Goethe lui-même à qui il écrivait :
« Je me suis enflammé pour Egmont aussitôt que j’ai lu votre pièce magnifique ».

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Dès l’ouverture – qui depuis bien longtemps est jouée seule, écartée des neuf autres pièces constitutives de l’œuvre désormais très rarement donnée dans son intégralité – Beethoven, sans pour autant chercher à résumer le drame, transporte l’auditeur des noirceurs des geôles jusqu’à la glorification finale du héros exécuté, en un court mais intense voyage au cœur des passions humaines promises à la scène.
– Le lent et sombre « sostenuto » en Fa mineur de la  brève introduction ne laisse aucun doute sur la tragédie qui se prépare.
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– Progressivement, avec le sens raffiné de la transition qui lui est propre, Beethoven nous conduit vers le premier thème, « allegro », au cours duquel l’alternance des mouvements montants et descendants, les changements de rythme et les rapides fluctuations des tonalités se combinent pour évoquer la tension des combats, la ferveur des passions, et les douceurs de l’amour.
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– Puis tout semble s’apaiser ; mais déjà les cordes entament un nouveau tourbillon que soutient l’impatiente trépidation des basses et que ponctuent quelques roulements guerriers de timbales. Le mouvement s’intensifie, se densifie ; le crescendo à son sommet, le deuxième thème prend une dernière fois son souffle après une volée de cuivres pour se transformer finalement, en fanfare conquérante saluant le triomphe des nobles idéaux du héros. « Allegro con brio ».
Beethoven donne ici un avant goût du dixième et ultime mouvement de l’œuvre par lequel il fait écho au souhait de Goethe qui voulait que la mort d’Egmont qui conclut sa pièce ne fût pas prétexte à une lamentation, mais bien plutôt l’occasion d’une « Siegessymphonie » (symphonie de victoire).

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Lorin Maazel dirige ici le New-York Philharmonic Orchestra :
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Mais l’engouement du compositeur pour l’œuvre théâtrale dépassait évidemment sa motivation politique, et nul n’imaginerait que celui qui s’émeut si profondément devant le dévouement d’une Léonore qui risque sa vie pour sauver son époux Fidélio, soit indifférent à la détermination d’une Klärchen qui n’hésite pas à se donner la mort, désespérée de n’avoir pas pu sauver Egmont, son bienaimé. La douceur et la majesté du « larghetto » que Beethoven consacre à la mort de Klärchen en dit long sur ses affects. (Cf. version intégrale en fin de billet)

Voici comment, empruntant la voix de la soprano Deirde Angenent, la jeune femme, encore bien vivante aussitôt l’ouverture terminée, chante militairement sa flamme  pour son héros guerrier. – Il se pourrait bien que Mahler se soit en partie inspiré de ce lied dynamique et engagé pour composer certains des lieder « militaires » du cycle « Des Knaben Wunderhorn ».

Die Trommel gerühret

Le tambour bat !
Le fifre joue !
Mon bien-aimé en armes,
Commande le régiment,
La lance haute,
Il mène les hommes.
Comme mon cœur bat !
Comme mon sang bouillonne !
Ô si j’avais un pourpoint
Une culotte et un casque !
Je le suivrais hors les murs
D’un pas valeureux,
J’irais par les provinces,
Et partout avec lui.
Déjà l’ennemi faiblit,
Tant nos tirs sont nourris ;
Quel inégalable bonheur
D’être un homme !

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Incident_Teplitz_1812

Goethe et Beethoven, saluant et ne saluant pas la famille impériale à Teplitz en juillet 1812 (par Carl Rohling)

Si l’on peut supposer que grâce à « Egmont », le visage de Beethoven a réussi à trouver une occasion de se fendre d’un timide sourire, on ne se risquera pas à prétendre que la rencontre entre le compositeur et l’écrivain aura laissé à chacun d’eux un souvenir ému. Malgré leur incontestable considération réciproque, les deux hommes aux caractères profondément opposés ne seront pas parvenus à se rejoindre.

Pour s’en convaincre il suffit de prêter un peu d’attention à la gravure de Rohling. Sans doute lui aura-t-elle été suggérée par le récit d’un incident que raconte, après la mort de Goethe, Bettina Brentano, la tendre amie du poète, dans une lettre à l’un de ses amis :

Alors que les deux grands hommes se promènent en devisant, un jour de juillet 1812, dans les jardins de Tepliz, ils croisent la famille impériale. Aussitôt Goethe se découvre et salue avec déférence en s’écartant pour laisser le passage. Beethoven, pour sa part, décide d’enfoncer son chapeau sur sa tête, plisse encore un peu plus le front, presse le pas et lorsqu’il marque l’arrêt quelques mètres plus loin pour attendre son compagnon, il reçoit le salut des aristocrates envers qui il ne voulait montrer aucun signe de servilité.

Le sourire, à supposer qu’il eût montré le bout de ses lèvres, n’aurait décidément pas tenu bien longtemps…

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Egmont – Opus 84 – Intégrale (Audio)

Orchestre Philharmonique de Berlin – Claudio Abbado

Adieu Maître Ciccolini !

Aldo Ciccolini (1925-2015)

Aldo Ciccolini (1925-2015)

Les pianos du monde entier sont en deuil, et avec eux la musique, toute la musique : Aldo Ciccolini n’est plus.

Il était l’un des derniers « très grands » pianistes encore vivants et certainement le doyen d’entre eux – il avait 89 ans. Le 1er février dernier son cœur a cessé de battre la mesure, ses mains se sont retirées à tout jamais du clavier. .

Né et bercé dans le sérail musical, en Italie, Aldo Ciccolini cumule les victoires aux divers concours de piano auxquels il participe. Après avoir été lauréat du célèbre prix Marguerite Long-Jacques Thibaud, en 1949, il commence la grande carrière internationale que l’on sait, et joue dès lors tous les répertoires sur toutes les scènes du monde, en compagnie, très souvent, des chefs les plus prestigieux. Que de superlatifs, certes, mais tellement représentatifs de la réalité et des mérites de cet immense artiste.

Très tôt, avec les œuvres de Liszt ou de Busoni il exprime une brillante technique pianistique, mais jamais le brio n’estompe l’élégance, jamais le poète ne succombe sous les assauts du virtuose. Quelle meilleure preuve que son amour profond pour la musique française – longtemps, injustement déconsidérée – toute en nuances délicates et en images poétiques, dont il a été un constant et zélé serviteur, insatiable interprète des partitions d’Alexis de Castillon, Déodat de Séverac, Massenet ou autres Saint-Saëns, Debussy, Ravel ou Satie.

Mais il n’en reste pas moins – et c’est en cela qu’il est un immense pianiste – un interprète également magistral de la musique russe, du piano espagnol et des grands compositeurs allemands de Mozart à Brahms en passant par Beethoven et Schumann.

Voici le jeune pianiste dans une pièce extraite de « 2 Lunaires » du compositeur italo-bohémien Pick-Mangiagalli, « La danse d’Olaf ». En exergue de sa partition le compositeur cite les quelques vers suivants, comme une indication pour l’interprète :

……………………………….. et c’était
Olaf, le roi des Elfes, qui dansait
Parmi le tourbillon des feu-follets.

Sous les doigts d’Aldo Ciccolini, rien ne manque : ni la légèreté des Elfes, ni la noblesse du roi, ni la fluidité de la danse et encore moins les scintillements espiègles des farfadets. Un bonheur !

Grand aussi, Aldo Ciccolini, par la qualité de son enseignement dont témoignent volontiers ceux qui ont eu la chance d’être parmi ses élèves, comme Jean-Yves Thibaudet et Nicholas Angelich, dignes héritiers du Maître. Trop discret sans doute, et dévoué à sa tâche pédagogique, ce formidable sculpteur de sons aura été quelque peu délaissé un temps par les organisateurs de concerts, souvent plus friands de nouveautés à la mode que de réelles valeurs intemporelles. Il aura, en revanche – qui s’en plaindrait aujourd’hui ? – consacré ce temps à enregistrer une abondante mémoire discographique dans laquelle l’amateur du beau piano ne manque jamais de se perdre avec délectation.

Aldo Ciccolini face à son clavier restait toujours fidèle à sa conviction profonde que l’interprète doit s’oublier jusqu’à disparaître devant l’œuvre à laquelle il se dédie totalement.

En fermant les yeux, on n’aurait aucun mal à entendre le fougueux Beethoven jouer le premier mouvement de sa sonate « Appassionata »…

Adieu Monsieur Ciccolini ! Nous continuerons évidemment de nous régaler de votre merveilleuse virtuosité autant que de la profondeur de vos méditations musicales.

Voix de l’invisible – Voie vers l’invisible

« L’homme où ne vit pas l’amour de la musique peut aimer ; mais il n’aime pas l’amour, et c’est un pauvre cœur que le sien. »

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« La musique est le chant secret, la voix de l’invisible et de l’inexprimable : ou, si l’on veut, elle est le seul moyen de l’exprimer. Pour qui ne la sent pas, elle n’est qu’un bruit, indiscret, morbide, plein d’ennui. »
Citations d’André Suarès rapportées par Stéphane Barsacq dans sa préface du livre     « André Suarès – Sur la musique »  (Actes Sud – Mai 2013 – page 19)

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Beethoven – Sonate N° 30 – Opus 109 en Mi majeur (1er et 2ème mouvements)

Piano : Igor Levit

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Les dernières années de la vie de Beethoven sont empreintes d’une puissance créative d’une telle intensité que l’on pourrait raisonnablement se demander si un autre artiste, avant ou après lui, a pu connaître pareille élévation.

Ludwig van Beethoven (1770-1827)

Ludwig van Beethoven (1770-1827)

Dans cette période particulièrement bouleversée par sa surdité désormais irréversible, ses dettes, sa maladie et la tentative de suicide de Karl, son neveu dont il est devenu le tuteur, Beethoven se retrouve d’autant plus isolé que son difficile caractère, versatile et colérique, se charge de l’éloigner encore plus de son cercle d’amis.

Tout entier dédié à sa création, au cours de cette dernière décennie il termine l’écriture de la 9ème symphonie et des Variations Diabelli, compose les deux Quatuors opus 130 et 131, la Missa Solemnis, et les Trois dernières sonates pour piano opus 109-110-111, son testament musical.

Le compositeur, nanti d’une expérience considérable qui le place à la pointe de son art, comprend, la cinquantaine survenant, qu’il est mortel. Dès 1818 il écrit dans son journal : « Avant mon départ pour les Champs-Élysées, je dois laisser derrière moi ce que l’Esprit Éternel a infusé dans mon âme… » En réponse à la question qu’il pouvait se poser de savoir s’il prendrait le temps de profiter de ses dernières années ou s’il continuerait son œuvre jusqu’à sa mort, on peut lire un peu plus loin : « Seul dans mon art divin puis-je trouver le support qui me permet de sacrifier la meilleure partie de ma vie aux Muses célestes. »

Si, il est vrai, l’on a toujours quelque scrupule à utiliser les adjectifs « religieux » ou « mystique » qu’inspire l’écoute des trois dernières sonates, la nature des phrases qui précèdent devrait nous encourager à assumer toute la spiritualité et la transcendance indéniablement contenues dans la géniale inventivité de ces musiques.

A visions nouvelles, langage nouveau. Les dernières compositions épousent les contours mouvementés d’une âme qui pressent déjà la fin du voyage. La musique se densifie, s’intériorise, les expressions se transforment pour mieux se libérer. Le discours se complexifie et les dernières œuvres, d’une manière générale, ne se laissent pas apprivoiser aussi facilement que les compositions généreuses et enjouées des périodes de jeunesse ou de maturité. La sonate Appassionata et la Symphonie Pastorale font désormais partie du passé du compositeur, passé inoubliable certes, mais passé.

Beethoven-piano

Ainsi la sonate opus 109, partagée entre apparence d’improvisation et écriture minutieuse de fugue ou d’adagio, se détache-t elle volontairement des conventions musicales qu’elle commence par brièvement évoquer à son début, pour suivre librement les méandres de l’âme du compositeur. Les deux thèmes opposés du court premier mouvement suffisent déjà à eux seuls à révéler son ardent désir de liberté.

Avec le deuxième mouvement Prestissimo, presque entièrement habité par le contrepoint, Beethoven plus que jamais exprime l’importance primordiale qu’il accorde au piano pour transmettre sa force créative.

Le troisième mouvement de la sonate, indiqué « gesangvoll mit innigster empfindung » (chantant avec une profonde intériorité) – qui n’est pas joué par Igor Levit dans l’extrait ci-dessus – commence par une mélodie profonde et sereine qui constituera le thème délicieux de six variations à venir représentant plus de la moitié de la sonate entière. Beethoven revient ici à une forme baroque, plus traditionnelle. Le thème va se perdre dans la complexité virtuose des variations pour réapparaître enfin dans une grande intensité émotionnelle comme, à la fois, la voix de l’invisible, et une voie vers l’invisible.

Sonate N0 30 – Opus 109 – 3ème mouvement par Mitsuko Uchida

extrait audio d’un CD récent (et remarquable) paru chez Philipps

Ce choix se justifie par la grande parenté d’interprétation de l’œuvre par les deux pianistes.

Dans la cour de la prison…

Dans la cour d’une prison proche de Séville, au XVIIIème siècle, une jeune fille, Marzelline, rêve au futur couple qu’elle souhaiterait fonder avec le nouveau garçon de courses que son père, Rocco, le geôlier, a récemment engagé.

Elle est belle, gracieuse comme la fée d’un conte, et sa voix distribue des perles du plus doux des miels : Lucia Popp s’est glissée dans le costume de Marzelline.

Admirons-la ! Écoutons-la ! Emplissons-nous de ce rare bonheur, saisi en 1968 sur une scène d’opéra !

Mais ne nous méprenons surtout pas ! Ce n’est pas Mozart, très inspiré par sa Fiordiligi, qui a composé son aria, « O wär ich schon mit dir vereint »  (O puissè-je déjà être unie à toi)…

 . . .

O puissè-je déjà être unie à toi
et t’appeler mon époux !
Une jeune fille, il est vrai, ne doit pas avouer
la moitié de ce qu’elle pense,
mais dès lors que je n’ai pas
à rougir d’un tendre baiser passionné,
dès lors que rien au monde ne nous l’interdit.

L’espoir emplit déjà mon cœur
d’un doux plaisir inexprimable ;
Comme je vais être heureuse !
Dans le repos intime de ma demeure
je me réveille chaque matin,
nous nous saluons pleins de tendresse,
le labeur chasse les soucis.
Et le travail fini,
la douce nuit s’approche
où nous nous reposons de nos efforts.
L’espoir emplit déjà mon cœur
d’un doux plaisir inexprimable ;
Comme je vais être heureuse !

. . .

Marzelline est amoureuse de Fidélio qu’elle rêve d’épouser. Le voile est levé, Beethoven s’est un instant caché derrière Mozart qu’il admirait tant.

Mais elle ne sait pas que Fidélio, en vérité, n’est autre que Léonore, déguisée en garçon pour entrer dans la prison et se rapprocher de son époux aimé, Florestan, qu’elle espère libérer avant que le gouverneur de ladite prison, le tyrannique Don Pizzaro, qui l’a mis au secret, ne le fasse arbitrairement exécuter.

Cette lumière que diffuse la belle aria de Marzelline au début de l’unique opéra écrit par Beethoven, Fidélio, ne sera donc qu’un éphémère éclair de légèreté qui bientôt va laisser place aux ombres menaçantes du drame qui se prépare dans la noirceur des cachots. Mais malgré toute la beauté que nous pourrions y rencontrer, nous déciderons pour illuminer notre journée d’automne de rester dans la cour de cette prison, proche de Séville, au XVIIIème siècle…

Beethoven (1770-1827)

Beethoven (1770-1827)

Écrire à Élise… Encore !

Oui ! Oui ! C’est bien la même lettre que celle que votre petit fils s’évertue encore à écrire à deux mains sur les touches d’ivoire de l’antique piano droit du salon, dont Mamie tirait des merveilles, jadis, à l’occasion des anniversaires, jusqu’à en faire danser les bougeoirs.

Ce sont les mêmes mots – les mêmes notes en vérité -, le même vieux papier jauni et annoté par des générations de professeurs désespérés. Et toujours cette même vieille Élise, lassée à mourir de tant de fausses déclarations, qui n’en finit pas de maudire Beethoven, aussi puissant qu’apparaisse son génie.

Mais aujourd’hui, c’est étrange, le piano vous semble démesuré – comment tient-il tout entier dans ce coin du salon ? L’ivoire sonne comme du cristal ; translucide, la partition fait chanter délicatement ses accords doux et passionnés au rythme léger d’un cœur épris d’adolescent. Et vous vous demandez comment il est possible de former tous les pleins et les déliés quand la plume frôle à peine le papier.

Et nul besoin de lunettes, cette lettre-là, on l’écoute, vraiment.

Sans doute avez-vous remarqué ce discret sourire de satisfaction illuminer le regard soudain énamouré de notre belle Élise ? Rare privilège !

Vous souriez aussi. Heureux d’avoir reconnu – ou peut-être enfin découvert – la mélodie de cette célèbre bagatelle…  » La lettre à Élise « .  Et vous la trouvez à votre goût, écrite ainsi.

Votre petit-fils se prénomme Ludwig, dites-vous ?

Bizarre ! Comme c’est bizarre !

 » La simplicité est la chose la plus difficile à obtenir dans ce monde, c’est la dernière limite de l’expérience et le dernier effort du génie.  »   George Sand

Ce jeune et formidable pianiste, Igor Levit, qui se produit essentiellement en Allemagne actuellement, a inspiré à la critique musicale quelques phrases qui en disent long sur son talent et son futur, surtout quand on sait le nombre des grands pianistes en devenir d’aujourd’hui et à quelle altitude ils culminent :

Frankfurter Allgemeine Zeitung :

 » Ce jeune homme n’a pas seulement tous les atouts pour devenir un grand pianiste de notre siècle, il l’est déjà. « 

Süddeutsche Zeitung :

 » Le jeune pianiste le plus fascinant de la  scène musicale classique d’aujourd’hui. « 

The Guardian :

 » Levit est avant tout un vrai musicien qui semble construit pour durer « 

The independent :

 » La grandeur et la lumière du son de Levit éclairent des paysages remplis de drames le long du chemin « 

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S’entendre…

Écouter pour entendre. S’écouter pour s’entendre. S’entendre et communier !

Il ne faut que quelques mesures à ces deux là pour nous en faire une démonstration des plus convaincantes. Dès lors, toute l’attention qu’ils capteront de nous ne sera qu’admiration, plaisir, délectation. De l’œuvre évidemment –  le Maître Beethoven n’est pas étranger à la chose – mais aussi, et sans l’ombre d’un doute, de l’accord parfait entre un violon et un piano qui s’observent respectueusement, se répondent avec la pertinence de la délicatesse et se rejoignent dans la lucidité de la nuance. Ils s’émeuvent l’un l’autre de leur dialogue dans lequel aucun d’eux, jamais, ne prétend imposer à son vis-à-vis la pertinence de son discours par la puissance de ses moyens. Communier dans la musique : une leçon de perfection !

Comme d’ailleurs la totalité de l’enregistrement des 10 sonates pour violon et piano de Beethoven qu’ont gravé il y a quelques mois Isabelle Faust et Alexander Melnikov, deux jeunes musiciens d’exception, deux formidables complices, qui rivalisent dans cette œuvre incontournable avec les plus mémorables duos de l’histoire, tels que Clara Haskil /Arthur Grumiaux, Martha Argerich / Gidon Kremer, Vladimir Ashkenazy / Itzak Perlman, ou encore le duo d’anthologie Pierre Barbizet / Christian Ferras, et les surpassent peut-être ici.

Smoking et robe de cérémonie sont restés au fond de la penderie. Un jean, une chemise, un pull, le silence religieux d’un studio de travail et la musique, rien que la musique…

Beethoven : Sonate violon et piano en Sol Majeur – Op.96

1er mouvement : Allegro Moderato

Isabelle Faust joue le Stradivarius de 1702  » Belle au bois dormant  » (!!!)

Beethoven sonates violon

Kol Nidrei (Tous les voeux)

Demain la communauté juive célèbrera « Yom Kippour », autrement appelé le « Grand Pardon ». C’est en effet le jour solennel de la repentance, considéré comme le plus saint de l’année pour l’ensemble du peuple juif. Une unique thématique anime cette journée de prières, de chômage et de jeûne : le pardon, la réconciliation.

Gottlieb-Jews_Praying_in_the_Synagogue_on_Yom_Kippur

Gottlieb – Juifs priant à la synagogue pour Yom Kippour

Ce soir, veille de Yom Kippour, les célébrations commenceront par un chant, le « Kol Nidrei » qui n’est pas à proprement parler une prière, mais plutôt une proclamation qui a pour vocation d’annuler tous les vœux prononcés de manière inconsidérée.

Par ce chant particulièrement émouvant, on efface collectivement les engagements religieux que l’on n’a pu ou ne pourra tenir. C’est l’occasion d’un moment de joie collective que recherchent même ceux parmi les croyants, qui ne sont pas très attachés à la pratique religieuse. On peut dire que c’est autour du Kol Nidrei que réside la valeur symbolique du jour de Yom Kippour.

Comme toujours dans l’esprit des « Perles d’Orphée », c’est sous l’angle profane que l’on regardera la fête religieuse à quelque confession qu’elle appartienne, et – on s’en serait douté – c’est par l’expression musicale qu’elle suscite qu’on se plaira à l’évoquer.

Et cependant, s’agissant du texte du Kol Nidrei, on ne peut pas dire qu’il soit particulièrement musical. Écrit à l’origine (assez mal connue en vérité) en araméen, il consiste essentiellement en un long article juridique définissant les conditions du pardon et de l’annulation des vœux. C’est, semble-t-il à partir du onzième ou douzième siècle qu’il s’habille, chanté par les rabbins ashkénazes du sud de l’Allemagne, d’une mélodie qui le place au premier plan des chants de cette période à la fois festive et recueillie. Le chantre entonne dès le début un pneuma très grave qui progressivement remonte tel un sanglot.

En voici une belle version (en concert) du cantor et éminent professeur de musique liturgique de la Fifth Avenue Synagogue de New-York, Joseph Malovany :

Mais si ce chant est devenu aussi célèbre, c’est peut-être parce que, comme le raconte la légende, de grands compositeurs sont souvent venus assister à la synagogue à ce genre de célébration. Et pour n’en citer qu’un, Beethoven lui-même, qui, dans les premières mesures du Quatuor en Ut dièse mineur Opus 131, fait allusion au thème sonore du Kol Nidrei.

Max Bruch (1838-1920)

Max Bruch (1838-1920)

C’est en 1880, avec Max Bruch – qui, contrairement à l’idée reçue, n’était pas juif et n’avait pas l’intention de composer une pièce spécifiquement « juive »- que la musique s’enrichit d’un splendide concerto pour violoncelle inspiré de ce moment et écrit pour la communauté juive de Liverpool.

Initialement cette œuvre portait le titre de « Adagio sur 2 Mélodies Hébraïques pour Violoncelle et Orchestre avec Harpe », dans laquelle le violoncelle figure la voix du chantre de la synagogue. Elle a naturellement fini par prendre le nom de Kol Nidrei et est devenue une des pièces majeures du répertoire des violoncellistes.

Avec les accents humains poignants qu’il sait si bien exprimer, le violoncelle, depuis chacune de ses cordes, fait monter vers nos poitrines une tension émotionnelle que peu d’œuvres savent provoquer. Lorsque de surcroît la musique fait enfler la part de foi de l’auditeur, l’émotion peut atteindre à un paroxysme.

Ici, Mischa Maisky tient l’archet…

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