Un faubourg, un couteau, un tango… et Borges

Le tango pourvoyeur de souvenirs, nous forge
Un passé presque vrai. Dans ce faubourg perdu
C’est moi qu’on a trouvé sur le sol étendu,
Un couteau dans la main, un couteau dans la gorge.
J. L. Borges, Le tango.

Tango rueEt, même après la rudesse de cette belle et juste vision, n’aurait-t-on pas la tentation, au risque de choquer,  de détourner vers le tango quelques uns des propos que Gide notaient sur la musique de Chopin, et de dire de cette musique mythique des faubourgs de Buenos-Aires telle qu’elle est servie par Astor Piazzola, son Maître absolu, qu’elle  » propose, suppose, insinue, séduit, persuade ; qu’elle n’affirme presque jamais. » ?
A quelle vérité, d’ailleurs, pourrait prétendre le reflet d’un souvenir nostalgique dans le miroir flou d’une larme ancienne ?
N’aurait-on pas encore l’envie d’aller chercher, comme Gide pour Chopin, ces vers exquis de Paul Valéry :  » Est-il art plus tendre / Que cette lenteur ? «  ?
Même si, comment l’ignorer, chacun sait que le couteau vengeur demeure toujours à portée de la main de l’ange aux cheveux noirs et qui conduit la danse.

Le temps d’un « Hiver à Buenos-Aires »Invierno Porteño –  pour s’en laisser persuader, et se laisser séduire, par des musiciens hollandais…

Et de belle manière !

Arrangement pour trio (Piano-Violon-Violoncelle) d’une des « Cuatro estaciones porteñas »
[Porteño : Habitant de Buenos-Aires, enfant d’émigrants, né en Argentine]

Et la voix de Valeria Munarriz pour entendre chanter ce que Borges dit au Tango :

 

ALGUIEN LE DICE AL TANGO

 

Tango que he visto bailar
contra un ocaso amarillo
por quienes eran capaces
de otro baile, el del cuchillo

Tango de aquel Maldonado
con menos agua que barro,
tango silbado al pasar
desde el pescante del carro.

Despreocupado y zafado,
siempre mirabas de frente.
Tango que fuiste la dicha
de ser hombre y ser valiente.

Tango que fuiste feliz,
como yo también lo he sido,
según me cuenta el recuerdo;
el recuerdo fue el olvido.

Desde ese ayer, ¡cuántas cosas
a los dos nos han pasado!
Las partidas y el pesar
de amar y no ser amado.

Yo habré muerto y seguirás
orillando nuestra vida.
Buenos Aires no te olvida,
tango que fuiste y serás.

QUELQU’UN DIT AU TANGO

 

Tango, toi que j’ai vu danser
Contre un long crépuscule jaune,
Par tous ceux qui étaient capables
De cette danse du couteau.

Tango venu de ce ruisseau, Maldonado,
Contenant plus de boue que d’eau,
Tango qu’on sifflait en passant
Depuis le siège du chariot.

Insouciant et effronté,
Tu regardais toujours en face,
Tango qui as été la joie
D’être homme et d’avoir de l’audace.

Tango qui as été heureux
Comme je l’ai été aussi,
C’est ce que dit mon souvenir ;
Le souvenir ce fut l’oubli….

Depuis ce passé que de choses
A tous deux nous sont arrivées !
Les départs avec les chagrins
D’aimer et n’être pas aimé.

Je serai mort, tu resteras
Coulant au bord de notre vie.
Pour Buenos-Aires pas d’oubli,
Tango tu fus et tu seras.

 

Sensualité + Passion = Tango

Ce soir, Madame, après vous être glissée dans votre robe de geai, fendue à mi-hauteur de la  cuisse droite, après avoir sensuellement caressé plusieurs fois le galbe de vos mollets pour vérifier la parfaite tension de la soie qui les pare, vous enfilerez vos chaussures favorites, les escarpins rouges au talon suffisamment haut pour flatter vos postures, mais pas trop pour ne pas nuire à l’équilibre de vos pas. Face à vous-même, vous frotterez une dernière fois le bâtonnet rouge sang, sur la pulpe de vos lèvres que vous roulerez l’une contre l’autre pour en égaliser le vernis. Fiers et certains du charme provocant qui troublera votre entourage, vos yeux, avant de quitter le miroir de l’entrée, adresseront à leur reflet brillant un éclat complice, mi-trouble, mi-sourire.

Il ne vous restera plus qu’à demander au chauffeur de taxi de vous déposer dans le quartier de Boedo à la « Esquina Homero Manzi », à Buenos Aires, évidemment.

Vous allez danser le Tango.

Embrumée dans les fumées odorantes des cigarettes, n’attendez pas que je vienne vous inviter en me penchant vers vous, veste boutonnée. De loin, à la façon traditionnelle des machos, je vous fixerai du regard jusqu’à rencontrer le vôtre. Alors, d’un discret mouvement de tête, le « cabeceo », je vous proposerai d’être ma cavalière ; ne détournez pas les yeux, je comprendrai que nous avons rendez-vous sur la piste de danse.

Là, nous abandonnerons nos deux corps enlacés au rythme lancinant du violon et du bandonéon. Fébriles, nos sens conduiront nos pas dans une marche éperdue de l’un vers l’autre, symétrie simultanée, recherche impudique et fuite effrayée de deux amants putatifs et narcissiques.

Nous allons danser le Tango.